Dans la première partie de notre pas-à-pas consacré à l’histoire Tempête quantique, publiée dans le numéro 19 du Garde Républicain, nous avons vu que, pour son créateur Thierry Mornet, les collaborations avec d’autres artistes sont avant tout une histoire de famille au sens large.

Il devenait donc presque évident que Jean-Marc Lainé et Jim Arden, deux associés de longue date, finissent par se réunir pour créer une nouvelle aventure du Garde en plein cœur de Paris. Dans cette deuxième partie, nous allons voir comment Jean-Marc Lainé a préparé son scénario, et comment Jim Arden a commencé à poser graphiquement les bases de l’histoire.

Voir aussi :
Une aventure du Garde Républicain pas à pas : les premières idées (1/5)

Sommaire

Les notes préparatoires de Jean-Marc Lainé

La méthode de Jean-Marc Lainé, pour ce genre d’histoires unitaires, passe d’abord par un premier document de notes. Celui-ci reprend les grands principes et les principales idées de l’histoire. Viennent ensuite un séquencier pour guider le rythme, puis le script final.

Document et notes de Jean-Marc Lainé pour l'écriture du Garde Républicain.

Extrait des notes de Jean-Marc Lainé pour “Tempête quantique”

Avec cette accroche, Jean-Marc Lainé résume ce qui va se passer dans l’histoire, mais aussi pourquoi cette histoire doit être racontée. Comme nous l’avons vu dans la première partie, ce récit est né de plusieurs envies : mettre en avant l’associée du Garde, Marianne, retrouver un personnage que Jean-Marc Lainé avait créé dans Ozark, Doc Zarbi, et exploiter son intérêt pour l’histoire de Paris, plus précisément celle de la Bièvre, ce cours d’eau enterré et méconnu.

À partir de là, Jean-Marc Lainé applique une sorte d’entonnoir à l’envers : il part d’une idée simple, puis élargit et étoffe peu à peu son récit.

Jean-Marc Lainé :
[…] Je pars d’une idée, je passe ensuite à une sorte de « high concept » ou de résumé très court, puis je rédige un résumé développé et enfin je note des choses sur les personnages. S’il y a un flash-back, c’est précisé sous une forme directe, pas raffinée, genre « on fera un flash-back au milieu, pour faire comprendre ».

Du résumé court au synopsis détaillé

Synopsis d'un épisode du Garde Républicain écrit par Jean-Marc Lainé.

Extrait du synopsis de Jean-Marc Lainé pour “Tempête quantique”

Avec le synopsis, Jean-Marc Lainé entre plus concrètement dans le déroulé logique des événements. À ce stade, il privilégie le rythme, l’équilibre entre les pages et les séquences, afin que les lecteurs ne ressentent ni accélération trop brutale, ni ralentissement excessif.

Les différentes péripéties doivent donc être définies et calées. Cela entraîne parfois des doutes ou des interrogations pour le scénariste. Ici, ce fut notamment le cas pour la confrontation entre l’héroïne, Marianne, et le méchant de l’histoire.

Jean-Marc Lainé :
Je voulais quelque chose de physique, de frontal, du coup de poing, surtout avec un dessinateur comme Arden, c’est l’occasion d’avoir de la baston. J’ai proposé une chorégraphie afin que ce soit bien visuel mais un peu surprenant quand même. Mais je ne crois pas avoir hésité bien longtemps. Comme pour le court voyage dimensionnel : le plus « difficile » a été de sélectionner les variations qu’on préfère, afin qu’elles soient bien distinctes visuellement.

Jean-Marc Lainé profite également de ce document préparatoire pour indiquer des pistes à son dessinateur, à travers des recommandations ou de la documentation.

Jean-Marc Lainé :
Les notes peuvent être un peu plus longues s’il y a des trucs à savoir (un lieu réel pour la doc, une expression favorite de tel personnage, tout ça…). Ce qui fait qu’il peut y avoir plusieurs paragraphes : un pour l’histoire, un pour le héros, un pour le méchant, par exemple.

Notes de Jean-Marc Lainé pour Le Garde Républicain.

Extrait des notes de Jean-Marc Lainé

Ces notes doivent être les plus explicites possible pour faire comprendre au dessinateur les idées et les intentions du scénario. Jean-Marc Lainé n’hésite donc pas à préciser ses souhaits, sa façon de voir les personnages et les événements, même lorsque certains éléments sont déjà connus du dessinateur.

C’est encore plus important lorsqu’il s’agit d’un nouveau personnage, comme c’est le cas ici avec le vilain de l’histoire, Rakantik. Jean-Marc Lainé le décrit de manière plus développée afin de permettre à Jim Arden de commencer à imaginer l’apparence des protagonistes.

Les premières esquisses et études graphiques

Un dessinateur débute rarement un projet bille en tête, en commençant directement par la page une. Avant cela, il lui faut apprendre à maîtriser les personnages, les décors, les objets et les principaux éléments visuels de l’histoire. Cela passe par un travail graphique préparatoire où l’artiste réalise des croquis plus ou moins poussés, plus ou moins nombreux, afin que sa main s’habitue à les dessiner.

Comme nous l’avons indiqué, lorsqu’il s’agit de personnages déjà connus, la tâche est moins difficile.

Jim Arden :
Concernant Doc Zarbi, je ne l’avais jamais dessiné mais j’avais des exemples sous les yeux et je suis resté assez fidèle au modèle. Marianne et le Garde n’ont pas nécessité beaucoup de croquis de recherche étant donné que je m’étais déjà amusé à travailler dessus bien avant que l’on démarre ce projet d’histoire.

Marianne par Jim Arden, dans Le Garde Républicain.

Croquis de Marianne par Jim Arden

Évidemment, lorsqu’il s’agit d’un nouveau personnage, le travail est plus important puisqu’il faut l’imaginer de A à Z. Le dessinateur peut alors essayer plusieurs silhouettes, plusieurs attitudes et plusieurs designs avant de trouver celui qui correspond le mieux à la vision de tous.

Jim Arden :
En revanche, pour Rakantik, il a fallu mettre un peu plus mon imaginaire et mon crayon à contribution. Quand je construis un nouveau personnage, je suis plutôt du genre freestyle. Je ne me base pas trop sur de la documentation, je fais confiance à mon imaginaire et à mon instinct, c’est plus motivant.

Croquis de Rakantik dans Le Garde Républicain par Jim Arden

Croquis de Rakantik par Jim Arden

Le séquencier, une étape clé du scénario

Sans doute moins connu des lecteurs, le séquencier est pourtant un outil essentiel dans la méthode de Jean-Marc Lainé.

Jean-Marc Lainé :
Je rédige un petit résumé de chaque planche envisagée.

Je commence par faire une liste. J’ai vingt-deux pages ? Alors je fais ma liste : page 1, page 2, etc. jusqu’à page 22. À chacune de ces pages, j’associe un court résumé de ce qui va s’y dérouler. J’estime (c’est un peu une jauge au doigt mouillé, hein) que le résumé du contenu de chaque planche ne doit pas dépasser deux lignes. Au bout de trois lignes, c’est sans doute trop long pour tenir dans la planche, donc il faut que j’étale un peu, que je redistribue différemment.

Bon, il arrive que ça dépasse, hein. Souvent pour rajouter une info que je ne veux pas oublier en chemin, un dialogue qui sonne bien et que je ne veux pas perdre, un effet dramatique, tout ça. Mais je sais que c’est de l’habillage, une prise de note pour faciliter la rédaction à venir. Ça ne change pas grand-chose à l’idée des deux lignes de résumé.

Extrait du scénario du Garde Républicain écrit par Jean-Marc Lainé.

Extrait du séquencier de Jean-Marc Lainé

Ce séquencier permet au scénariste d’avoir une vue d’ensemble de son récit et de la manière dont il est découpé. Il sert à vérifier le rythme de l’histoire et, par quelques petites astuces techniques, à accroître le plaisir de lecture.

Jean-Marc Lainé :
L’étape du séquencier me permet donc de vérifier que je n’ai pas trop de déséquilibre entre les séquences d’action (avec moins de cases) et les séquences de blabla, de présentation. Ça permet de voir s’il faut accélérer, ralentir, densifier, décompresser. Si la fin est trop tassée, je m’en aperçois (hopefully) à ce moment.

Pour ma part, j’aime bien réfléchir en amont à la place de la page : est-ce une page de gauche ou une page de droite ? Le séquencier est très pratique à cette étape, parce que c’est là que je place les grandes planches spectaculaires. Et si j’ai envie de faire une double page, le séquencier me permet de bien la situer (les doubles, elles sont pair-impair, non l’inverse : si tu as une double en pages 17-18, c’est que le décompte n’est pas bon, et qu’il faut retoucher pour retomber sur les pattes et éviter d’avoir une page vide au milieu de l’épisode, ce qui emmerde tout le monde, de l’éditeur au lecteur).

Dans le même ordre d’idées, mais en moins spectaculaire, j’aime bien savoir si la dernière case de ma planche marque la sortie d’une page de gauche ou d’une page de droite. Si c’est une page de gauche, elle doit donner envie de lire la suivante mais celle-ci est en face, donc c’est facile. Si c’est une page de droite, c’est là qu’on peut mettre un suspense : genre, une bulle hors-champ (sur la droite de la case) et la tête du héros qui écarquille les yeux de surprise. Là, on donne vraiment envie au lecteur de tourner la page.

Le séquencier est aussi une aide précieuse pour repérer bien en amont les écueils que l’on peut trouver même chez des auteurs confirmés.

Jean-Marc Lainé :
Ce que je cherche à éviter, c’est le gros pavé de texte d’explication, le tunnel de blabla, la petite tête qui parle avec la grosse bulle à côté. Je me souviens d’épisodes de Fantastic Four par John Byrne, ou encore d’un album des Petits Hommes de Seron (je crois que c’est La Planète Ranxerox, à vérifier), où l’on avait cet effet. Et ça donnait très clairement l’impression que le récit s’était emballé, que le dessinateur s’était fait plaisir et qu’il ne lui restait pas assez de pages pour tout raconter. Ça, je veux éviter. Je veux que mon récit se conclue sans précipitation. Et là, le séquencier est très utile, très pratique.

Je [le] retouche parfois beaucoup, afin de ne pas avoir à le faire (en tout cas, de ne pas trop le faire) [plus tard], ce qui déblaie pas mal le boulot. C’est aussi une étape où les corrections, les changements, les regrets, sont nettement plus faciles. C’est trop long, je coupe, je colle, et je mets sur la page suivante. Si j’ai oublié un détail, c’est également plus facile pour le rajouter. Et ça n’impacte pas l’écriture, puisque le découpage et les dialogues n’ont pas encore commencé. Je trouve ça confortable et rassurant.

Malgré cela, tous les scénaristes n’utilisent pas cette méthode. Jean-Marc Lainé, lui, n’y trouve que des avantages, notamment pour communiquer avec les autres membres de l’équipe.

Jean-Marc Lainé :
Tous les scénaristes ne l’utilisent pas. Certains passent par l’étape du résumé, d’autres foncent sur les pages au fil de l’eau. J’ai vu des gens faire des séquenciers différents : séquence par séquence, alors que moi je travaille page par page. J’aime bien cette approche parce que ça me permet de voir si le récit est équilibré. Ce sont aussi des étapes qui servent d’échange avec tout le monde. Ça permet de voir qu’on parle bien de la même chose.

Quelle liberté reste-t-il au dessinateur ?

Jim Arden le confirme : loin d’être un carcan contraignant, le séquencier laisse au contraire un espace de liberté et de créativité au dessinateur.

Jim Arden :
Je suis le séquencier, bien sûr, pour conserver le rythme donné par Jim Lainé, mais il y a toujours une part de liberté. C’est comme lorsque l’on a un chemin à suivre et que l’on peut choisir la façon dont on veut le parcourir.

Une fois que tout est mis en place, il ne reste donc plus qu’à écrire le script final, qui donnera tous les détails. Ce sera alors au dessinateur de mettre en image toutes ces idées qui ne sont encore, pour l’instant, que des mots. Ce que nous verrons dans la troisième partie de notre tutoriel BD.

Esquisse et recherches par Jim Arden pour le Garde Républicain.

Croquis du “bidule kirbyen” par Jim Arden

À lire dans cette série :
Partie 1 : les premières idées
Partie 3 : écrire et illustrer le scénario (3/5)

Comment se procurer les aventures du Garde Républicain ?

Notre série d’articles sur sa confection vous a donné envie de lire Tempête quantique dans Le Garde Républicain #19 ? De découvrir la saga du Garde Républicain depuis le numéro 1 ? Ou de compléter votre collection ? Plusieurs solutions existent.

Thierry Mornet tient régulièrement un stand dans les festivals BD. Les numéros 1 et 2 sont disponibles dans la boutique de l’attraction Étincelle et la malédiction de l’Opale noire au Futuroscope de Poitiers. Et, bien évidemment, la vente par correspondance reste possible. Vous pouvez utiliser le bon de commande ci-dessous et le faire parvenir à Thierry Mornet, ou visiter la page dédiée au Garde Républicain sur le site de Rivière Blanche / Hexagon Comics.

Bon de commande du Garde Républicain.

Ce qu’il faut retenir de cette deuxième étape

À quoi servent les notes préparatoires dans la création d’une BD ?
Les notes préparatoires permettent au scénariste de poser les grandes idées de l’histoire, les personnages, les enjeux, les lieux et les intentions avant de passer au synopsis puis au script final.

Qu’est-ce qu’un séquencier en bande dessinée ?
Un séquencier est un document qui résume, page par page, ce qui doit se passer dans l’histoire. Il permet de vérifier le rythme du récit avant d’écrire le scénario détaillé.

Pourquoi Jean-Marc Lainé utilise-t-il un séquencier ?
Jean-Marc Lainé l’utilise pour équilibrer les scènes d’action, les dialogues, les révélations et les grandes planches visuelles. C’est aussi un outil pratique pour communiquer avec le dessinateur et l’éditeur.

Comment Jim Arden prépare-t-il les personnages de Tempête quantique ?
Jim Arden réalise des croquis préparatoires pour s’approprier les personnages. Les figures déjà connues, comme Marianne ou le Garde, demandent moins de recherches, tandis qu’un nouveau personnage comme Rakantik nécessite davantage d’expérimentations graphiques.

Où peut-on acheter Le Garde Républicain ?
Les albums peuvent être achetés auprès de Thierry Mornet lors de festivals BD, via la vente par correspondance, ou en consultant la page dédiée au Garde Républicain sur le site de Rivière Blanche / Hexagon Comics.

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