Jean-Marc Lainé est un vieux compagnon de route de Superpouvoir.com (déjà du temps de la première mouture sous forme de forum), aussi c’est toujours un plaisir que de l’accueillir et de discuter avec lui. Si Jim est un spécialiste incontesté des comic-books (comme le prouve notamment son livre sur Frank Miller), il est aussi scénariste de BD. Après  des projets comme Omnopolis (Bamboo, 2006-2009) et Grands Anciens (Soleil, 2010-2011), il parvient à allier cette fois sa passion des illustrés américains et le scénario avec Fredric, William et l’Amazone. Dans cet album dessiné par Thierry Olivier, Jim nous entraîne dans le quotidien et l’intime de Fredric Wertham et William Moulton Marston. Le premier a contribué à instaurer le Comics Code Authority, organe de censure pour les BDs US, tandis que le second a voulu faire passer ses idées progressistes à travers ces mêmes BDs et la création du personnage de Wonder Woman.

Raconte-nous la genèse de ce projet. Comment vous est venue l’idée ? Comment l’avez-vous fait aboutir ?

L’idée de base remonte à des années. Comme je le dis dans les bonus, j’ai regardé mes fichiers sur l’ordi, et les plus vieux remontent à plus de dix ans, à fin 2008. En fait, je ne sais plus les détails précis, mais j’ai commencé à m’intéresser à la figure d’Albert Fish, le tueur. Et j’ai découvert qu’il avait eu droit à une expertise psychiatrique, et que celle-ci avait été fournie par Wertham. À l’époque, je prenais des notes pour un album que je voulais proposer dans la collection ”Serial Killers” de Jean-Luc Istin. Et avec Wertham, j’avais mon point d’entrée, puisque je cherchais une manière de parler de ce genre d’assassins sans le glamouriser. La collection, hélas pour moi, s’est arrêtée avant que je puisse construire quelque chose de convaincant, mais j’ai gardé l’idée dans un coin. En creusant un peu sur Albert Fish, je me suis aperçu que les mutilations qu’il infligeait à ses jeunes victimes ressemblaient aux horreurs qui paraissaient obséder Wertham, et je me suis dit que ça pouvait être intéressant de faire de cette expérience un traumatisme fondateur dans l’esprit de ce cher Fredric. Et puis c’est resté dans un tiroir. Le seul truc qui surnageait dans mon esprit, c’était que Wertham était un psy, comme Moulton, mais qu’ils semblaient aux antipodes. Et que cette différence, cette opposition, me semblaient fructueuses. Et un jour, j’en ai parlé à Thierry, qui m’a dit quasi texto ”c’est une super idée, faut en faire un bouquin”. Ça a mis du temps à se mettre en place, parce que les idées me venaient sporadiquement, que je n’avais pas le temps de m’y mettre, mais Thierry m’en parlait à chaque fois qu’on se voyait, donc à force, je me suis documenté et ça a commencé à se construire. On a fait un premier dossier, avec des cases au trait et des couleurs informatiques, et on s’est fait bouler partout. J’étais découragé, mais Thierry m’a suggéré de refaire le dossier, cette fois-ci avec une séquence faite au lavis, une technique qu’il affectionne. Et là, plusieurs éditeurs ont semblé intéressés. Comix Buro a répondu présent aussitôt, mais pour des raisons administratives, les choses ont encore mis une bonne année avant de se mettre en place. Tu vois, ça a pris du temps.

L’arrestation d’Albert Fish a probablement eu un fort impact sur Fredric Wertham. Planche 16 par Thierry Olivier

Marston comme Wertham étaient tout deux plutôt progressistes : Marston envers la condition des femmes, Wertham envers les populations de couleurs. Ils auraient pu tenir le même langage, pourtant ils n’avaient pas le même discours envers les comic-books. Qu’est-ce qui les a séparés dans ce domaine ?

Je pense que c’est l’éducation. La formation. Peut-être aussi les origines familiales, l’ambiance, les années de formation. Wertham me semble ressortir d’une certaine conception de la culture, une culture officielle, alors que Moulton serait plutôt ”pop culture”, en quelque sorte. Mais c’est vrai qu’ils ont des parcours comparables, c’est cela que je tenais à mettre en scène.

Les histoires de couple de Marston; Wertham qui se fait naturalisé américain: les préoccupations des deux hommes étaient souvent très différentes. Planche 12 par Olivier Thierry.

Justement, comment fait-on, en tant que scénariste de BD, pour mettre en scène les différences entre ses deux hommes que presque tout oppose ?

Comme je te disais, j’avais commencé à travailler sur Wertham. Les images qui traversent son esprit, ainsi que les planches, servaient à l’humaniser, à le fragiliser. Quand il s’est agi de travailler sur Moulton, il est devenu intéressant de contrebalancer cela. Et quand on lit ce que les spécialistes disent de lui, on découvre un homme ambitieux, un brin menteur, qui a construit sa propre légende et a toujours su se faire mousser. Durant l’écriture du scénario, l’autre approche assez fructueuse a consisté à mettre en avant leurs points communs : la formation universitaire, le capacité d’analyse et de synthèse, leur attachement à l’esprit humain et à la psychologie, leur rôle d’expert auprès des tribunaux… En les faisant passer dans des décors comparables, par exemple des salles de tribunal, on pouvait mettre en évidence, d’une manière visuelle et concrète, les détails qui les rapprochaient et ceux qui les distinguaient. Cela permettait de construire deux portraits en creux, en négatif.

Avant de s’intéresser aux comics, Marston aura approché aussi l’univers du cinéma pour le plus grand plaisir de son ego. Crayonnés de la planche 13 par Olivier Thierry.

Fredric, William et l’Amazone aborde de nombreux thèmes comme la psychiatrie donc, mais aussi les tueurs en série, la Seconde Guerre Mondiale, la Guerre Froide et le maccarthysme. Cela a dû demander beaucoup de recherches. Peux-tu nous expliquer comment tu as travaillé cet aspect ?

J’ai lu. Dans les bonus, je cite quelques ouvrages, parmi les plus importants dans mes recherches (le bouquin de Jill Lepore sur Moulton, etc.). J’ai lu, j’ai aussi passé du temps sur internet, qui est un merveilleux outil quand on a le temps d’éplucher plein de sites. Mais cela m’a permis de retrouver des articles d’époque, de chercher des photos qui aideraient Thierry. Lui-même a fait beaucoup de recherches, c’est un dessinateur minutieux qui va chercher le bon modèle de téléphone correspondant à telle ou telle séquence. Donc voilà : de la documentation livresque, puis des recherches iconographiques pour éviter ou au moins minimiser les erreurs.

Petit comparatif crayonné/lavis, mettant en exergue la minutie du dessin de Thierry Olivier.

L’album est découpé en plusieurs chapitres qui portent le nom des figures tutélaires de chaque période : Freud, Fish, Hitler et Joseph McCarthy. Pourquoi ce choix ?

Très vite s’est imposée une structure en chapitres. Ne me demande pas pourquoi, sans doute tout simplement parce que cette évocation des coulisses de la bande dessinée américaine demandait que la forme fasse un peu écho au fond. Et aussi parce que certains moments clés de la vie des deux principaux personnages sont apparus comme des tournants, sur lesquels on pouvait articuler une fin d’épisode, un ”cliffhanger”. Au départ, on songeait à faire des segments de vingt-deux ou vingt-quatre pages, mais pour mille raisons, on s’est arrêtés à vingt pages, ce qui correspond au demeurant au standard actuel outre-Atlantique. De même, les coupures de ces chapitres ont bougé. On avait envisagé de faire une césure juste avant la guerre, afin d’ouvrir le troisième chapitre sur le Débarquement, les GIs lisant des comics. Mais finalement, le découpage a tellement bougé au fil de l’album que ces séquences se sont déplacées, ce qui nous a permis de faire quatre ouvertures de chapitre sur New York. Ce qui me semble meilleur.
Pour répondre plus précisément à ta question, une fois qu’on avait acté la division en quatre chapitres, je me suis mis à chercher des titres. Je voulais un petit truc en plus, pas seulement les dates encadrant les périodes. Et puisque nous ouvrions les chapitres sur New York dans ce que cette ville a d’immuable, il fallait mettre en avant l’évolution de la société, les changements qu’elle subissait. Passer par des grandes figures incarnant soit les espoirs soit les traumatismes des différentes décennies était un moyen de faire sentir ces transformations.

Les rues de New York ont une certaine importance dans Fredric, William et l’amazone puisque s’y croisent en permanence les deux personnages principaux. Crayonnés de la planche 9 par Olivier Thierry.

Et ce sont de respectables hommes blancs, en façade bien sous tout rapport. Ça donne l’impression que c’était toujours ces mêmes hommes-là qui font l’histoire.

Il y a un peu de ça. Bon, « bien sous tous rapports », ça ne désigne pas Albert Fish, mais ouais, je me suis rendu compte que c’était des hommes blancs, et je me suis dit que ça collait assez à certaines problématiques du récit. Bon, ce sont aussi des hommes qui ont eu une influence sur nos personnages ou sur leur profession, et si j’avais traité un autre sujet, j’aurais sans doute sélectionné d’autres totems.

Comment as-tu fonctionné avec ton dessinateur, Thierry Olivier ? As-tu eu ton mot à dire sur l’ambiance graphique ? Est-ce qu’il t’a proposé des choses en termes d’écriture ?

Thierry est un dessinateur qui apprécie un scénario directif. Et c’est assez agréable pour un scénariste, parce que je peux ”avoir la main lourde”, en quelque sorte. C’est très plaisant parce que je peux m’impliquer dans la répartition des bulles, le rythme des dialogues, les cadrages. Il m’arrive de lui fournir des documents visuels pour chaque case, dans le script lui-même : je lui envoie le scénario (souvent par tranche de cinq planches) et je joins les fichiers images. Il n’a qu’à lire le script pour savoir auxquels je renvoie. A contrario, il lui arrive aussi de suggérer de déplacer ceci ou cela, de le cadrer autrement. J’ai à l’esprit deux cas précis. Une fois, je lui ai écrit une page trop dense, il m’a demandé de la décompresser. Il s’est proposé de le faire, mais j’ai préféré réécrire les pages, c’est mon boulot et je préférais contrôler les changements. Une autre fois, j’avais proposé une ouverture de séquence sur un décor extérieur. Il a suggéré de cadrer sur un détail de l’intérieur, et sa solution avait l’avantage d’insister sur une péripétie du récit. Sa solution était meilleure.

Storyboard des trois premières planches par Lainé et Olivier.

L’action se passe entre les années 30 et 50, pourtant les thèmes qu’ont soulevés ces deux hommes sont toujours d’actualité. Le mouvement #MeToo a remis la place des femmes dans la société au cœur des débats et l’influence des super-héros, qui sont omniprésents sur les écrans, est toujours questionnée. Le monde n’a pas si changé finalement ?

Outre-Atlantique, ils diraient ”the same old shit”. Mais ouais, je crois que rien n’est jamais gagné, qu’il faut continuer à se battre. La censure, les inégalités, la ségrégation (quelle qu’elle soit), c’est toujours d’actualité. Ça change de forme, c’est tout. Par rapport aux décennies évoquées par l’album, je crois que le gros changement, c’est la disparition des idéologies. Elles ne sont pas mortes, mais elles ont été effacées, ou rabotées si tu préfères, par deux phénomènes, à savoir d’une part la Chute du Mur qui a précipité la décadence du bloc soviétique, la fin de l’affrontement entre les deux blocs et la victoire du libéralisme, et d’autre part la propagation du politiquement correct, qui a gommé toutes les aspérités sociales. En apparence seulement, parce que si l’on gratte un peu, on s’aperçoit que les fascistes sont toujours là, que la lutte des classes se poursuit, que l’exploitation de la classe ouvrière se perpétue. Et tout le cortège de méfaits perdure. Et le rapport à la pop culture est toujours tendu, même si elle est devenue un objet commercialisable, un marché. Mais ça ne fait que motiver davantage les Wertham d’aujourd’hui.

Enfin, question rituelle de fin d’entretien, si tu avais un super-pouvoir, quel serait-il ?

Je me suis souvent posé la question, et je crois que le pouvoir qui me ferait le plus plaisir, c’est celui de Jamie Madrox. Me dédoubler afin de faire bosser mes copies sur les tâches ingrates pendant que je pourrais lire ou roupiller. C’est encore mieux que l’ubiquité (parce que bon, être partout à la fois, c’est bien gentil, mais faut pouvoir en faire quelque chose). Je pourrais monter un studio entier avec mes doubles, écrire tous les scénarios que je peux en même temps, ça, ça serait top. Bon, je finirais par m’engueuler, parce que bosser avec Lainé, cette tête de cochon, c’est pas toujours simple, mais je crois que je finirai par trouver de bonnes astuces d’organisation.

Merci pour tes réponses, Jim.

 

Fredric, William et l’Amazone sort le 15 janvier 2020, chez Comixburo. Écrit par Jean-Marc Lainé, dessiné par Thierry Olivier, 112 pages au prix de 19,95€.

Jean-Marc Lainé et Thierry Olivier seront en dédicace :
– à Evreux, à la librairie BDLib, le 17 janvier
– à Rouen, à la librairie Funambules, le 18 janvier
– à Laval, au Salon du Disque et de la BD, les 8 et 9 février (Thierry Olivier seulement)
– à Chalonnes sur Loire, au festival Bulles en Loire, le 29 février et le 1er mars (Thierry Olivier seulement)
– à Caen, chez Univers BD, le 7 mars
– à Versailles, au Comptoir de la BD, le 14 mars
– à Alençon, au Passage, le 28 mars

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