Dans la deuxième partie de notre pas-à-pas consacré à l’histoire Tempête quantique, publiée dans le numéro 19 du Garde Républicain, nous avons vu le scénariste Jean-Marc Lainé préparer son intrigue à travers résumé, notes préparatoires et séquencier. Des outils importants qui permettaient au dessinateur Jim Arden de s’échauffer et d’imaginer déjà comment il allait illustrer cette aventure.

Maintenant, il est temps d’entrer dans le vif du sujet. Jean-Marc Lainé est prêt à rédiger son scénario, et Jim Arden va pouvoir dessiner les 22 planches de leur histoire.

Voir aussi :
Partie 1 : les premières idées
Partie 2 : notes préparatoires et premiers croquis

Sommaire

Le script, document central du scénario

C’est le document le plus important. Le script permet au scénariste de donner tous les détails de son récit au dessinateur, qui va ensuite savoir quoi représenter, case après case.

Jean-Marc Lainé :
Là, il s’agit de formaliser tout ça, en précisant le contenu de chaque case, les intentions, ce qu’on veut véhiculer, tout ça. Donc on continue à construire, mais cette fois-ci, c’est du sérieux, parce que le scénariste est en train de fabriquer un outil de travail qui passera dans d’autres mains. Il faut que ça soit pratique.

Script de Tempête Quantique, un épisode du Garde Républicain, écrit par Jean-Marc Lainé.

Extrait du scénario de Tempête quantique par Jean-Marc Lainé

Technique, le scénario l’est assurément. Il s’agit de donner toutes les informations utiles, sans fioritures. Mais il y a autant de scénarios qu’il y a de scénaristes, dans la façon de présenter les choses comme dans la manière d’aborder les différents éléments : descriptions, dialogues, indications de jeu, rythme ou découpage.

Pour Tempête quantique, Jean-Marc Lainé s’est bien évidemment inspiré de la méthode des comic books de super-héros.

Plot, script et dialogues : comment écrire une scène ?

Jean-Marc Lainé :
[Ceux] qui connais[sent] bien les comics [savent] que l’écriture américaine s’effectue souvent en deux fois, d’abord l’intrigue (le « plot ») puis les dialogues (le « script »). Les éditeurs paient souvent même les scénaristes en deux fois, parce que ces deux étapes interviennent en deux temps. Moi, je fais ça dans un seul élan, mais en deux mouvements, avant de fournir un truc fini au dessinateur. Le premier mouvement consiste à découper l’action : case 1, il ouvre la porte, case 2, il s’installe à son bureau, case 3, il prend son téléphone… Sur des histoires courtes, j’essaie de faire ça sur l’ensemble des pages. Ensuite, je regarde si ça colle, si c’est pas trop long (tiens, je vais peut-être supprimer la case 2, ça sera plus nerveux, les lecteurs comprendront…). Parfois, c’est en découpant que je fais ces modifs, sans attendre de tout finir, un peu comme quand on écrit une phrase et qu’on change quelques mots, si je peux comparer ainsi.

Le deuxième mouvement consiste à placer les dialogues. Je sais comment bougent les personnages, maintenant je vais les faire parler. Donc, dans ce canevas, ce « plot », je vais placer le « script », à savoir les dialogues, les récitatifs, les voix off, les onomatopées. Et je les mets en gras, pour qu’ils ressortent bien dans le gris du texte, toujours à destination du dessinateur, pour qu’il n’ait pas besoin de chercher trop longtemps. Tout ce qui retient l’œil, car nous sommes encore et toujours dans un monde du texte plus que de l’image. Je connais des scénaristes qui font l’inverse : ils écrivent les dialogues avant et chorégraphient l’action après. Moi, je préfère dans ce sens, ça me semble plus naturel.

Extrait des crédits de Daredevil #141

Extrait des crédits de Daredevil #141 où plot et script sont confiés à deux personnes différentes (Marvel Comics)

Là encore, Jean-Marc Lainé est guidé par le rythme, afin de rendre la lecture la plus fluide possible.

Jean-Marc Lainé :
À cette étape, j’essaie de répartir les dialogues en évitant les trop gros tunnels de blabla, ce genre de choses. Souvent, les dessinateurs franco-belges sont leur propre lettreur, donc j’essaie de ne pas leur compliquer la tâche en l’obligeant à mettre huit bulles dans une case. Et je note qu’après vingt ans de carrière, j’en suis à retoucher les dialogues plus souvent, et plus en profondeur, que précédemment. Donc je déplace une bulle, j’en tronçonne une autre afin d’en faire deux, je supprime, je rajoute… Si tu vois le verre à moitié vide, ça veut peut-être dire que j’ai de plus en plus de mal. Si tu vois le verre à moitié plein, c’est peut-être le signe que je suis plus exigeant et que je commence à avoir du flair.

Le dessin, de l’influence de Jack Kirby aux premières planches

Une fois le script finalisé, il atterrit entre les mains du dessinateur. Mais illustrer une bande dessinée ne s’improvise pas. Il faut apprendre la technique, trouver son style et nourrir son imaginaire. Un parcours de longue haleine.

Jim Arden :
Ça a été une montée en puissance. Je suis quasiment né au milieu des albums d’Astérix et Obélix et j’ai développé un goût pour les héros hors du commun que je dessinais : Tarzan, Rahan, Superman…

Pour Jim Arden, le déclic fut avant tout la rencontre avec l’œuvre de Jack Kirby, le grand démiurge graphique des super-héros américains.

Jim Arden :
À sept ans, j’ai découvert les albums des Quatre Fantastiques illustrés par Jack Kirby et cela m’a plongé définitivement dans l’univers des super-héros à tel point que j’ai décidé ce jour-là que c’était ce genre de BD que je voulais faire. Kirby était pour moi un surdessinateur qui mettait en scène des surhommes. Et puis, je découvrais, dans ses récits, des super-héroïnes, telles que Médusa, Barda et d’autres, ce qui rendait cet univers encore plus cohérent. Ce qui m’a attiré dans le style du King, c’est la puissance et la noblesse de son trait. Son interprétation graphique est surréaliste et captivante. On ouvre un comics sur une de ses pages et on est automatiquement emporté dans un autre univers. (…) Ça a été souvent un booster et même, parfois, une déconvenue lorsque je me disais que jamais je n’arriverai à avoir un style aussi personnel et puissant. Quoi qu’il en soit, je ne le copie pas, mais son influence est là, comme pour beaucoup de dessinateurs de comics d’hier et d’aujourd’hui. Il y a eu un avant et un après Kirby, il a créé un genre dans le genre super-héroïque.

Case extraite de Captain America #105 dessinée par Jack Kirby (Marvel Comics)

Extrait de Captain America #105 par Jack Kirby (Marvel Comics)

Kirby n’est cependant pas sa seule référence. Les influences de Jim Arden sont nombreuses, même s’il précise aussi qu’il faut savoir chercher l’inspiration en soi-même.

Jim Arden :
Il y a bien sûr d’autres influences, telles que Chéret, Druillet, Moebius, Joe Kubert, John Buscema, John Romita, Gil Kane, John Byrne et j’en oublie. Ce qui compose mon imaginaire, en dehors de toutes mes lectures, ce sont mes rêves, endormi ou éveillé. Surtout lorsque je scénarise mes propres histoires.

Ici, en l’occurrence, Jim Arden doit mettre son trait et son imagination au service de personnages qu’il n’a pas créés et d’une histoire qu’il n’a pas imaginée. À la réception du scénario, il se met donc au travail.

Jim Arden :
Je dessine dans l’ordre des pages [et au fil des cases], c’est une façon de me plonger dans l’histoire et de la suivre comme si j’étais lecteur, tout en la construisant en même temps.

Du rough au crayonné finalisé

Pour garantir une bonne coordination, Jim Arden fait valider chaque étape par Jean-Marc Lainé : le découpage, aussi appelé rough, le crayonné finalisé, puis l’encrage. Et pas question de prendre l’une de ces étapes par-dessus la jambe. Chacune apporte sa valeur.

Le découpage permet d’établir la mise en page, le placement des cases, le mouvement des personnages et les angles de vue, afin de guider l’œil du lecteur. Le crayonné permet ensuite de préciser les détails, les décors, l’ambiance et les effets. Enfin, l’encrage accentuera la lumière, la lisibilité et la profondeur de champ.

Jim Arden :
Plus le rough est abouti, plus le crayonné est facile à réaliser, même si des améliorations sont souvent apportées à ce moment-là. Le crayonné finalisé doit être, comme son nom l’indique, le plus finalisé possible pour que l’encrage ne soit plus qu’une formalité.

À titre de démonstration, prenons un extrait de la page 18. Voici comment Jean-Marc Lainé le décrit dans son scénario :

Script de la page 18 de Tempête quantique, un épisode du Garde Républicain, écrit par Jean-Marc Lainé.

Extrait du scénario de la page 18 de Tempête quantique

Jim Arden choisit un découpage en trois cases horizontales pour cette scène. Il y place ses personnages pour que l’action soit fluide et lisible. Pas de fioritures ni de détails superflus : l’essentiel est que tout soit en place pour l’étape suivante.

Brouillon d'une planche d'un épisode du Garde Républicain dessiné par Jim Arden.

Extrait du rough de la page 18 de Tempête quantique

Avec le crayonné, le dessin est bien plus poussé. Les expressions faciales, les costumes, les décors, les ombres et les effets spéciaux sont mieux définis. Jim Arden laisse encore des traits de construction, mais ils disparaîtront à l’étape de l’encrage grâce à la technique du crayon à mine bleue.

Crayonné de le planche 18 d'un épisode du Garde Républicain dessiné par Jim Arden.

Extrait du crayonné de la page 18 de Tempête quantique

Jim Arden :
C’est un bleu spécifique qui n’apparaît pas lorsqu’on scanne la planche (fonction “trait” et “noir”), pas besoin de gommer le crayonné du coup.

Tempête quantique se déroulant presque exclusivement dans les égouts de Paris, le dessinateur doit aussi passer par la case documentation et rechercher des sources supplémentaires à celles fournies par son scénariste.

Jim Arden :
N’ayant jamais visité les égouts de Paris il a fallu que je fasse un peu de pige pour cette partie-là. Même si j’ai parfois pris un peu de liberté. J’ai pris quelques bases de l’existant (photos trouvées sur le net) et j’ai brodé à partir de ça en restant dans l’esprit.

Pour certaines séquences, Jim Arden modifie parfois sa façon de faire. C’est notamment le cas des cases de flashback consacrées à l’histoire de la Bièvre.

Jim Arden :
Je suis simplement resté dans un esprit “crayonné” et avec une colorisation monochrome pour marquer la différence.

Brouillon de la page 5 d'un épisode du Garde Républicain.

Rough de la page 5 de Tempête quantique.

Mais une autre séquence lui donne encore plus de satisfaction : celle où la réalité est altérée. Elle lui permet tout simplement davantage de liberté graphique. D’une manière générale, Jim Arden, comme son modèle Jack Kirby, préfère représenter les choses selon son imagination plutôt qu’en suivant strictement la réalité.

La page d’ouverture, première plongée dans l’histoire

La première page, c’est l’incipit d’une BD. Tout comme la première phrase d’un roman, elle doit immédiatement happer le lecteur pour lui donner envie de lire la suite. La page d’ouverture est donc un exercice en soi, et les deux auteurs en connaissent l’importance.

Jean-Marc Lainé :
En général, j’aime bien débuter un récit en pleine action. J’ai commencé à lire des comics au tout début des années 1980, ce qui signifie, peu ou prou, des épisodes des années 1970, à une époque où les scénaristes avaient à peu près dix-sept pages pour raconter leur histoire : fallait aller à l’économie, taper juste et taper vite. Si tu relis la Dark Phoenix Saga, tu te rends compte du nombre incroyable de trucs qu’ils racontent en si peu de pages. J’ai relu tout récemment des DC Comics Presents de Jim Starlin : Superman demande à Supergirl de l’aider face à Mongul. Starlin ne perd pas de temps à montrer la visite du cousin à la cousine, les explications, tout ça, non, non : il ouvre l’épisode sur les deux héros qui volent dans l’espace, et Superman qui remercie sa cousine. Hop, ensuite, action.

La première page de DC Comics Presents #28 par Jim Starlin

La première page de DC Comics Presents #28 par Jim Starlin, qui a inspiré Jean-Marc Lainé (DC Comics).

Jean-Marc Lainé :
J’ai gardé ça à l’esprit. J’aime que d’emblée, le lecteur se dise qu’il se passe un truc, qu’il y a un mystère. On n’est pas dans du franco-belge avec quarante-six pages à neuf cases, où l’on peut prendre le temps de montrer Mortimer qui prend le taxi pour aller dire bonjour à Blake. Donc hop, première page, qui se doit d’être une pleine page, comme Saint Kirby nous l’a enseigné, et ensuite, on fonce !

L’autre avantage, c’est que plus l’exposition est rapide, plus je peux dégager de place pour le dessinateur. Quand on bosse avec quelqu’un comme Arden, autant lui préparer l’espace où il peut s’éclater. Si tout est exposé dès la page 2, je sais que je peux lui réserver une double page quelque part sans donner l’impression de tasser.

Brouillon de la première planche de l'épisode Tempête Quantique du Garde Républicain.

Rough de la page 1 de Tempête quantique

Jim Arden :
La première page plante le décor, alors oui, j’y apporte beaucoup d’attention. Elle doit plonger le lecteur dans l’ambiance de l’histoire que l’on va lui conter et comme je suis le premier lecteur, puisque j’ai le scénario en mains et que j’apporte les images, si je me baigne bien dans cette première page, après je n’ai plus qu’à nager jusqu’au bout. En profondeur, pour le coup ;).

Crayonné de la première planche de l'épisode Tempête Quantique du Garde Républicain.

Crayonnés de la page 01 de Tempête quantique.

Et pour filer la métaphore, la plongée dans les égouts de Paris et dans cette histoire du Garde va continuer dans la quatrième partie de notre pas-à-pas sur la création d’une BD. Nous y aborderons les dernières étapes pour finaliser une planche : l’encrage, les couleurs et le lettrage.

À lire dans cette série :
Partie 1 : les premières idées
Partie 2 : notes préparatoires et premiers croquis
Partie 4 : encrage, couleurs et lettrage

Comment se procurer les aventures du Garde Républicain ?

Notre série d’articles sur sa confection vous a donné envie de lire Tempête quantique dans Le Garde Républicain #19 ? De découvrir la saga du Garde Républicain depuis le numéro 1 ? Ou de compléter votre collection ? Plusieurs solutions existent.

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Bon de commande pour le Garde Républicain.

Ce qu’il faut retenir de cette troisième étape

À quoi sert le script dans la création d’une BD ?
Le script est le document qui détaille le contenu de chaque case, les intentions de scène, les dialogues, les récitatifs et les indications nécessaires au dessinateur.

Quelle est la différence entre le plot et le script dans les comics ?
Le plot correspond à l’intrigue ou au découpage de l’action. Le script désigne ensuite les dialogues, récitatifs, voix off et autres éléments textuels qui seront intégrés dans les planches.

Comment Jim Arden dessine-t-il les planches de Tempête quantique ?
Jim Arden travaille dans l’ordre des pages afin de suivre l’histoire comme un lecteur. Il passe par plusieurs étapes : rough, crayonné finalisé, puis encrage.

Pourquoi Jack Kirby est-il important pour Jim Arden ?
Jack Kirby a profondément marqué Jim Arden par la puissance de son trait, son sens du mouvement et son imaginaire super-héroïque. Son influence nourrit la manière dont Jim Arden aborde les scènes d’action et les images fortes.

Où peut-on acheter Le Garde Républicain ?
Les albums peuvent être achetés auprès de Thierry Mornet lors de festivals BD, via la vente par correspondance, ou en consultant la page dédiée au Garde Républicain sur le site de Rivière Blanche / Hexagon Comics.

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