Cette année Marvel a fêté les dix ans de son MCU. Dix ans de montée en puissance dans une formidable action de démocratisation de l’univers des super-héros ! Dix ans au cours desquelles toute une génération s’est ouverte à l’univers des comics, une autre qui y était étrangère a pu mettre un pied dedans. Cet univers autrefois assez fermé et spécifique est devenu aussi connu que Star Wars ou les films de Disney dans l’imaginaire collectif et un certain nombre de spectateurs a ensuite fait le pas d’ouvrir les albums pour y retrouver les héros des films. Véritable défi pour l’industrie du comics qui s’était formatée sur un public adolescent et “young adult” un peu geek, les éditeurs doivent maintenant accueillir de jeunes enfants et des novices qui ne souhaitent pas forcément passer leurs journées et leur argent à “vivre” comics ! Cela nécessite une certaine adaptation à laquelle tous les producteurs de BD ne sont pas forcément prêts.

Incidence d’une culture américaine mondialisée, le monde de la BD franco-belge s’est mis lui aussi a développer des super-héros, avec des transpositions directes (le Batman de Marini cette année, très réussi) mais aussi des créations originales à l’esprit européen comme Les Sentinelles de Dorison et Brescia, Masqué, Les spectaculaires, etc. Il est intéressant de voir de plus en plus d’ouvrages américains se rapprocher du format européen (avec un unique couple scénariste-illustrateur, comme sur Black Magick dont le tome 2 sort tout juste), des auteurs américains venir travailler en Europe (le Red Skin de Dorison et Dodson, les ouvrages d’Umberto Ramos sur Kookabura par exemple) et dans l’autre sens des éditeurs européens adopter la chaîne du comics avec pléthore d’intervenants sur des séries thématiques. Les auteurs européens officiant ponctuellement sur une série Comics restent cependant rares ou se spécialisent là-bas (Olivier Coipel). La méthode de travail explique en grande partie ces limites aux échanges.

La spécificité des BD de super-héros c’est l’univers croisé, entrecroisé, fusionné, où des intrigues à tiroir sans fins mélangent des dizaines de séries et des centaines de personnages avec des répercutions sur plusieurs années de parution. C’est compliqué parce que l’on a souvent l’impression d’avoir raté des épisodes et d’avoir besoin d’un diplôme pour saisir l’intrigue… Je résumerais en disant que les comics de super-héros c’est frustrant ! Le public de comics est ainsi souvent spécialisé dans ce genre et n’a guère le temps de lire de la BD européenne tant le suivi des publications hebdomadaires peut s’avérer chronophage.

Dans une conception industrielle, la capacité de ces studios (méthode transposée au MCU avec succès) à bâtir des trames cohérentes qui se contredisent rarement est proprement impressionnante. Le récent Batman Métal (dont le troisième et dernier volume relié sort en français chez Urban en novembre) arrive ainsi à faire croire que depuis vingt ans (voir plus) l’ensemble des publications Batman avaient prévu cet Event… Est-ce vrai ou pas, l’essentiel est que la magie fonctionne ! Mais le comic book, c’est aussi un art consommé des couvertures qui tuent (en spécialisant malheureusement souvent les plus virtuoses aux seules couvertures), du teasing, du cliffhanger, des personnages extraordinairement attrayants et iconiques, de très bons scénaristes, …

Mais revenons à nos moutons avec les trois gros éditeurs de comics de super-héros (les autres ténor, Image et Dark Horse publiant plus volontiers de l’indépendant, moins axés sur le format super-héros) : Marvel, DC et Valiant.

Marvel est aujourd’hui le plus connu, du fait de la réussite de ses films et l’adossement au monstre de l’entertainment Disney. La grande réussite de l’éditeur est l’accessibilité de ses personnages, en très grand nombre mais à mon sens bien plus populaires que ceux de DC (en tout cas si l’on regarde hors USA). Le ton est également moins sérieux et dramatique que chez le concurrent. Proposant des héros pour tous les goûts, du Black Panther ou Captain America sans pouvoirs à un Dr Strange tout puissant, l’éditeur permet via des personnages dont les problématiques personnelles sont aussi intéressantes que le sauvetage du monde, de lire des arcs simples et finis. Si certains personnages tels Spider-Man ou Wolverine sont particulièrement identifiés, un lecteur occasionnel peut toujours lire une aventure du héros sans connaître les mille péripéties précédentes. Ainsi en est-il des X-men dont plusieurs générations ont pu lire les aventures, dont les membres ont pu changer mais dont les fondamentaux restent et que l’on lit avec autant de plaisir. Si vous voulez commencer du Marvel la série des “couleurs” du duo Jeph Loeb / Tim Sale (Spider-Man Bleu, Hulk gris, Daredevil jaune, Captain America blanc) permet de découvrir les origines de ces héros dans des albums one-shot parfaitement menés et très jolis.

DC peut être perçu comme un éditeur plus sérieux, plus adulte, reposant sur un triptyque Batman/Superman/Wonder woman. La difficulté de cet éditeur est son âge : si Marvel a son âge d’or dans les années 60, DC reste cantonné à des personnages créés dans les années 1930 et dont on commence juste à moderniser légèrement l’aspect. Nombre de lecteurs américains semblent friands du côté rétro et Âge d’or, que des auteurs comme Alex Ross mettent en valeur avec force, slips et costumes kitschissimes (Kingdom Come)… La puissance absolue de ces personnages pose en outre des problèmes scénaristiques puisqu’une fois qu’un dieu a battu un autre dieu, il devient compliqué de relancer une intrigue ! Personnellement, j’accroche surtout sur les aventures Batman que je trouve très loin au-dessus des autres personnages DC, tant par la variété des illustrateurs qui s’y sont frottés que par la richesse des intrigues proposées.

Le troisième larron, Valiant, créé dans les années 90 et issu du monde du jeu vidéo, a su développer un catalogue beaucoup plus restreint, sur de plus petites équipes créatives et sur un niveau d’exigence graphique moyen bien supérieur aux Big two. Après une quasi-faillite, l’éditeur s’est relancé récemment en publiant de nouvelles séries sur les personnages du catalogue (il y a donc pour chacun une ancienne série et la nouvelle en forme de reboot). Les fondamentaux des BD de super-héros restent les mêmes : des crossovers, un univers commun évolutif, des events (arcs courts souvent en format crossover et ayant une répercussion sur l’ensemble des publications). Ces héros reprennent un certain nombre de traits des héros classiques de DC/Marvel : Bloodshot est un peu Wolverine, X-O manowar et son armure ressemble à Iron man et les Harbringer sont bien sur une variante des X-men alors que Ninjak reprends les principes d’un Batman sans pouvoirs.

Mais ne vous y trompez pas, il ne s’agit aucunement de copier-coller mais bien de créations cohérentes avec des spécificités qui rendent les publications Valiant à la fois plus accessibles et selon moi plus adaptées à un public européen. Premièrement par le fait d’utiliser des auteurs non-américains au style plus proche de ce à quoi nous avons l’habitude, et qui posent une exigence graphique actuellement bien supérieure aux publications Marvel/DC. De même, le mode de réalisation des albums est un travail d’auteurs dans lequel l’éditeur semble peu influer avec parfois un seul illustrateur sur l’album, ce qui est rare dans les comics de super-héros. L’atmosphère et le traitement résolument adultes, loin du comic-code authority (duquel les autres éditeurs se sont tout de même bien éloignés) destinent aussi les comics Valiant à un lectorat plus mature. Ces comics sont traduits en France par Bliss comics qui fait un remarquable boulot d’édition avec nombre de bonus et d’explications créatives.

Vous l’aurez compris, si vous cherchez une porte d’entrée dans la BD de super-héros et craignez de vous noyer devant la pléthore de publications les BD Valiant sont à privilégier, au moins le temps de se familiariser avec certains codes. L’univers est cohérent, riche et vous procurera un grand plaisir alternatif et qui vous permettra même de crâner avec le côté underground !