Si le tentacule ne vous évoque qu’un plat peu ragoutant, c’est que vous n’avez pas assez goûté à Lovecraft. Certains en ont abusé : c’est le cas de notre invité.

Dans la première partie de notre entretien, Maxime le Dain nous évoquait la découverte du maître de Providence, comme on présente Lovecraft quand on est en rade de synonyme.

Et c’est vrai que son empreinte a marqué durablement l’épouvante, tout particulièrement en France, inspirant des générations de lecteurs, et de traducteurs.

Vous prendrez bien une deuxième portion de poulpe à la R’lyeh ?

 

DEUXIÈME PARTIE : ENTRÉE EN TRADUCTION

 

Superpouvoir : Ton métier c’est donc traducteur, comment es-tu venu à cette activité ?

Maxime Le Dain : J’y suis venu par une série de hasards et de rencontres. C’est au festival Trolls et Légendes, en Belgique, que j’ai croisé la route de Lionel Bénard. Il venait de fonder Borderline, un magazine dédié à l’horreur sous toutes ses formes. C’était mon premier contact avec le fanzinat et j’ai tout de suite accroché.

Putain, on pouvait — sans passer par l’édition “classique” — écrire et éditer des récits d’horreur et de fantastique, et les partager avec d’autres passionnés !

Je scribouillais des récits de temps à autres mais sans grande conviction, alors j’ai préféré proposé de traduire des textes. Borderline se faisant fort de publier au moins un auteur étranger par numéro, et on a monté un recueil de nouvelles d’un auteur encore trop rare en France : Gary Braunbeck. Le recueil a été lu et apprécié par Isabelle Varange, alors directrice de collection chez Bragelonne, qui m’a par la suite fait passer un test de traduction pour de la fantasy chez Milady.

Depuis, je travaille presque exclusivement pour Bragelonne. Je pense qu’ils ont confiance en mes capacités et m’ont proposé au fil du temps des ouvrages de plus en plus exigeants et intéressants.

Je citerais, parmi mes préférés : Peter & Max, à ma connaissance le seul roman de Bill Willingham, l’auteur de Fables, qui n’a malheureusement pas eu le succès qu’il méritait ; Parmi les tombes de Tim Powers, un auteur qui m’a beaucoup marqué et dont la traduction a représenté un vrai défi ; Blood Song d’Anthony Ryan, et son Dragon Blood à paraître bientôt — une petite tuerie de steampunk épique et un bel hommage à littérature d’aventure sous toutes ses formes ; les bonus d’Anno Dracula de Kim Newman, un “mash-up” littéraire regroupant tous les vampires de la fiction ; le sublime Locke & Key de Joe Hill et Gabriel Rodriguez, qui devrait faire date ; et bien sûr Cthulhu : le Mythe de Lovecraft !

Depuis peu, je traduis aussi des comics au sein du studio MAKMA. Ayant grandi avec Strange, Titans et Nova, ça fait un bien fou de revisiter les super-héros après toutes ces années, d’autant qu’on planche en ce moment sur une collection regroupant les plus grandes sagas de l’histoire Marvel toutes époques confondues.

La force graphique de certains de ces bouquins est proprement hallucinante, et bosser dessus m’offre un regard plus analytique, plus pro sur les œuvres. C’est génial de s’amuser à repérer l’encrage d’un Joe Sinnott, de chercher les bonnes allitérations pour adapter Stan Lee ou de retrouver un tic de dialogue chez Steve Englehart – sans parler d’avoir la chance de bosser en ayant sous les yeux une planche de Jack Kirby ! Bon, si on part sur les comics, on n’a pas fini, alors je préfère m’en tenir là.

 

Superpouvoir : Comment en es-tu venu à traduire Lovecraft ? Quels sont ses ouvrages que tu as traduits ?

Maxime Le Dain : Je soupçonne Isabelle Varange d’avoir très bien cerné mes goûts au fil de nos collaborations. Elle a dû saisir que j’avais une certaine appétence pour les trucs visqueux, funestes et si possibles tentaculaires… non, je ne parle pas de hentai ! On m’a tout simplement proposé un jour de retraduire des nouvelles de Lovecraft, en vue d’un recueil. Après m’être évanoui sept fois en autant de minutes, j’ai répondu oui.

Dans Cthulhu : le Mythe, ouvrage co-traduit avec Sonia Quémener, mon éminente consœur et merveilleuse autrice, je suis responsable des (re)traductions de La Cité sans nom, L’Appel de Cthulhu, Le Cauchemar d’Innsmouth, Le Monstre sur le seuil et La Maison de la sorcière. C’est pas tant que ça, beaucoup moins que David Camus, Arnaud Demaegd ou François Bon… mais il s’agit de textes qui ont compté dans ma vie chacun à sa façon.

J’ai même dans ma bibliothèque une édition originale d’un Weird Tales de novembre 1938 qui accueille la seconde parution aux États-Unis de La Cité sans nom. J’ai toujours eu un faible pour La Maison de la sorcière, qui m’a vraiment secoué quand j’étais ado (au point de rêver de Brown Jenkin !), et pour La Cité sans nom, dont j’ai toujours raffolé. Quant à “L’Appel…” et au “Cauchemar…”, que dire sinon qu’ils comptent parmi les joyaux noirs les plus purs de l’auteur ?

C’est pour moi la chance d’une vie que d’avoir pu travailler sur ces textes. Et avec un peu de chance, qui sait, ma traduction atterrira peut-être un jour entre les mains d’un ou d’une ado sur une plage qui, après la lecture, se mettra à couver l’océan d’un œil inquiet !

 

Superpouvoir : La traduction de Jacques Papy a aidé à populariser Lovecraft en France, pourtant elle-est aujourd’hui fortement décriée, quel est ton avis sur cette traduction ?

Maxime Le Dain : Fortement décriée, vraiment ? Perso, je n’en pense que du bien. Et pour cause, Papy a “inventé” Lovecraft en français et il l’a fait de manière somptueuse. Quant aux coupes, je ne me risquerai pas à l’en tenir pour responsable. C’était une autre époque, une autre vision du métier de la traduction et même une toute autre industrie de l’édition.

Je dois préciser que j’ai lu ses traductions révisées par Paule Pérez, ce qui explique peut-être mon indulgence. Mais à mes yeux, Papy a fait de l’excellent boulot. Et puis, il ne faut pas oublier Jacques Parsons, qui a traduit presque toutes les collaborations de Lovecraft, et Yves Rivière, deux grands traducteurs qui ont eux aussi magnifiquement rendu Lovecraft en français.

Sans eux, et surtout sans Papy, jamais la France n’aurait découvert cet auteur immense. Ils ont bâti la maison que nous tentons de rénover aujourd’hui.

 

Illustration de Mickael Kormack
Illustration de Mickael Kormack 

 

Superpouvoir : Quels sont les traducteurs de Lovecraft que tu apprécies ?

Maxime Le Dain : La question piège ! J’ai beaucoup aimé la retraduction des Contrées du rêve par David Camus, pour le coup nécessaire. Mais je n’ai pas lu les suivants. François Bon, je l’ai surtout écouté à la radio, en m’étonnant parfois de son approche quasi Actor’s Studio du travail de traduction. Il est, je crois, allé vivre à Providence pour se rapprocher de HPL. Bon, pourquoi pas, hein ?

Sinon, Papy/Paule Pérez, Yves Rivière et Jacques Parsons, évidemment, ainsi que Sonia Quémener. Je n’ai toujours pas lu les versions d’Arnaud Demaegd, honte à moi !

 

Superpouvoir : Pourquoi ceux là, particulièrement ?

Maxime Le Dain : Pourquoi je les apprécie ? Eh bien avant tout parce qu’ils écrivent… en français ! Je vais peut-être m’attirer les foudres d’Azatoth, mais j’ai très tôt préféré lire Lovecraft en VF. Je trouve que sa langue – déjà superbe en anglais – se marie extrêmement bien avec ce que j’appellerais l’endurance de la langue française, cette facilité à articuler de longues phrases mélodieuses et solennelles. D’ailleurs, on remarquera que les plus grands critiques du style de Lovecraft sont souvent anglo-saxons.

En France, Victor Hugo et tant d’autres nous ont habitués à cette emphase, à cette beauté du rythme et à ce délire adjectival. Là où Lovecraft sort du lot en tant qu’écrivain de langue anglaise, au point que même certains adorateurs de la prose pourtant chargée de Poe le trouvent “lourd”, il rentre parfaitement dans le moule du “bien écrit” français… tout en poussant ce style dans ses derniers retranchements. À mes yeux, Lovecraft en français, c’est l’extrême-limite du style fleuri propre au XIXe siècle, c’est l’overdose terminale du romantisme et du symbolisme dans une explosion quasi cancéreuse de tournures démentes, mortifères et boursouflées. Un peu comme ce que je viens de faire, là !

 

Superpouvoir : Lovecraft a fait l’objet de différentes traductions au fil des années, comment expliquer cela ?

Maxime Le Dain : Je vais être bassement cynique, mais… parce que ses écrits sont désormais libres de droit. Ce qui explique aussi la résurgence actuelle de “cthulheries” dans les jeux, au cinéma ou en BD. Bref, Lovecraft, ou plutôt son univers, est à la mode en ce moment.

En parallèle, et de manière presque contradictoire avec la déferlante des produits dérivés Cthulhu, je pense qu’on a atteint le stade d’un véritable bilan critique de Lovecraft. Aux États-Unis, grâce aux travaux notamment de S.T. Joshi, l’université et les chercheurs se sont emparés de Lovecraft. On ne compte plus les cahiers critiques, les biographies et les plaquettes qui lui sont dédiés.

La France avait pourtant fait office de précurseur, avec le Cahier de L’Herne et surtout la collection Encrage de Michel Meurger, mais Lovecraft dérivait tranquillement depuis dans l’inconscient collectif, faisant ici et là de nouvelles victimes. À cet égard, il ma paraît par exemple incompréhensible que Lovecraft ne bénéficie toujours pas d’un ou deux tomes à la Pléiade (si Gallimard m’entend, je suis dispo !). C’est un auteur mondial majeur qui, 80 ans après sa mort, reste plus vivace que jamais. “N’est pas mort ce qui…” Bref, vous connaissez la chanson.

Ces nouvelles traductions comblent un vide. Et il me paraît inédit dans l’histoire de la traduction française qu’un seul auteur ait connu plus de 5 versions d’un même texte en l’espace de 3 ans ! C’est incroyable et vivifiant, par-delà la concurrence naturelle des egos. Chacun apporte sa touche, sa voix, son interprétation… et son para texte. D’autant que les traducteurs vivent en ce moment une période formidable, au sens où les gens s’intéressent enfin à eux.

Quand on entend François Bon ou David Camus expliquer leurs choix, revenir sur le processus de traduction, c’est passionnant. Tous ces styles, tous ces regards différents dessinent en creux les contours de la réception française de Lovecraft à un instant T – désormais bien loin de l’aura sulfureuse dont tentait de l’entourer Jacques Bergier. Qui reste quand même le patient zéro de l’invasion” lovecraftienne” en France, merci à lui.

 

Entretien réalisé par Dominique Clère en avril 2017.