Entre Captain America: Brave New World et Thunderbolts*, Marvel semblait joué sur un mode plus mineur **, mais à l’opposé du Captain America dont le principal défaut est d’être justement vide de tout discours, Thunderbolts* a des choses très intéressantes à dire. Et il fait même appel à un philosophe danois pour le faire !
Sommaire
- Yelena Belovna et une équipe de névrosés
- Des super-héros brisés mais porteurs d’un idéal
- Kierkegaard au cœur de Thunderbolts*
- Un film mineur mais riche en profondeur
Plus on est de fous…
Thunderbolts* est avant tout un film sur Yelena Belovna (Florence Pugh), la “sœur” de Natasha Romanov, alias Black Widow. Cette dernière, dans Avengers: Endgame, a fait l’ultime sacrifice en plongeant du haut d’une falaise pour récupérer une des Pierres d’Infinité. Et Yelena semble avoir du mal à faire le deuil de sa sœur. Dépressive, elle a enchaîné mécaniquement les missions pour le compte de la Comtesse Valentina Allegra de Fontaine (Julia Louis-Dreyfus), actuellement à la tête de la CIA, sans se soucier du pourquoi et du comment, se perdant dans l’alcool et les pensées suicidaires. Elle sent cependant qu’il lui faut réagir. Son père adoptif, le volubile Alexei Shostakov (David Harbour), qui vivote de petits boulots quelconques, bien loin de ses heures de gloire sous le costume du héros Red Guardian, est tout aussi paumé qu’elle et ne lui ait pas d’un grand secours. Il la convainc malgré tout que faire le bien pourrait être un bon remède à son mal de vivre. Elle demande donc à Allegra de Fontaine de lui donner des missions plus héroïques et plus exposées médiatiquement afin qu’elle puisse, elle aussi, devenir une super-héroïne comme sa sœur. Fontaine accepte à la condition que Belovna opère une dernière fois pour une opération clandestine : suivre la mystérieuse Ghost (Hannah John-Kamen) jusqu’à une base secrète enterrée sous une montagne. L’arrivée consécutive de Taskmaster (Olga Kurylenko) et U.S. Agent (Wyatt Russell) dévoile rapidement la vérité. Fontaine les a tous envoyés là-bas pour qu’ils s’entretuent et/ou disparaissent dans l’explosion de la base.

Car Fontaine est l’objet d’une enquête fédérale qui pourrait bien la destituer. Elle doit donc rapidement détruire toutes les preuves accablantes de ses malversations, au grand dam de son assistante Mel (Geraldine Viswanathan), jeune idéaliste qui a du mal à accepter les méthodes de sa patronne. Le tout nouveau député Bucky Barnes (Sebastian Stan) semble l’avoir compris. Celui qui était le Winter Soldier cherche à rattraper ses fautes passées en se montrant digne de son ami, l’ancien Captain America Steve Rogers, en mettant fin à la carrière de la directrice et tente de convaincre Mel de lui livrer les informations qui pourrait le lui permettre. Mel se contentera de le mener jusqu’à la base secrète où il retrouvera Belovna, Ghost et U.S. Agent, qui sont parvenus à s’échapper du piège de Fontaine en emmenant avec eux le mystérieux Bob, un jeune garçon paumé et amnésique, mais que Fontaine veut absolument retrouver. Et pour cause, celui-ci détient un pouvoir qui peut lui permettre de sauver sa place. Mais le pauvre Bob, souffrant de problèmes psychiques, va rapidement lâcher sur le monde une menace incontrôlable. Ce sera à la bande de névrosés de Belovna de l’arrêter.

Super-héros, un modèle indépassable, mais pas si inaccessible
Comme Captain America Brave New World, Thunderbolts* joue la carte de l’économie. L’action se déroule essentiellement dans deux décors (la base souterraine dans la montagne et les abords de la tour Avengers) et met en scène des héros plus habitués aux combats au corps-à-corps qu’aux envolées énergétiques, ce qui n’est pas sans poser de menus problèmes quand on se retrouve face à un quasi-dieu. De fait, le film va plutôt se porter sur les affres psychologiques des personnages. Et ils sont nombreux !
À ce jeu, Belovna, on l’a dit, est la plus gâtée et Florence Pugh porte littéralement le film sur ses épaules. Son interprétation, tout en fragilité mais aussi en présence physique, éclipse nombre de ses comparses, à commencer par un bien fade Winter Soldier. David Harbour, dans le rôle assez facile du clown de service, n’en tire pas moins son épingle du jeu dans deux scènes intimistes face à Pugh.
Lewis Pullman ne s’en sort pas trop mal non plus, parvenant à la fois à incarné Bob le loser et Sentry, le super-héros lumineux. Une dichotomie qui renvoie à la bipolarité du personnage. Tous les personnages sont, de toutes façons, à des stades plus ou moins avancés de dépression ou de troubles psychologiques, à l’exception peut-être de Bucky Barnes qui, en quatre-vingt années et quelques d’existence, a eu le temps d’exorciser de nombreux démons. Sa nouvelle carrière politique peut d’ailleurs se lire comme une saine évolution : après des années à se sentir coupable de ses actes, se mettre au service du peuple lui permet de se transcender.
C’est d’ailleurs toute la rhétorique du film : savoir s’ouvrir/s’offrir aux autres pour mieux se guérir. Et pour cela, on va convoquer rien de moins que le père de l’existentialisme chrétien.

Kierkegaard au cœur de Thunderbolts*
Au détour d’une ligne de dialogues, Mel et Barnes s’échangent une citation du philosophe danois Søren Kierkegaard. Cette invocation pourrait surprendre, mais elle éclaire en fait la démarche des scénaristes Eric Pearson (Agent Carter, Black Widow) et Joanna Calo (The Bear) et du réalisateur Jake Shreier (Robot & Frank). Kierkegaard est l’auteur du Traité du désespoir, autant dire que la mélancolie et la dépression sont des sujets qu’il connaît.
Le thème du saut revient fréquemment dans l’œuvre de Kierkegaard tout comme dans le film. La première scène nous montre Belovna sauter dans le vide, autant pour nous montrer sa détermination à accomplir sa mission que pour signifier ses pensées suicidaires. U.S. Agent, dans la base secrète, se réveille d’un black-out au bord d’une cage d’ascenseur.
Le vide, ou en tout cas, le vertige qui peut nous prendre à son bord, c’est une angoisse métaphysique bien connue. Face à la multitude des choix que la vie nous propose, et des conséquences qu’ils peuvent avoir, comment ne pas ressentir une trouille existentielle ?
Pour Kierkegaard, faire le grand saut métaphorique, c’est faire un choix irrémédiable, sans possibilité de retour en arrière, c’est un acte de pure foi. Et comment qualifier autrement le fait de voir Yelena plonger dans les abysses noir du Void, à l’instar des autres new yorkais, sans n’avoir aucun indice si elle pourrait survivre ? En cela, elle rejoint sa sœur Natasha qui, en faisant le saut pour récupérer la Pierre de l’Âme, est devenue la figure héroïque ultime.
Dans son œuvre, Kierkegaard est à l’origine d’une certaine nomenclature de l’existence humaine. En passant selon plusieurs stades -esthétique, éthique et religieux-, l’être humain peut suivre une évolution qui le mènera à la félicité. Le stade religieux étant le plus haut, celui où l’on se donne complètement à une puissance supérieure, que ce soit Dieu dans le cas de Kierkegaard ou, dans le cas des héros Marvel, un idéal. Contre l’angoisse, la dépression, la solution que vont trouver les personnages, c’est de se reconstruire en se donnant, à la fois, de la valeur et des valeurs.

Un film mineur mais riche en profondeur
Tout surprenant que cela soit, Thunderbolts* , malgré les défauts habituels d’une production Marvel (les blagues oiseuses et un gros manque d’ambition esthétique), se révèle un des films les plus profonds et touchants du MCU ; un de ceux, en tout cas, où le discours se révèle beaucoup plus riche. En mettant en scène des personnages abîmés par la vie, ne sachant pas comment s’y intégrer, le film de Shreier trouve un ancrage émotionnel inattendu et dans lequel beaucoup de spectateurs pourront se reconnaître. Et surtout, à travers ses perdants magnifiques, il nous parle philosophie : de transcendance et d’héroïsme.
Thunderbolts* est un film mineur, certes, tant dans sa conception que dans sa réception (avec son box office mondial arrêté à un peu plus de 382 millions de dollars ***, on ne peut pas dire qu’il a était bien accueilli par le public) ; pour autant, à l’instar de ses personnages, si on fouille bien, il recèle des qualités cachées dont il serait malheureux de ne pas profiter. Surtout, on se dit que le choix récent de Shreier pour piloter le retour des X-Men au cinéma est loin d’être une mauvaise idée.
Thunderbolts*, sortie au cinéma le 30 avril 2025 ; en DVD et Blu-Ray le 03 septembre 2025.
*alias New Avengers donc, ce n’est plus vraiment une surprise.
** jusqu’à ce que Les Quatre Fantastiques : Premiers pas vienne nous contredire.
*** selon Box Office Mojo.




