Jérôme Wicky, alias Captain Wickou

Jérôme Wicky fait partie des fondateurs du site Superpouvoir. Il y a quinze ans (déjà), il animait sa chronique régulière The Wicker Man. Les articles les plus pointus de tous les temps ont été rédigés sur son clavier, endurant et docile. Scénariste à ses heures, il est également essayiste et traducteur de comics. Aujourd’hui, mesdames et messieurs, j’ai l’honneur de vous présenter son retour sur notre site, dans le cadre d’un entretien qu’il a eu la bonté de nous accorder pour l’occasion du quatre-vingtième anniversaire de Batman. Je vous demande d’applaudir bien fort… Jérôme Wicky ! (oui, applaudissez, je vous vois, allez… faites un effort)

Salut Jérôme. Depuis qu’Urban Comics a repris les rennes des publications DC Comics en France, tu n’as pas cessé de travailler sur la traduction des aventures de Batman. Mais avant ça, tu connaissais déjà bien le croisé à la cape. Tu nous racontes ton premier contact avec ce super-héros qui fête ses 80 ans ?

Jérôme Wicky : Mon premier contact pro ou en tant que consommateur ?

Les deux ! Ton premier souvenir de jeune lecteur, d’abord. Puis ton premier job officiel en rapport avec la chauve-souris ?

Jérôme Wicky : Comme beaucoup de monde, j’ai le sentiment que Batman a toujours fait partie de ma vie. Dans ma petite enfance, j’ai des souvenirs épars des jouets Mego, de la Batmobile Corgi héritée de mes grands frères, de ce team-up improbable avec Scoubidou à la télé. Aussi, j’ai su lire très tôt, aux alentours de 3 ou 4 ans, même si naturellement je ne comprenais pas tout ce que je déchiffrais. Et dans mes illustrés, entre les Goldorak, les Téléjunior, les Disney, les Pif et quelques Strange, il y avait aussi une poignée de revues Sagédition, notamment un Batman relié. Mais c’est un peu plus tard que j’ai mes premiers souvenirs de lecture marquants avec Batman, après que j’ai vu les films Superman en vidéo, aux alentours de 8 ans, sur le magnétoscope du mec de ma sœur. C’est après ça que je me suis retrouvé à lire des albums sortis à cette époque chez Sagédition, notamment dans la collection Le Justicier. J’ai été particulièrement marqué par Les Origines du Tandem Superman-Batman, qui a été ma première exposition à l’histoire de cette fière équipe et au multivers DC. Et en ce qui concerne Batman spécifiquement, c’est le premier numéro de cette collection qui m’a vachement marqué, parce qu’il contenait l’histoire To Kill a Legend, parue dans le Detective Comics #500. C’est là que j’ai compris que Batman, c’était du sérieux, du dramatique. C’était pas juste la poupée Mego faite dans le même moule que la poupée Superman. Il était, genre, sombre, le gars.

Ce livre a marqué Jérôme Wicky ! Batman : collection Le Justicier

Batman : collection Le Justicier (comicsVF)

Et au niveau professionnel ?

Jérôme Wicky : Au niveau pro, j’ai débuté chez Semic, et en fait, quantitativement, j’ai fait assez peu de Batman pur, en BD. J’ai fait un peu de JLA et de team-ups ou cross-overs où il était dans la foule. Mais j’ai quand même traduit la première édition de l’encyclopédie DK, ce qui a été une bonne séance de rattrapage sur le Batman post-Crisis, que je connaissais somme toute assez peu. Ensuite, chez Panini, j’ai commencé par L’île de Monsieur Mayhew, un récit extrait du run de Morrison. Et c’est là aussi que j’ai refait la traduction de Silence, qui a plus tard été reprise par Urban. Et chez Urban, j’étais là pour le début de Batman vol. 2, j’ai enquillé sur le vol. 3 et j’y suis toujours !

TDKR, Killing Joke et Batmania

Quelles sont les aventures de Batman qui t’ont le plus marqué en tant que lecteur, puis en tant que traducteur ?

Jérôme Wicky : En tant que lecteur, To Kill a Legend reste dans mon Top Ten. Après, ça va être très banal : The Dark Knight Returns et The Killing Joke. J’entrais dans l’adolescence et c’était le début de la “reconnaissance” des super-héros en dehors des revues spécialisées. Genre, Dark Knight j’en ai entendu parler pour la première fois dans Starfix et Killing Joke était publié dans USA Magazine, qui était une revue pour les grands, genre Métal Hurlant. Donc, il y avait un côté “grandis avec tes héros, lecteur !” qui collait bien à mon âge. Et puis Dark Knight nous montre un super-héros vieillissant, et c’est quelque chose qui m’a toujours intrigué, depuis que j’ai vu, enfant, ce film où Sean Connery incarnait un Robin des Bois poivre et sel.

Dans les trads, bien sûr j’ai été heureux de retraduire Killing Joke. C’est l’enfant mal-aimé d’Alan Moore (et de nombre de ses fans), mais moi je continue à aimer cette histoire. J’ai adoré traduire l’origine de Batgirl par Carmine Infantino pour Semic, parce que c’était ma première traduction vintage, et je crois que je me suis rendu compte à cette occasion que j’aimais beaucoup traduire cette catégorie de comics. Plus récemment, j’ai trouvé l’annual de Tom King et Lee Weeks qui résume la vie du couple Batman/Catwoman très touchant. Une fois encore, une histoire de héros qui vieillissent et meurent…

Jérôme Wicky a été marqué par "Souriez" d'Alan Moore et Brian Bolland.

Le Joker : Liberatore colorise un dessin de Brian Bolland chez Comics USA.

Comics USA qui publie Killing Joke, c’est les prémisses de la Batmania de notre génération à tous les deux, qui décolle avec la zique de Prince et le film de Burton. Tu te souviens comment de cette période ?

Jérôme Wicky : La deuxième Batmania, oui, celle qui est arrivée jusqu’en France, contrairement à la première ! Je me souviens que si j’étais content de voir des comics Batman revenir en France après la période de disette qui a suivi la disparition de Sagédition, tout le côté merchandising m’avait assez vite brouté. En outre, je n’ai pas aimé le film de Burton, dont j’avais pourtant apprécié Beetlejuice, à l’époque (par contre, deux-trois ans plus tard, j’ai été très client de la suite, avec Michelle Pfeiffer en Catwoman). Et en fait, la plupart des albums sortis par Bharucha à l’époque, je les ai achetés plus tard, en solderies. Cette arrivée des comics en librairie, que ce soit chez Glénat ou ailleurs, c’était un peu trop cher pour ma bourse. Genre, Watchmen (chez Zenda), j’en ai acheté *un*. Il m’a fallu des années pour avoir la totale. C’est un peu ça que je retiens de cette époque, aujourd’hui : un léger retour de DC en France, mais trop peu et trop cher. Sinon, ma mémoire n’est plus ce qu’elle était, mais je crois qu’à la même époque, on devait avoir le Batman d’Adam West qui était enfin diffusé sur une chaîne non payante… Ce qui créait un contraste assez drôle. Il y a un autre truc que je retiens de la Batmania, c’est le numéro spécial que Globe et Starfix avaient consacré à la sortie du film, mais dans lequel il y avait des articles assez complets et bien illustrés sur les comics, avec des interviews de Miller ou Adams, je crois… C’était vraiment pas mal et abordable, pour s’informer sur l’histoire du personnage.

Le phénomène Batman: TAS

Et peu de temps après, on a eu le légendaire Batman: the Animated Series. Avec le recul, tu en dis quoi ?

Jérôme Wicky : C’était phénoménal. C’est difficile d’expliquer la claque que ça a été aux générations qui ont suivi, parce que pour eux, la version Dini/Timm, c’est le basique, ils ont grandi avec. Nous, quand on a vu arriver ça, on n’imaginait tout simplement pas que c’était possible que les Américains puissent faire un DA Batman qui tienne la route au premier degré. Peu de temps avant, on avait eu les Super Friends et les Batman de Filmation qui étaient arrivés sur Canal + avec dix à vingt ans de retard. Et certains de ces produits désuets avaient fini par être recyclés sous forme d’émissions parodiques, avec redoublages à l’avenant (parfois assez drôles, d’ailleurs). Donc, Batman en dessin animé, à l’époque, c’était Patrick Guillemin qui imitait vaguement Chirac et finissait ses phrases par “corneguidouille”. Aux États-Unis, on sortait aussi de dix ans de dessins animés américains à la Marvel/Sunbow, avec toutes les restrictions sur le contenu, imposées par les associations de parents. L’image du DA américain télévisé, c’était ces petites saynètes de fin d’épisode où She-Ra ou T-Bob nous expliquaient qu’il faut bien se brosser les dents et ne pas se moquer des gosses qui louchent. Dans un tel contexte, tu pouvais pas imaginer le Batman de Dark Knight avec des images qui bougent. C’était plutôt du côté des Japonais que ça ruait dans les brancards, avec le trio d’enfer CDZ/Ken/Dragon Ball qui provoquait des descentes d’organes chez les “sages” du CSA.

Et puis ce Batman est arrivé, avec sa pure dégaine de cartoon des frères Fleischer, ses femmes à la Tex Avery, des méchants monstrueux comme Man-Bat ou Gueule d’Argile. Et surtout avec ces deux mecs surgis d’on ne sait où (enfin si, de la Warner), Timm et Dini, qui ont réussi à éviter les Fourches Caudines de la censure pour nous faire un Batman parfaitement équilibré pour la télé… et même ailleurs, je dirais. C’est un Batman qui ne va pas dans les extrêmes, qui n’est ni Adam West, ni Christian Bale. Et la cerise sur le gâteau, c’est qu’en France, il avait la voix de Richard Darbois. Et ça… c’est très triste, ce que je vais dire, mais je pense qu’on a jamais eu mieux depuis. Quand la série s’est arrêtée pour faire place à Batman Beyond, il y a un génie, quelque part dans l’organigramme de Warner France, qui s’est dit : “Bon sang, mais c’est bien sûr ! Ce qu’on va faire, c’est qu’on va arrêter de travailler avec ce mec qui est la meilleure voix de Batman de tous les temps ! C’est tellement logique !” Et parfois je me dis que ce mec-là sévit peut-être encore et que c’est probablement lui le responsable de tous nos problèmes, dans la vie.

Aujourd’hui, je continue à trouver cette série excellente, et je trouve lamentable qu’elle ne soit pas constamment rediffusée quelque part sur la TNT gratuite, plutôt que d’être réservée aux chaînes payantes comme Toonami ou Canal+.

Un Batman trop segmenté selon Jérôme Wicky

En comparaison avec tout ça, que penses-tu de la violence des séries régulières de Batman, aujourd’hui ? Ou des films, d’ailleurs ?

Jérôme Wicky : Vaste question ! Tu t’es récemment exprimé à ce sujet dans une interview sur Comicsblog, et en gros j’étais assez d’accord avec ce que tu disais. Si je résume bien, tu regrettais qu’à force de segmenter Batman en différents avatars pour être sûr de toucher *tous* les publics, on perdait justement de vue le Batman tous publics, universel, qui a jadis fait rêver plusieurs générations et inspiré bien des vocations.

Donc, on a du Batman pour tous les âges, du Batman Lego au Batman qui montre sa bite. Cela dit, ça ne change pas grand chose par rapport à l’époque où nous avions d’un côté Adam West et les Superfriends sur Canal + ou FR3, et le Batman de Burton au ciné ou celui de Miller dans les librairies. En fait, on pourrait arguer que depuis la Batmania des 60s, Batman est un produit schizophrène qui veut s’adresser aux adultes et aux enfants en même temps. Avant, les adultes avaient leur Batman, et il s’appelait James Bond. On leur avait même fait leur Batmobile, l’Aston Martin à siège éjectable de Corgi avec laquelle ils pouvaient jouer en cachette. C’était un Batman qui avait délaissé les costumes de carnaval et Robin pour un Walther PPK et des Bond Girls, et qui menait des batailles aux enjeux plus ouvertement politiques, mais c’était aussi le moyen pour les adultes de conserver leur enfant interne qui aime les voitures à gadgets, les cascades et la bagarre.

Avec la Batmania, on a intégré le second degré, l’idée qu’un spectacle pour enfants puisse être apprécié par les adultes avec un recul ironique (ce qui est peut-être une réaction au succès de l’écriture très humoristique de Stan Lee chez Marvel, mais ce serait trop long d’élaborer ici). Quand ça s’est dégonflé, des gens chez DC comme Neal Adams et Denny O’Neil ont voulu remettre un peu de sérieux dans tout ça, et ont amorcé une métamorphose de Batman en une sorte de James Bond masqué. On peut arguer que Ra’s al Ghul est un méchant à la Bond et Talia une Bond Girl (dans la catégorie : dangereuses), par exemple. Et pour un temps, ils ont trouvé une recette qui était peut-être parfaitement équilibrée.

Batman, c’était James Bond avec un masque

Je pense qu’on est toujours dans cette tendance, et qu’on a atteint le sommet avec la trilogie Batman de Nolan et son obsession pour le réalisme, la vraisemblance, qui reste une référence aujourd’hui (le Batman campé par Ben Affleck est très contesté). C’est vraiment James Bond avec un masque. Lucius Fox, qui était en gros un comptable dans les comics, est devenu “Q”. Et le catalogue de “fantastiques jouets” qu’il présente à Batman, ça ressemble aux dernières avancées de l’armée américaine. Il n’y a plus le côté fantastique et baroque qui fait que oui, Batman est quand même censé être un personnage de comics, qui côtoie des personnages irréels.

Comme le cinéma a toujours influencé les comics, et à plus forte raison quand il s’agit de films adaptés de comics, on retrouve un écho de cette espèce de volonté de réalisme un peu triste, les pieds sur terre, dans les BD Batman récentes. Et donc, tu vas avoir des scénaristes qui écrivent le Joker en se documentant sur les vrais serial killers (ou plus vraisemblablement en se retapant le Silence des Agneaux). Et dans ce foisonnement, les gens de chez DC perdent un peu les pédales et nous offrent un Joker au visage écorché, ou qui arrache (hors-cadre, quand même) les dents d’une mémé, et tout ça dans les titres fondamentaux, à savoir Detective Comics et Batman. Alors qu’on pourrait penser que ces titres sont censés être le sanctuaire du Batman classique, la vitrine officielle, et que les expérimentations un peu crado pourraient se faire plutôt chez Vertigo et Elseworlds, si ces collections existaient toujours (ils ont créé un nouveau label adultes, non?). Batman est si populaire et fondamental que c’est le meilleur des exemples, mais cela s’applique aussi à bien d’autres super-héros. Récemment, DC a produit des titres anthologiques pour la chaîne de magasins Walmart, donc un produit d’appel pour un nouveau public plutôt jeune. Ils n’ont pas pu s’empêcher de mettre une scène (allégorique, mais quand même) où Lois Lane se prend une balle dans le crâne. Et c’est dans un Superman. Logiquement, ça a fait du boucan chez les parents.

Comme tu le disais plus tôt, notre Batman “pour adultes”, celui de Killing Joke, on l’a découvert quand on commençait à avoir du poil, dans une revue qui publiait aussi du Corben et autres joyeusetés pas vraiment compatibles avec les sommaires des vieux Sagédition. On savait à quoi s’en tenir et en plus, on était plus vraiment des perdreaux de l’année. Là, un jeune lecteur débutant ne va pas trop savoir par où commencer, sauf si on est dans une période où un DA Batman est diffusé à la télé et s’il y a une adaptation de cette série en comics. Mais souvent, ces adaptations, même bien faites, ont une sorte de stigmate, comme les Spidey Super Stories d’antan, et les gosses ne veulent pas qu’on les restreigne à la version “pour enfants”. Le problème vient peut-être aussi du fait que ces versions “sans danger” sont toujours plus ou moins liées à un recul humoristique ou à un style de dessin cartoony. Les nouveaux Adam West sont le Batman de The Brave and the Bold et Batman Lego. Et ça, c’est pas exactement la même chose qu’un Batman tous publics comme celui des années 70-80. L’humour peut aussi être un repoussoir, surtout pour un jeune qui prend le mythe Batman très au sérieux. Et là, si le jeune demande à lire le “vrai” Batman mensuel avec le Joker en mode Leatherface, c’est le drame… La question du renouvellement du lectorat revient sans cesse, et ce cas de figure ne fait que la compliquer.

Jérôme Wicky s’y connaît un petit peu en Gô Nagai

Après, la question de la représentation de la violence est toujours délicate, parce que chaque lecteur, chaque spectateur a des curseurs de tolérance différents. Il y a aussi des différences dans nos façons d’appréhender différentes cultures : un truc qui me paraîtra gratuit et choquant dans un comic de super-héros passera comme une lettre à la poste dans un shônen manga (le noir et blanc aide peut-être ?). Je prends l’exemple de Gô Nagai et son univers parce que je m’y connais un tout petit peu. Si tu compares le dessin animé Getter Robot des années 70 et la version manga publiée en même temps, qui doit normalement sortir cet été en VF chez Isan Manga (par Gô Nagai et Ken Ishikawa), c’est le jour et la nuit. A la télé, les trois héros sont un trio de chouettes copains qui s’échangent parfois quelques bourre-pifs parce qu’ils sont sanguins et débordants d’énergie, façon Actarus et Alcor. Dans le manga, ils sont limite psychopathes, ils tuent des gens à mains nues, etc. Pour prendre un exemple qui évoquera le Joker : il y en a même un qui arrache le visage d’un de ses subalternes ! Et bizarrement, ça me semble moins choquant que le Joker qui s’auto-mutile ou torture une mémé.

Le problème vient peut-être aussi du fait que l’ultra-violence et l’éternel recommencement des comics sont deux ingrédients qui se mélangent mal. Regarde le Joker défiguré : ils ont bien été obligés de trouver une explication de S.-F. à la mords-moi-le-nœud pour lui redonner son visage habituel, ce qui va d’ailleurs à l’encontre du Batman “réaliste” à la Nolan qui reste si prisé de nos jours. Je crois que c’est Howard Chaykin qui s’est fait cette réflexion dans une interview récente, et j’abonde dans son sens : avec toutes les horreurs qu’on lui fait faire, comment voulez-vous que le Joker soit encore vivant ? Batman a ce fameux code qui lui interdit de tuer, mais dans la vraie vie, même un flic peut dégommer un personnage aussi dangereux, au risque d’être suspendu, s’il est en situation de légitime défense. Et ça fait partie des choses qui rendent souvent la lecture des nouvelles versions des comics classiques un peu pénible à mon goût. Le Joker survivra toujours, non pas pour des raisons solides narrativement, mais parce que même si c’est Hannibal Lecter teint en vert, il faut qu’on vende des Happy Meal avec sa tronche dessus. Même le Batman de Nolan, même la Catwoman dominatrice S-M ont eu droit à leur Happy Meal (ou équivalent dans un autre fast food). C’est la schizophrénie dont je te parlais tout à l’heure.

Batman qui couche avec Superman

J’en reviens à ma théorie comme quoi jadis, quand les lecteurs de Batman se trouvaient trop vieux pour la combi slip-collants, ils passaient à James Bond. Et qu’aujourd’hui, ils restent avec Batman puisqu’en gros, Batman et Bond c’est kif-kif bourricot. Eh bien l’autre effet pervers que je trouve particulièrement dégueulasse, c’est qu’à mon sens, un “Batman pour adultes”, c’est un concept qui devrait être réservé… eh bien, plutôt aux pastiches de Batman, aux hommages, aux archétypes qu’on retrouve chez les indépendants. DC, ils sont censés être les gardiens de la marque, de la tradition. Déconner avec Batman, ça devrait être un truc de galopin, une sorte de pitch facile à saisir. C’est comme ça qu’est né Midnighter, par exemple. Au départ, c’était une création indépendante avec un pitch fort : “Batman en plus hardcore, et qui couche avec Superman”. Bon, aujourd’hui, il a été acheté et absorbé dans la masse des produits DC, et on n’en parle quasiment plus. Mais idéalement, pour devenir la “mythologie moderne” qu’il prétend être, l’univers des super-héros devrait finir par rejoindre le domaine public, pour nourrir le terreau de tous les créateurs. On sait que c’est impossible de nos jours, parce que ça va à l’encontre des intérêts des grands groupes. Ce qui me préoccupe, c’est qu’en occupant tous les créneaux, y compris ceux de la “version pour grandes personnes” ou de la parodie (MAD Magazine appartient à DC, maintenant), les géants comme DC (et Marvel tout autant) laissent peu de place aux nouvelles créations indépendantes. Regarde, en France : les super-héros en dehors de Marvel et DC, c’est réservé à une niche, que dis-je, une nichette de lecteurs. Le public des super-héros en France veut de la marque. Spawn et Hellboy tirent leur épingle du jeu, seulement, peut-on dire qu’ils correspondent tout à fait au modèle du super-héros ? Mais là, on s’éloigne vraiment de la question…

Ah ! C’est gentil de me rendre la parole. En tout cas, merci, j’ai pu finir ma traduction du Walking Dead #190 pendant que tu répondais. Bon. Tu as devancé pas mal de questions que je t’aurais posées, notamment sur la segmentation du marché. Donc plutôt que d’y revenir, je propose de parler un peu de ton travail de traducteur. Quand tu travailles sur une adaptation VF de Batman, qu’est-ce que tu trouves le plus difficile ?

Jérôme Wicky : Oui, par contre, moi je me suis mis en retard sur ma trad des bonus d’Absolute Killing Joke (avec les photocopies à peine déchiffrables de l’interminable script d’Alan Moore), donc ce coup-ci, je vais faire beaucoup plus court. Comme traducteur, dans le monde de Batman, la principale difficulté porte un nom : le Sphinx. Quand on a le Sphinx dans un épisode, on sait qu’il va falloir réinventer de A à Z certaines parties du dialogue, parce que ses devinettes sont le plus souvent basées sur des sonorités, des jeux de mots, voire des calembours bien moisis. Donc, la traduction littérale est le plus souvent exclue. Les blagues du Joker demandent aussi de la créativité, parfois des rimes, etc. Mais le Sphinx est plus dur parce qu’il s’exprime sous une forme très calibrée, celle de la devinette. Et comme je n’ai pas d’affinité particulière pour ces jeux de l’esprit, j’en bave toujours un peu.

Des scénarios incroyablement détaillés

En tant qu’amateur de Killing Joke, qu’est-ce que tu en dis, de ces bonus ? Est-ce que ça t’apporte quelque chose ?

Jérôme Wicky : J’avais déjà eu l’occasion de lire d’autres scénarios de Moore, donc je savais déjà que ses scénarios étaient incroyablement détaillés. Aujourd’hui, je suppose qu’il y a des lecteurs francophones qui auront envie de savoir comment ce scénariste légendaire s’y prenait à l’époque. Quand Sarah [Chantepie] d’Urban m’a passé la commande, je lui ai dit pour rire qu’il faudrait mettre un avertissement aux scénaristes en herbe, pour qu’ils n’essaient surtout pas de faire comme lui. Parce que s’il y a un poil de cul dans une case, Moore va t’en décrire la couleur en deux paragraphes. Il ne laisse rien au hasard. Et quelque part, je pense vraiment que c’est à double tranchant. Quand j’ai essayé de commencer comme scénariste dans les pockets Semic, j’étais très influencé par Moore et je faisais des scénarios très détaillés. Sans tomber dans l’extrême inverse à la Stan Lee, aujourd’hui, j’essaierais de laisser plus de marge de manœuvre au dessinateur. Ce n’est pas pour critiquer Moore que je dis ça, mais simplement pour dire que sa méthode ne correspond peut-être pas à tout le monde.

Il y a aussi une difficulté à signaler : c’est un script écrit à la machine, qui date d’avant les traitements de texte, Internet, le toutim. Et parfois, Moore fait des rectifications après coup, du genre “ah, j’avais oublié de te dire à la page précédente qu’il y a un sandwich sur le plateau d’Alfred”. Quelques années plus tard, Moore aurait corrigé ça de lui même en revenant à la page précédente. Et moi, je suis un peu obligé de conserver ces choses qui alourdissent le texte, parce qu’elles témoignent de leur époque.

De tous les scénaristes de Batman que tu as eu à traduire (ou à lire, tout simplement), quel est ton préféré ?

Jérôme Wicky : Ben, si jamais ta question suivante c’est : “lequel j’apprécie le moins”, j’aimerais faire un paquet avec les deux questions et leur donner la réponse suivante… Attention… Roulement de tambour…

… joker.

Sous vos applaudissements !

Respect. Bon, je crois que tu as été suffisamment bavard, je vais te libérer pour de bon. Je m’en voudrais d’empêcher les fans de découvrir la prose d’Alan Moore en VF ! Une dernière question, la question fétiche du site : si tu pouvais choisir un super-pouvoir, ce serait quoi ?

Jérôme Wicky : Changer de forme à volonté ou se rendre invisible, je pense. Dans une époque qui devient de plus en plus fliquée, ça pourrait vite devenir un atout considérable.

Un vrai Barbapapa ! Merci Jérôme, et au plaisir de te lire dans les prochaines VF du chevalier noir !

Jérôme Wicky : Merci ! Elle était super bath, cette interview !

Bientôt : de nouveaux interviews pour continuer à fêter les 80 ans de Batman. Rendez-vous sur le même Bat-site, à la même Bat-URL !