Nous continuons l’analyse des revues publiées par Urban Comics en ce mois d’octobre. Et comme il s’agit du mois Tom King, avec de nombreuses publications de l’auteur à l’affiche, nous voici avec ce qui, en tout cas ce mois-ci, semble être son projet le plus original à ce jour : Love Everlasting. Une histoire qui, enfin, tranche un peu du style habituel de l’auteur, brillamment mise en images par une artiste d’exception : Elsa Charretier.

(Image : © Tom King & Elsa Charretier)

Les Romance Comics qu’est-ce que c’est ? Eh bien c’est une branche des comic books que la grande majorité d’entre vous n’ont pas connu. En effet, elle a pris son ampleur entre 1945 et 1950, au moment où le marché des comics et notamment des super-héros se cassait la figure. L’Allemagne nazie et le Japon ayant été vaincus, il n’y a plus vraiment d’ennemi à opposer aux super-héros et les américains ont besoin d’autre chose. Les éditeurs de comics laissent donc tomber les personnages bariolés pour s’orienter vers d’autre genres, notamment les Crime Comics (qui se spécialisent dans les histoires de gangsters, souvent tirées de faits divers), les Funny Animals (personnages de cartoon à la Mickey et Donald) ou, dans le cas qui nous intéresse, les Romance Comics, qui mettent principalement en avant des histoires d’amour impossible. Et surprise, le genre a été lancé par deux grandes figures des comics : Joe Simon et Jack Kirby, les créateurs, entre autres, de Captain America. On n’imagine pas l’ampleur qu’à pris le genre en quatre ou cinq ans, avec des centaines de titres dans les kiosques favorisant l’émergence d’artistes comme John Romita, Alex Toth ou autres Wally Wood. Largement tombé dans l’oubli depuis l’arrivée du Comics Code au milieu des années 50 (sur lequel nous avions rédigé un dossier complet), le voici remis au goût du jour par Love Everlasting, premier projet de Tom King publié par Image Comics.

(Image : © Tom King & Elsa Charretier)

Tout commence avec Joan Peterson, une jeune femme qui débarque à New York pour habiter chez Marla, sa meilleure amie. Le problème, c’est que George, le fiancé de Marla, tombe amoureux de Joan et que Joan semble elle aussi très attirée par George. George et Joan finissent au bout de cinq pages par se déclarer leur flamme et s’embrasser. Fin. Une histoire de romance classique dans le style naïf des années 50, sublimement mise en images par Elsa Charretier. Sauf que l’on se doute bien qu’une anthologie de petites bluettes de huit pages du style j’aime Jack mais c’est le petit ami de ma meilleure amie ne pouvait pas (ou plus) tenir sur la longueur et sur plusieurs numéros. Il fallait bien trouver une idée permettant d’accrocher le lecteur et c’est exactement ce qui se passe ici. Car dès la page suivante, Joan se trouve ailleurs. Non seulement dans un autre endroit mais aussi à un autre moment. Et la voilà qui tombe cette fois-ci amoureuse d’un chanteur ! Elle n’a pas vieilli et rien, à part quelques confusions sur les prénoms, ne permet de faire un lien avec l’histoire précédente. Et au moment où le chanteur demande Joan en mariage, nous voici encore transportés dans une autre histoire, dans le far west profond où le cœur de Joan est pris en étau entre deux cowboys. Que se passe-t-il ? Qui régit les résurrections de Joan, qui se retrouve à chaque fois propulsée telle une Sam Beckett dans la série Code Quantum au féminin à travers les décennies ?

(Image : © Tom King & Elsa Charretier)

Au fil des épisodes, si les histoires de romance continuent, les deux auteurs étoffent le mystère, avec un mystérieux cowboy masqué qui apparaît pour tuer Joan à chaque fois qu’elle reçoit, à travers le temps, une demande en mariage. Cowboy qui prononce toujours la même phrase en abattant Joan : "l’amour est éternel". Si parfois Joan semble savoir ce qui se passe, parfois elle donne l’impression de n’avoir aucune réminiscence de ses histoires passées. Nous avons ici une déstructuration du récit qui pourra certainement amener le lecteur à une impression de confusion, mais on se laisse quand même embarquer par l’intrigue. Il semble quand même clair que l’hommage aux comics de romance n’est qu’un point de départ. Love Everlasting commence certes comme un comics de romance, Elsa Charretier fait énormément de références au style de ces années, mais cela propose en réalité une autre histoire, qui n’a, pour le moment, toujours pas donné ni ses tenants, ni ses aboutissants.

On se plaignait dans la critique de Human Target que Tom King utilisait la plupart du temps toujours les mêmes ficelles scénaristiques. Pour être honnête, il n’en est rien dans Love Everlasting, en tout cas dans les quatre premiers numéros. Impossible de reconnaître le style du scénariste, qui arrive cette fois-ci à éviter tous ses tics d’écriture. Et si au départ c’est assez confus dans la mesure où il ne se borne qu’à caricaturer les histoires romantiques de l’époque, cela change en revanche rapidement au bout d’une trentaine de pages. Certains épisodes de ce volume sont même totalement auto-contenus avec une seule et même histoire. Et pas de surprise, ce sont les meilleurs. En tout cas ceux qui commencent à nous plonger directement dans le mystère.

(Image : © Tom King & Elsa Charretier)

Après, comme dans de nombreux récits de ce genre, si la qualité de l’histoire est indéniable, elle ne prendra tout son sens et ne pourra être validée que par sa conclusion. Il faudra donc attendre un futur tome pour savoir si ce comics se place dans la catégorie des réussites ou des comics qui n’ont pas atteint leur objectif. La seule chose pour laquelle on peut déjà être sûr, c’est que graphiquement, Love Everlasting est une véritable pépite. On connaissait déjà le talent indéniable d’Elsa Charretier, que l’on suit déjà depuis un petit moment maintenant, et ce qui est certain, c’est qu’avec Love Everlasting elle ne déçoit pas. Elle est à l’aise dans tous les styles et nous propose, encore une fois une narration impeccable, avec un trait plus esquissé mais aussi plus complexe. Certains iront la comparer à Darwyn Cooke ou Roy Lichtenstein, mais on peut aussi penser que son style se rapproche d’un Phil Hester (ce qui est un compliment). Quoiqu’il en soit, le style d’Elsa Charretier reste surtout unique en son genre et mérite largement d’être apprécié dans Love Everlasting.

À noter qu'après Pulp's Bordeaux le 21 octobre Elsa Charretier se prêtera de nouveau au jeu des dédicaces au Comptoir du Rêve à Toulouse le 2 novembre.

Love Everlasting Tome 1Urban indies
De Tom King et Elsa Charretier
Traduit par Arnaud Tomasini
Cartonné – 136 pages – 10,00€
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Piégée dans un cycle d'idylles éphémères, Joan Peterson se donne pour mission de trouver l'amour éternel. Lire notre critique VF.

Contient : Love Everlasting (Image, 2022) #1-5

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