Il est des livres qu’il faut manier avec précaution. Une fois ouverts, ils sont compliqués à refermer, et à la nuit tombée, on les remise volontiers le plus loin possible. Comme ceux de Lovecraft.

Et si en France, on peut frémir à volonté en relisant ses textes, c’est parce que toute une ribambelle de traducteurs se sont attelés à l’œuvre.

Nous en avons rencontré un, Maxime Le Dain. Après avoir évoqué sa découverte de Lovecraft et ses débuts en traduction, il décrypte pour nous la voix des Grands Anciens.

Troisième partie : parler le Lovecraft

Superpouvoir : Est-ce difficile de transmettre l’écriture de Lovecraft en français ?

Maxime Le Dain : J’ai l’impression que le français est la langue idéale pour adapter Lovecraft. Après, il faut avoir le goût des tournures empruntées, longues et, ça tombe bien, tentaculaires. Du coup, il suffit d’être armé d’un bon dictionnaire des synonymes et d’être sensible à une certaine mélodie de la langue, à un certain rythme pour retomber facilement sur ses pieds quand on le traduit. En outre, le jeu des subordonnées à la française offre au traducteur beaucoup de souplesse pour agencer les longues phrases qu’affectionnent Lovecraft. C’est ce que j’appelais plus haut l’endurance de la langue.

En me lisant, on dirait que c’est très facile de traduire HPL. C’est évidemment faux, hein. Il y a une tension chez lui entre le lyrisme et l’analytique, impliquant qu’il faut aussi s’imprégner d’un certain vocabulaire scientifique, d’une certaine froideur qui peut contraster avec les envolées cauchemardesques de certaines de ses descriptions.

Superpouvoir : Entre une adaptation très littérale, et une vision plus libre du texte, quelle est ta position ?

Maxime Le Dain : Je penche définitivement du côté « cibliste ». C’est-à-dire que je ne n’hésite pas à m’écarter du texte original si je le juge nécessaire.

À mes yeux, traduire, c’est tenter d’offrir au lecteur de la langue-cible la même sensation de lecture, le même impact sémantique qu’a pu éprouver le lecteur du texte dans sa langue-source… Ça reste évidemment un vœu pieux, mais c’est ce que je vise, ce qui implique d’adapter de nombreuses références, de restituer un jeu de mots si j’en trouve un et d’éviter autant que faire se peut les notes de bas de page, et notamment le fatidique : Intraduisible (NdT)).

Cependant, le texte d’origine reste mon seul horizon et je dois prendre soin de ne jamais trop m’en éloigner. Mon activité ressemble à une sorte de négociation constante entre différents choix, différentes approches, différents écarts entre le texte d’origine et les possibilités qui s’offrent à moi.

Après, je sais que j’ai des tics de langage et certains automatismes, qui ressortent de temps à autre. J’essaie de les identifier et de rester le plus « neutre » possible chaque fois que je découvre un texte.

Superpouvoir : Y a-t’il eu des contresens dans les traductions de Lovecraft ?

Maxime Le Dain : Si l’on excepte le merveilleux « Si long, Carter », une traduction on ne peut plus littérale de l’expression « so long », qui signifie « à bientôt », par Bernard Noël dans sa traduction de Démons et Merveilles, une seule me vient à l’esprit : dans l’incipit de L’Appel de Cthulhu, le fameux « The most merciful thing in the world… » avait été traduit par Claude Gilbert ainsi : « Ce qu’il y a de plus pitoyable au monde… ». C’est un contresens fort.

« Merciful » signifie « miséricordieux » ou « clément », et c’est également la première phrase de la nouvelle. Donc ça se remarque quand on a lu l’original ! Pour autant, ce n’est que depuis le travail de Joshi qu’on a enfin établi une sorte de corpus définitif des textes VO de Lovecraft, les différents éditeurs américains l’ayant réédité s’amusant parfois à tronquer et/ou modifier ses textes.

Du coup, qui sait si Claude Gilbert ne travaillait pas à partir d’un Call of Cthulhu erroné commençant par « The most pitiful thing in the world… ». Vu la similitude entre les deux mots, tout est possible…

Superpouvoir : Comment évoquer l’indicible ?

Maxime Le Dain : En utilisant le mot « indicible », déjà ! C’est ça qui est beau, la langue fourmille de termes pour ce qui ne peut être décrit : « inénarrable », « ineffable », « indescriptible », « informulable », « insensé », « impensable », « inimaginable », etc. Et puis, contrairement à ce qu’on pense souvent, Lovecraft est très précis dans ses descriptions – de monstres, d’objets, de lieux.

S’il réussit à faire si peur quand il évoque un hybride humain-profond, Cthulhu ou le corps monstrueux de Wilbur Whateley, c’est aussi parce qu’il décrit tout ce que son sujet n’est pas, ne peut pas ou n’a pas le droit d’être. C’est presque zen, comme approche. Une sorte de zen maléfique, on va dire.

Superpouvoir : Comment t’y es tu pris pour traduire les termes récurrents dans le texte original, pour éviter les redondances en français ?

Maxime Le Dain : Grâce à mon meilleur ami : le dictionnaire des synonymes du laboratoire CRISCO de l’université de Caen, bien sûr ! C’était la minute pub.

Illustration de Virgil Finlay

 

Superpouvoir : La phrase culte « that is not dead which can eternal lie and with strange aeons even death may die », n’est jamais traduite de la même manière. Est-ce une sorte de « signature » du traducteur ? Comment t’y es tu pris ?

Maxime Le Dain : C’est un de mes grands regrets. Je pense avoir vraiment raté ma cible sur ce coup-là, comme sur quelques autres (notamment les titres des nouvelles, que je n’ai pour certaines pas osé reprendre). J’ai traduit le distique ainsi : « N’est pas mort ce qui à jamais dort/Et au fil des âges peut mourir même la mort ».

C’est nul.

J’aime bien le premier vers, mais le second est très bancal, et le déséquilibre des pieds (9 pour le 1er vers, 11 pour le second) fait qu’on s’éloigne de la poésie traditionnelle qu’affectionnait Lovecraft. Pour bien faire, j’aurais dû utiliser des alexandrins, une forme « vénérable » qui correspondrait bien mieux au « conservatisme poétique » de HPL.

Pour info, ma traduction préférée du distique reste celle d’Yves Rivière : « N’est pas mort pour toujours qui dort dans l’éternel/Mais d’étranges éons rendent la mort mortelle ». Même si je n’accroche pas forcément au premier vers, je trouve qu’il a le mieux cerné ce que visait Lovecraft avec ce petit fragment de poésie bizarroïde. Et puis ce « rendent la mort mortelle » est quand même somptueux !

Superpouvoir : Merci Maxime, dernière question, que fais tu si un soir, alors que tu es tranquillement installé sur ton canapé, tu entends un bruit sourd et humide qui s’approche de ta porte, si tu vois un tentacule essayer de s’introduire par la fenêtre ?

Maxime Le Dain : J’enfile mon uniforme d’écolière japonaise et j’attrape la plus proche bouteille de poppers, évidemment !

 

Entretien réalisé par Dominique Clère en avril 2017.

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