Spacegirl par Travis Charest

Aujourd’hui chers lecteurs je vais vous parler d’un auteur canadien qui fait partie du club des dessinateurs autant adulés pour la force de leurs dessins que détestés pour leur rareté, j’ai nommé Travis Charest ! Les plus jeunes d’entre vous se souviendront d’une époque où des albums signés Travis Charest étaient publiés chez Image Comics, traduits en France chez Semic puis plus tard chez Soleil par exemple… Des albums dont on a oublié l’histoire mais dont la maestria graphique nous hante encore !

Charest fait partie de ces auteurs dont on est incapable d’imaginer quelle(s) technique(s) ils utilisent… à la croisée de deux mondes, celui de la SF rétro des Metal-Hurlant, de Mœbius, des dessinateurs italiens réalistes (on pense parfois à Serpieri) et celui du comic-book à commencer par l’un de ses maîtres, Jim Lee. Charest est lent parce que perfectionniste, mais pas que… Produisant essentiellement des couvertures d’albums, l’activité de son compte Twitter nous montre pourtant qu’il se plaît toujours à dessiner et n’est heureusement pas tombé dans la déprime que certains artistes mal à l’aise avec le rythme et le fonctionnement de l’industrie du comic-book  imposent. Après ses déboires avec Jodorowski (“Les armes du Méta-baron”), quand le canadien pensait qu’il était encore capable de produire un album entier dans le rythme plus serein de la BD franco-belge, il a entrepris une reprise en main via la publication du web-comic Spacegirl.

Spacegirl #38 par Travis Charest

Spacegirl #38 par Travis Charest

Sorte d’ovni graphique ressemblant plus au processus de création d’un amateur qu’à celui d’un monstre sacré du graphisme mondial qu’il est, Spacegirl a un rythme de parution totalement personnel qui peut varier de plusieurs planches par semaine à moins d’une par an. Le site web de l’auteur propose, outre un bon nombre d’illustrations libres qui explosent les rétines, l’intégralité des vignettes parues. Le format également est atypique puisque dans un format à l’italienne (allongé), on se rapproche du strip classique américain, choix tout à fait volontaire de l’auteur puisque sa création originale est un hommage absolu aux BD de SF pulp des années 50… Esthétique qui a toujours correspondu au style de Charest, une sorte de rétro-futurisme à la fois hyper-technique et kitch au possible.

Preuve que Travis Charest pense sa création, il a découpé les aventures de Spacegirl en deux volumes, avec une numérotation continue entre les parties. Il en est actuellement à la 85e case que l’on peut voir sur son twitter mais n’a pas encore été intégrée au site. Une édition française traduite du volume 1 est sortie en format papier il y a plusieurs années et se trouve encore sur les sites de vente en ligne où la rareté de l’ouvrage provoque une spéculation détestable… Heureusement pour vous lecteurs il reste donc le web pour découvrir les aventures du Cadet Beta !

L'édition française de Spacegirl éditée chez Carabas

L’édition française de Spacegirl éditée chez Carabas

Le premier volume reprend la trame type des pulp SF classiques : une énigmatique Spacegirl (que l’on comprendra plus tard être issue d’un croiseur spatial et reliée à son homologue la terrible Cadet Alpha) s’écrase sur une planète désertique où après des attaques de robots pilotées par le maître des lieux elle s’introduit dans une base souterraine et libère un humain doté de pouvoirs électriques… Après s’être échappée d’un piège elle est expulsée dans l’espace et  trouve refuge dans un croiseur spatial où des gradés semblent très préoccupés à l’idée de son retour. L’histoire s’arrête (pour l’instant) alors que Spacegirl est poursuivie par Cadet Alpha et capturée par une créature tentaculaire…

Vous le comprenez, cette œuvre est une vraie déclaration d’amour, une ode aux pulp américains à l’instar d’un Fear Agent. En roue libre et déchargé de toute contrainte, Travis Charest peut laisser libre court à sa minutie perfectionniste. Certaines vidéos en timelaps sur twitter le montrent travailler, comme celle visible plus bas.

Que ce soient les visages ou les engins, la technique et la précision du dessin ont peu d’équivalent (je pense à Varanda dont le récent Mort vivante ou les architectures du Paradis Perdu sont sidérants de boulot). Niveau scénario on pourra trouver des ellipses un peu brutales mais le type d’histoire, volontairement naïve et manichéenne a un charme désuet fou ! La finesse des textures hachurées, la précision des mécanismes entre l’hyperréalisme et un style BD à la Mœbius montrent que Charest sait tout dessiner et se fait plaisir… et le place pour moi au-dessus du grand auteur français…

Spacegirl #25 par Travis Charest

Spacegirl #25 par Travis Charest

Le cas Travis Charest illustre en outre la problématique du système de production de comics américains dont les inter-influences Europe-USA commencent à pointer les lacunes. Si le format du roman-graphique (graphic novel) existe là-bas au moins depuis les années 70, la périodicité mensuelle par épisode reste le mode classique. Il  impose un découpage des tâches et une modération des exigences de qualité dans lequel un certain nombre d’artistes ne se retrouvent pas. Le manque de liberté créatrice exposé par l’affaire du Black Label et du Bat-zizi pourrait également pousser certains illustrateurs à choisir des éditeurs et des projets plus libérateurs.

L’Europe n’est pas le saint-Graal pour autant puisque peu sont les américains qui s’installent réellement de notre côté de l’Atlantique mais l’on peut gager sur une influence réciproque que le Batman de Marini, co-édité entre DC et Dargaud avec une quasi-absence de contrainte pour le dessinateur suisse, incarne peut-être. En attendant on attendra patiemment que le plus illustre des dessinateurs canadiens continue les aventures de sa Spacegirl

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