H.P. Lovecraft

C’est un mythe. Mais aussi un espoir : celui d’une reconnaissance posthume pour tous les geeks reclus : Howard Phillips Lovecraft. Si vous avez atterri ici c’est que vous le connaissez déjà, aussi vais-je m’épargner son panégyrique.

Des références cinématographiques, aux clins d’œil littéraires, il n’a manqué qu’une sérigraphie de Warhol à sa postérité. À défaut, tout un univers prolifère sur son œuvre, qui fascine toujours. Une monographie lui a été consacrée en français, le jeu de rôle L’appel de Cthulhu a cartonné en financement participatif, et on reparle de Guillermo Del Toro pour une adaptation au cinéma.

En France, tout a débuté par les traductions de Jacques Papy. Depuis ils sont plusieurs à avoir essayé de parler le Lovecraft, avec plus ou moins de réussite. Notre invité du jour est de ceux-là, enfin de ceux qui ont réussi. Sa traduction de L’Appel de Cthulhu a été remarquée, alors on lui a demandé de nous parler de son métier.

PREMIÈRE PARTIE : LA DÉCOUVERTE D’UN MONDE

 

Howard Phillips Lovecraft

 

Salut Maxime, comment et quand as-tu découvert Lovecraft ?

J’ai découvert Lovecraft à 12 ans. Fasciné très tôt par les mondes imaginaires, je bouquinais tout ce qui se rapprochait de mes univers de prédilection. Ma mère, une lectrice boulimique, a poussé le vice jusqu’à m’ouvrir à la BD, aux livres et aux films d’action, et m’a offert les Nouvelles histoires extraordinaires de Poe. Ça a été un choc !

Entre la somptuosité de la langue, traduite par Baudelaire, et les évocations macabres des contes gothiques, je me suis pris de passion pour le fantastique. C’est à ce moment que j’ai commencé une phase proto-gothique — dite du « ténébreux pré pubère » — au cours de laquelle je ne jurais plus que par les corbeaux, les cimetières, les amours impossibles et le crépuscules… sans oublier les chocos BN — c’est bon, les chocos BN ! Jusqu’au jour où ma mère, probablement gonflée par mes poses grandiloquentes et mes regards perdus dans le lointain, a décidé de me mettre entre les mains L’Horreur dans le musée.

Là, j’étais foutu, irrémédiablement.

 

As-tu accroché à son univers de suite ?

J’ai accroché au premier coup d’œil sur la couverture de Siudmak, qui illustrait alors toute la splendide collection SF de Presses Pocket. Je me rappelle avoir lu la première nouvelle Le Chaos rampant sur la plage, alors que le reste de la famille barbotait dans le sable.

Dès les premières lignes, j’ai compris que Lovecraft possédait une force évocatoire sans commune mesure avec ceux que je tenais jusque-là pour les maîtres de l’horreur (à savoir King et Poe). Sur le coup, je n’ai rien bitté au Chaos rampant, sorte d’hommage survitaminé à de Quincey et Baudelaire. Mais entre le style, l’érudition manifeste et la sauvagerie à l’état pur des visions de Lovecraft, j’ai eu l’impression d’avoir trouvé l’auteur qui me correspondait le plus. Bref, j’étais tombé amoureux !

Au fil de la lecture, le violent contraste entre le cauchemar, avec son océan vorace et délirant, et l’insouciance de mon environnement s’est imposée à moi. Insidieusement, la mer qui s’étendait devant moi devenait peu à peu une force hostile, inhumaine, devant laquelle je n’étais qu’une fourmi, un atome, rien. Je trouvais grotesque qu’on puisse même songer à se prélasser sur le territoire de ce monstre. Lovecraft venait, en somme, de modifier ma réalité.

 

Qu’est ce qui te plaît dans Lovecraft ?

Pfiou, beaucoup de choses ! D’abord, le style. On l’a beaucoup critiqué et je peux comprendre qu’on le trouve lourdingue. J’ai toujours trouvé à cette prose à la fois souple et guindée, grandiloquente et sentencieuse, une qualité envoûtante, presque hallucinatoire. Il y a quelque chose de la litanie chez Lovecraft, quelque chose qui a trait à l’incantation, à la transe. Tolkien me transportait et me faisait rêver, mais Lovecraft me faisait, et me fait toujours, vibrer.

Il a cette attention presque maniaque portée aux détails. L’architecture, l’histoire locale, la littérature (même imaginaire), la géographie, les visages… Il y a l’ambition chez Lovecraft d’une immersion totale, absolue, renforcée dans bon nombre de ses récits par la place très particulière du narrateur. Bien souvent, celui-ci sert de simple avatar au lecteur, comme s’il lui prêtait ses cinq sens le temps de la lecture et découvrait avec lui le cauchemar dans lequel on l’avait plongé. Cet aspect, Houellebecq en parle très bien dans son essai sur Lovecraft, Contre le monde, contre la vie.

Il y a aussi l’intertextualité de son œuvre, et de cette méta-œuvre bâtie par ses correspondants et héritiers. Lovecraft est le premier à m’avoir lancé dans un jeu de piste littéraire où je retrouvais ici ou là des références à d’autres textes, d’autres personnages, d’autres dieux. Il y a une cohérence chez lui qui me fascine. Sans parler des livres imaginaires. Je ne sais pas pourquoi, mais pour un bibliophile dans mon genre, l’idée de textes fictifs me renvoie à tout un imaginaire borgésien de livres-gigognes dans lesquels on peut se perdre à l’infini.

Je dirais également que la philosophie de Lovecraft, entre nihilisme, matérialisme pur et rejet des illusions de la société, a fait écho à mes questionnements adolescents et a influencé ma vision du monde. C’est un des rares auteurs à me faire véritablement ressentir l’immensément grand, dans le temps comme dans l’espace. En fait, je crois que Lovecraft, dans ses meilleurs textes, arrive à procurer à ses lecteurs une sorte de vertige qui m’apparaît comme l’inversion, ou plutôt le négatif, du sense of wonder libératoire et jouissif de la SF. Quand la SF nous invite au voyage, Lovecraft nous prend en étau entre les dimensions. Et on en redemande !

Enfin, il y a chez Lovecraft quelque chose d’inédit, et qui me paraît relever d’une forme de contamination du réel. Chez certains lecteurs, la prose lovecraftienne produit un effet qui dépasse le simple plaisir de lecture, au sens où le texte parvient à créer une sorte de… je ne sais pas, de faille métaphysique ? De déséquilibre chimique ? Ou à tout le moins de processus infectieux qui, à terme, plaque certains caractères de la fiction sur la réalité environnante. On peut difficilement croire en une nature ou un Dieu bienveillant après avoir lu Lovecraft, ni même croire tout court en quelque divinité que ce soit.

L’un des rares autres auteurs à m’avoir fait cet effet, c’est Philip K. Dick. D’ailleurs les deux ont désormais donné leur nom à un sentiment nouveau. Et le fait qu’il ait fallu les attendre pour qualifier certains faits, lieux ou événements de « lovecraftien » ou de « dickien » signifie quand même qu’ils ont créé quelque chose de nouveau.
Cthulhu, par Dennis CarlssonIllustration de Cthulhu de Dennis Carlsson 

 

Qu’est ce qui rend cet auteur si populaire ?

Encore une fois, c’est vaste. Peut-être la cohérence de son univers, qui se déploie — au moins à partir des « grands » textes — comme une sorte de monde parallèle dans lequel le lecteur peut retrouver des lieux, des personnages et des entités ? C’est probablement cet aspect qui a poussé Sandy Petersen à créer l’immense jeu de rôle L’Appel de Cthulhu, dont la popularité a beaucoup fait pour la renommée de Lovecraft depuis les années 80.

Il y a aussi ce fantastique inhumain, mâtiné de SF et débarrassé des fantômes animés par ces basses passions humaines que sont l’amour, la vengeance, etc. Hodgson, Blackwood et Machen (pour ceux que je connais) l’avaient fait avant lui, mais Lovecraft a systématisé cette approche. Chez lui, l’événement fantastique n’a rien de surnaturel : il s’agit avant tout d’un phénomène physique obéissant à d’autres lois que les nôtres (ou à des lois que nous serions incapables de concevoir). Et puis, pour une fois qu’un auteur n’exalte pas l’homme et l’humanité, ça change ! Lovecraft nous apprend l’humilité en nous mettant le nez dans l’interstice infinitésimal que nous occupons, dans le temps comme dans l’espace.

Son bestiaire a quelque chose de fascinant, aussi. Cthulhu, les shoggoths, les Profonds, et cette terreur délirante de l’hybridation et du métissage qu’on retrouve dans un grand nombre de ses nouvelles (à ce titre, j’ai toujours eu un faible pour Horreur à Red Hook, où Lovecraft démontre son racisme fiévreux de manière flagrante, et pour Les Faits concernant feu Arthur Jermyn, sorte de proto-Innsmouth un peu bancal mais réussi) et qui donne lieu à des descriptions monstrueuses sans précédent dans la littérature.

Et puis, outre son génie littéraire, Lovecraft c’est aussi un personnage hors norme. Le mythe du « Reclus de Providence » a fait de lui une sorte d’icône pop, mais même sans cela, Lovecraft — tant par l’humour oblique qu’on ressent dans sa correspondance, par son érudition, sa posture de rétrograde bougon et son refus du monde moderne – dégage quelque chose d’unique. Par bien des aspects, il incarne une sorte de ur-nerd ou d’otaku génial qui, par son génie, a réussi à prendre sa revanche sur ce monde qui lui correspondait si peu.

 

Entretien réalisé par Dominique Clère en avril 2017.