Jumanji : Bienvenue dans la Jungle

Vingt ans après la partie disputée par Alan Parrish et ses amis, le Jumanji, jeu de plateau potentiellement mortel pour quiconque ose en lancer les dés, se mue en console vidéo afin de piéger de nouveaux joueurs. Quatre lycéens collés en retenue branchent le jeu par dépit et vont être les nouvelles victimes du Jumanji et de sa jungle mortelle, sous l’apparence de personnages qui sont leurs parfaits opposés.

Ce projet de suite au film de 1995 réalisé par Joe Johnston a fait couler beaucoup d’encre – et pas la plus flatteuse. En effet, difficile de s’attaquer à ce petit monument culte des années 90 (qui a bercé l’enfance de plus d’un) sans soulever la désapprobation quasi-générale de la plèbe ayant grandi dans ces années-là et qui s’oppose souvent obstinément à ce qu’on touche à « ce qui leur appartient. » Sans oublier que la présence au générique du regretté Robin Williams a achevé de rendre aux yeux de ses admirateurs le projet encore plus intouchable. Or, ce sont ces mêmes personnes qui ont condamné à injuste titre la véritable suite première de Jumanji, Zathura (Jon Favreau – 2005) qui reprenait le même principe que leur film adoré – et pour cause, rappelons que Jumanji et Zathura sont à la base deux livres pour la jeunesse écrits par le même auteur, Chris Van Altsburg.

Ce n’est pas ce qui empêche Sony et Jake Kasdan (Bad Teacher) de s’attaquer à ce gros morceau en en changeant assez drastiquement les règles – et c’est tout à leur honneur. Car si le Jumanji original est à ce point intouchable, autant partir sur quelque chose de différent. Ce à quoi plus d’un rageux rétorquerait qu’à ce stade, mieux valait donner au projet un autre nom. C’est là que les production values entrent en jeu. Devant la solide concurrence de l’entertainment, Sony compte bien jouer sur la réputation et le nom du premier film pour renflouer ses caisses, ce qui est un principe vieux comme le monde. Au passage, Welcome to the Jungle part pour séduire ouvertement un nouveau public, plus jeune, avec des visages passe-partout – comme l’était d’ailleurs déjà Robin Williams à l’époque. De plus, si sous ses dehors de gros divertissement le premier film véhiculait les thématiques fortes de la famille, du deuil et du passage forcé à l’âge adulte, ce second opus s’engage sur le terrain plus léger de l’aliénation au modernisme et de la réflexivité.

Ce changement de format du jeu de société vers le jeu vidéo est une des meilleures idées qu’offre ce nouveau Jumanji. De fait, contrairement à l’original, ce n’est plus le jeu qui déborde le quotidien (parabole du chaos pour des personnages en perte de repaires face à la disparition ou l’incompréhension de leurs aînés) mais bien les joueurs qui se retrouvent cette fois plongés au cœur du jeu – un peu à l’instar de ce que proposait la série animée JumanjiAlan Parrish (initialement joué par Williams) retournait dans la jungle accompagné par les deux enfants qui découvraient dès lors l’envers du décor.

Un terrain d’identification très raccord avec le principe même d’un jeu vidéo qui permet au joueur de s’identifier à quelqu’un d’autre le temps d’une partie – d’ailleurs, Spencer, le premier joueur à pénétrer ce Jumanji nouvelle génération le découvre en vue FPS (First Person Shooter, pour les initiés). Ainsi, dans le même ordre d’idées, les quatre protagonistes se retrouvent chacun dans le jeu sous l’avatar d’un personnage fictif qu’ils ont choisis sur l’écran. Le gag étant que chacun de ces personnages jouables est en totale opposition avec qui l’identité du joueur. Spencer, geek timide, prend les traits de Dwayne « The Rock » Johnson ; Fridge, son ancien meilleur ami devenu quaterback star, est réduit de moitié sous la silhouette trapue de Kevin Hart ; la misanthrope et peu assurée Martha emprunte la plastique et les capacités de combat de Karen Gillan ; quant à la superficielle Bethany, elle revêt la bedaine du truculent Jack Black. Des changements perturbants pour des jeunes adolescents qui ne se comprennent pas ou plus et qui vont devoir apprendre aussi bien des uns des autres que de leur Moi profond.

Qui dit jeu dit règles, objectif à atteindre et bien sûr, la possibilité de perdre – ce qui ici signifie tout simplement la mort. Comme dans un vrai jeu vidéo old school, les personnages sont dotés de plusieurs vies et respawn dès qu’ils en entament une nouvelle. De même, tous possèdent leurs capacités et faiblesses propres, ce qui leur impose des limites parfois en complète inadéquation avec ce qu’ils sont – le quaterback fait ainsi office d’inventaire ambulant mais se retrouve, par la même, incapable de courir vite alors que son intellect plutôt bas dans la vraie vie se voit ici décuplé par la grâce de son avatar. La langue bien pendue de Martha se retranscrira dans des combats au corps à corps alors qu’elle est elle même mal à l’aise avec le sien qui ici devient assez clairement objectivé (comme le sont souvent les héroïnes de jeu vidéo.) Quant à Bethany, addict du selfie et du hashtag, elle devra apprendre à faire avec son physique disgracieux.

Cette thématique miroir plutôt bien sentie est l’occasion de nombreux gags et quiproquos dont la plupart fonctionnent mais dont on note assez rapidement les limites et son casting n’y est pas étranger. Si le numéro de Jack Black est amusant, il s’emballe très vite sur la vulgarité basique habituelle propre à son personnage et Dwayne Johnson continue sur sa lancée en se moquant continuellement de lui-même – peu habile choix de carrière que le prochain Rampage risque assez fort d’enterrer. Quant à Kevin Hart, il prête lui aussi son hystérie toute particulière à son personnage mais parvient à jouer sur plus de registres que ses camarades. Reste Karen Gillan (révélée par Doctor Who et Les Gardiens de la Galaxie), plus attachante et nuancée dans la forme d’humour qu’elle dégage. Certes, le Jumanji de 95 possède lui aussi son lot de drôlerie et de décalage (Alan Parrish était lui-même un enfant dans le corps d’un adulte) mais le procédé n’était pas systématique ce qui nous mène au gros défaut du film : son rythme.

Si l’on part du principe que le film nous plonge dans un jeu vidéo d’aventure old school (le jeu se crée en 96 et aurait pu dès lors se pondre au format CD d’autant que sa première victime joue à un jeu Playstation), il n’est pas supposé laisser beaucoup de répits à ses personnages jouables et l’ennui est que le scénario privilégie d’avantage les échanges salés entre les protagonistes plutôt que de les faire passer dans une succession de niveaux, de boss et de péripéties – ce qu’exigerait pourtant un jeu avec une telle mise en abîme. En découlent de longues séances de bla-bla et peu de vrais moments de gloire. Si certains principes types du média vidéo se retrouvent à l’écran ( les stats des joueurs s’affichent avec eux, les personnages croisés sont des PNJ qui répètent en boucle les mêmes phrases), d’autres passent complètement à la trappe avec les gags amusants que cela aurait pu offrir. Où sont les sauvegardes ? Les points ramassés ? Les boss de fin de niveau ? Autant d’idées de développement que tout joueur, même inexpérimenté, regrettera de ne pas voir dans ce qui est pourtant l’un des premiers films à vraiment faire épouser le médium vidéoludique avec le cinéma (ce que l’excellent Scott Pilgrim Vs The World avait bien compris).

Les méchants – dirigés par une version plus jeune de Van Pelt, la nemesis de Robin Williams dans l’original – perdent aussi en termes de menace car leur parcours et leur univers sont narrés via des séquences de film basiques (que Spencer comprend être des cinématiques). Ce qui leur enlève de l’altérité initiale qu’on peut attendre d’un jeu, sans parler de la valeur narrative du personnage de Van Pelt qui, dans l’original, était une figure symbolique du père revenant achever son fils – l’acteur incarnait alors le méchant et le père de Robin Williams, sans que cela ne soit toutefois précisé dans le scénario. Ajoutons-y, d’un point de vue plus matérialiste, que rien n’explique que le Jumanji ne se retrouve dans la cave d’un lycée. Mais encore faudrait-il que le scénario – aussi bien du film que celui du jeu – soit le réel intérêt de cette histoire. Ce qui n’est pas le cas et cela se sent assez vite. Reste quelques références au film d’origine et à son héros qui font souvent – toujours – plaisir à déceler.

Sans être illogique, Jumanji : Bienvenue dans la Jungle reste un film sympathique avec d’excellentes idées et des personnages assez attachants mais qui ne nous montre malheureusement qu’un jeu très moyen qui avait pourtant matière à aller au bout de son sujet. Probablement trop pressé de plaire au jeune public ? Pourtant, le résultat est loin d’être déshonorant et à des lieues du pire qu’on aurait pu croire, mais malgré un parti pris très bien senti, son casting est trop catalogué pour surprendre et son propos ne devient intéressant que s’il s’interprète vraiment.