Fraîchement couronné au dernier Festival du Film Fantastique de Gérardmer des Prix de la Critique et du Public, The Innocents du norvégien Eskil Vogt déchaîne de plus en plus les passions. Moment idéal pour l'équipe de Superpouvoir de se pencher sur ce récit intimiste mettant en scène des enfants se découvrant des dons exceptionnels.

Déjà très remarqué au festival de Cannes (sélection Un Certain Regard) et récompensé lors de l'Étrange Festival, (Grand Prix Nouveau Genre), The Innocents se déroule dans une résidence HLM aux pieds des forêts montagneuses norvégiennes dans laquelle la jeune Ida (Rakel Lenora Fløttum) emménage avec ses parents et Anna, sa grande sœur autiste (Alva Brynsmo Ramstad). Dans sa quête pour tromper l'ennui, la fillette va se rapprocher de Benjamin (Sam Ashraf), un enfant au comportement cruel qui va lui révéler, ainsi qu'à l'empathique Aisha (Mina Yasmin Bremseth Asheim) qu'il est doté de pouvoirs se rapprochant de la télékinésie. Peu à peu, les autres enfants vont à leur tour développer des capacités mentales de plus en plus accrues et dangereuses, jusqu'à atteindre un point de rupture mettant en péril leur jeune amitié.

Allégorie du masque du héros ?

Du déjà vu, me direz-vous ? Eh bien pas tant que ça... Certes, si les récits initiatiques mettant en scène des jeunes gens dotés de super-pouvoirs sont légion (on pense immanquablement au Chronicle de Josh Trank, ou plus récemment à la série Comment élever un super-héros sur Netflix), ce film, le deuxième de son réalisateur (scénariste attitré de Joaquim Trier, auteur entre autres du bouleversant Oslo, 31 août), amène son sujet sur un terrain naturaliste et épuré à l'extrême, dépourvu de sensationnel et flanqué d'une sensibilité digne d'une chronique quotidienne.

Avant tout authentique portrait de l'enfance dans toute sa cruauté, The Innocents est une histoire où les éclairs ne sont pas tirées par des doigts ou un marteau magique, mais avant tout adressées avec les yeux, dans un récit où des regards chargés de reproches disent tout sur la personnalité de protagonistes dont le sens moral, et même la notion même d'esprit, est encore à construire.

Ne dit-on pas que les enfants sont parfois cruels ? The Innocents prend ce précepte au pied de la lettre et ne tire pas son nom au hasard, loin s'en faut. Car c'est avec une cruelle innocence, (ou une innocence cruelle ?) que les quatre personnages principaux se comportent les uns envers les autres, avec une bienveillance toute relative. Ida, benjamine boudeuse, pince sans vergogne sa grande sœur dont le handicap mental lui interdit de manifester sa douleur par des mots ou des expressions; ou Benjamin, victime de brimades, prenant un malin plaisir à faire souffrir dans des séquences pas si éloignées que cela des jeux interdits enfantins (une scène très éprouvante mettra à mal les amoureux des félidés); et on se prendra automatiquement d'affection pour Aisha, au visage marqué par un psoriasis envahissant, dont le foyer subit la perte d'un père trop tôt disparu.

Le regard qui dit les troubles, même dans l'esprit le plus perturbé.

Si le film ne donne aucune nature claire aux super-pouvoirs des enfants (qui abordent leur arrivée comme un simple nouveau jeu avec lequel on s'amuse), il devient vite clair que le scénariste ne leur offre pas ces dons particuliers au hasard, ces innocents là étant lourdement marqués par la vie, le deuil, la violence et le handicap. De fait, le récit n'en octroie aucun à la jeune Ida, moins marquée que ses camarades à l'écran, elle qui réalisera plus tôt que les autres combien le pouvoir corrompt et jusqu'où il est raisonnable d'aller, passant de petite fille insensible et mouton noir de sa famille, à petit ange éploré suite à la guerre de l'ombre auquel son petit quatuor s'est livré. Les enfants sont brillamment dirigés, en particulier Alva Byrnsmo Ramstad, troublante de vérité dans son rôle de jeune handicapée mentale retrouvant peu à peu des capacités cognitives à force d'user de son don, jusqu'à, potentiellement, devenir la plus puissante du lot.

Dans The Innocents, pouvoirs rime avec liberté, concept mis à mal par les portes des appartements et immeubles d'où les enfants ne peuvent sortir sans autorisation, voguant ensuite entre béton et forêt, expérimentant leurs plus importantes expériences dans la nature, où se révéleront la leur, celle chargée d'instincts primaires et acquis quant à la nature du bien et du mal, les notions de vie et de mort – abordées ici très frontalement, cruellement à nouveau, quitte à broyer soit même les autres au passage. Comme quoi, c'est en se frottant au monde qu'on grandit.

Reste que le rythme lancinant, typique du cinéma scandinave, pourrait laisser plus d'un spectateur sur la touche et que le récit, si brillamment amené et conclut, est tout de même très balisé pour une histoire de super-pouvoirs. L'antagoniste est ainsi désigné dès le départ, rendant très clair le déroulement des trois actes du métrage. Si le spécialiste du genre verra là quelques facilités (Benjamin faisant usage de son pouvoir de mauvaise façon car il est victime des petites frappes du quartier et d'une mère autoritaire, arc narratif un peu convenu), The Innocents soulève sainement la question sociale de l'hérédité comportementale acquise. Benjamin devient méchant car son foyer est dysfonctionnel ; Aisha est empathique car plus visiblement marquée (les cicatrices de son visage en attestent) et fille d'une femme travaillant de nuit (une infirmière, peut être ?) et pleurant en silence la mort de son mari. Ida, projetée petite sœur responsable, doit affronter l'adversité pour comprendre les responsabilités (les fameuses) qu'impliquent sa position dans sa cellule familiale, débordée par le handicap de l'aînée, mais soudée, compréhensive et complète.

Tous les tropes du récit initiatique super-héroïque sont ramenés au plus simple, à une perspective humaine de la figure du jeune enfant, sous ses multiples facettes, faisant de The Innocents un drame fantastique intimiste et sincère, difficile d'accès et peu emballant sur le papier pour les novices en quête de sensations fortes, mais indubitablement puissant.

The Innocents sort en salles le 9 février 2022.



THE INNOCENTS Bande Annonce (2022)

THE INNOCENTS Bande Annonce (2022)


 

 

 

debug: t=16 / nbp=17

Ça pourrait vous intéresser

 sur Superpouvoir.com
Partager : Partager sur Facebook Partager sur Twitter