Ce mois-ci sort le nouveau numéro de Scarce. Le numéro 89 est consacré aux publications de l’éditeur canadien Speakeasy, actif de 2004 à 2006 et qui comptait dans ses rangs le scénariste Vito Delsante. Ce numéro parlera également du dessinateur Marcos Martin. Nous en avons profiter pour discuter avec Xavier Lancel, le rédacteur en chef du « journal au goût américain« .

Scarce est un fanzine qui parle de comic-books depuis 1983. Ça en fait probablement le plus vieux fanzine sur le sujet en France. Nombre de ses collaborateurs (Jean Wacquet, Jean-Paul Jennequin, Olivier Thierry, Thierry Mornet, Jean-Marc Lainé…) ont depuis fait carrière dans le domaine de l’édition. Sacré héritage, non ?

C’est effectivement un bel héritage mais je n’oublie pas non plus ceux qui n’ont pas fait carrière dans le secteur. Je suis très fier de ceux qui y ont trouvé leur place mais les autres ne sont pas moins méritants. C’est quelque chose que j’essaie de maintenir pour Scarce : privilégier le contenu avant tout, quitte à occulter en partie les auteurs. Scarce est là avant tout… pour produire Scarce, pas pour construire des carrières. Mais c’est une belle surprise et cela veut forcément dire quelque chose sur la qualité du magazine et le sérieux des personnes qui s’y impliquent si autant sont recrutés par des entreprises du secteur. Ce n’est en tout cas pas du tout un héritage pesant.

Couverture de Scarce n°1 consacré à Gil Kane (Association Saga)

Tu étais un collaborateur régulier du fanzine avant d’en devenir le directeur de publication. Comment passe-t-on de l’autre côté de la barrière et comment as-tu abordé ces responsabilités ?

Oui, je collaborais déjà depuis dix ans au fanzine avant d’en prendre les rênes. De simple rédacteur occasionnel, j’étais devenu régulier, rédacteur de la plupart des éditos, du Ghost Reader, traducteur et président de l’association (une simple formalité administrative). Le grand saut s’est effectué quand j’ai remarqué que la revue ne sortait presque plus, qu’Olivier (Thierry) pensait l’arrêter d’ici deux numéros et qu’il allait être bien occupé avec la reprise de Zoo. J’ai proposé au culot de reprendre le flambeau pour poursuivre l’aventure. Si les responsabilités ne m’ont pas fait peur, je ne m’imaginais pas la somme de travail que cela allait être, surtout pour ce qui était de reconstruire la revue et sa structure pour en faire des entités viables. Le travail n’est d’ailleurs pas fini, dix ans après ! J’ai aussi découvert que concentrer le plus possible les responsabilités sur une seule et même personne permettait d’éviter des erreurs et de gagner beaucoup de temps. J’ai poussé cette concentration à son maximum et vais commencer prochainement à m’ouvrir un peu plus à un partage de responsabilités et d’apports extérieurs. Mais tout ça est très grisant, de façonner tout à sa manière, ce qui n’évite pas les erreurs, loin de là, j’en ai fait de nombreuses en chemin – et en ferai encore – mais elles m’ont beaucoup appris et me font progresser j’espère.

Couverture de Scarce n°71 par Alain Mauricet. Le premier numéro de la reprise du journal par Xavier (Association Saga)

À l’heure d’Internet, des sites infos en continu et des réseaux sociaux, quel est la valeur ajoutée d’un fanzine comme Scarce ?

Excellente question et c’est là tout l’ADN du « nouveau » Scarce tel qu’on l’a façonné depuis dix ans, même s’il y avait déja cet élément auparavant. C’est simple : le contenu que propose Scarce, ses explorations, sont inédites. Personne n’a écrit plus de 8 pages au monde sur Ernie Colon, ou n’a daigné récapituler sa carrière. Même chose pour Mike Carey. Personne n’a synthétisé les lignes DC Focus, Minx, Helix. Personne n’a jamais écrit sur Speakeasy ou de manière aussi exhaustive que nous sur la Légion des super-héros. Nous n’avons pas de concurrence sur nos sujets et la manière dont nous les traitons. À l’heure d’internet, à l’exception de quelques hurluberlus qui pourraient faire partie de nos contributeurs, les sites d’infos et les réseaux sociaux ne débitent que des communiqués ou des infos sur des sujets à la mode. Nous sommes complétement séparés de ce brouhaha éphèmère. C’est ce qui fait notre valeur sur le long terme : nos ventes d’anciens numéros représentent un quart de nos « recettes ». Nous proposons aussi un rapport différent à la temporalité : se concentrer et passer du temps à explorer un sujet, sans papilloner, avec concentration. À l’heure où de plus en plus de monde propose de l’éphèmère, du « tendance » à tout prix, nous sommes des rebelles… en charentaises.

Couverture de Scarce n°89 par Dean Haspiel. Le dossier principal est consacré à l’éditeur Speakeasy (Association Saga).

Le numéro 89 sort ce mois-ci. Il revient sur des sujets plutôt confidentiels (un éditeur oublié, un scénariste peu connu…). Comment s’est fait le choix de ces sujets et comment les as-tu traités ?

Oui, confidentiels (Speakeasy Comics, Vito Delsante) mais qui méritent de ne plus l’être. Adam Fortier, le fondateur de Speakeasy, a quand même co-présidé au destin de Boom! de 2006 à 2012. Et avant ça, il avait joué un rôle important chez Dreamwave et IDW en y amenant avec succès des grosses licences. Norm Breyfogle, dessinateur de Batman pendant près d’une décennie, y a sans doute signé sa plus belle série, Of Bitter Souls. Et que dire de Rocketo, probablement un des meilleurs comics de 2005 ou de Brett Weldele (Silent Ghost) qui a dessiné les graphic novels de Southland Tales de Richard Kelly et qui a vu sa série The Surrogates portée au cinéma ? Ce qui est le plus injuste avec Speakeasy, c’est que le peu d’articles qui l’abordent sur le net le font avec ignorance, en n’ayant pas ouvert les comics qu’ils ont produits, juste pour le plaisir de démolir. Tout les créateurs impliqués méritaient plus de respect. Avec Vito Delsante (qui a été directeur des ventes et créateur chez Speakeasy), nous avons voulu apporter un regard différent, celui d’un scénariste-créateur peu connu, très enthousiaste et prolifique. Son parcours éclairera sans doute beaucoup sur la ténacité et l’humilité nécessaires pour se faire une place dans les comics.
Le choix des sujets se fait trèèèèès longtemps à l’avance. Vient alors une longue période de collecte de comics jusqu’à atteindre un fonds suffisant pour avoir une personne capable de superviser le tout, d’avoir une vue d’ensemble. Le sujet est alors placé sur le planning. Le choix des sujets se fait selon un principe d’alternance : une ligne ou maison d’édition; un artiste ou scénariste ; une série avec beaucoup d’inédits en VF ; une thématique – arts martiaux, comics mettant en scène des animaux. Les sujets plus populaires n’inspirent pas plus nos rédacteurs que les autres : il était ainsi question un temps d’écrire sur les séries défuntes du New 52 mais vu le manque d’enthousiasme des rédacteurs et l’indigence des comics concernés, j’ai écarté l’idée sans regret. On essaie un peu de mixer quand on peut pour ne pas effrayer trop le lecteur. Onze pages dans le n°89 sont ainsi consacrées à Marcos Martin qui est très loin d’être un inconnu ! Et nous avons quand même consacré récemment deux numéros à la Légion  des super-héros et un à Alpha Flight !
Concernant le traitement, il faut trouver un angle d’attaque. Pour Speakeasy, c’était assez simple : il s’agissait de traquer le parcours de toutes ces séries et artistes passés par Speakeasy. Ça s’est avéré très long mais très enrichissant, donnant de nouvelles idées pour de futurs articles. C’est d’ailleurs souvent ainsi que se font les choix de sujets, par un jeu de ping-pong. Mettre Dean Haspiel en couverture – car impliqué dans l’aventure Speakeasy – nous a incité ainsi à planifier un dossier qui lui sera consacré.

Le sommaire de Scarce n°89 et la spécialité de la maison : le jeu de mot à deux balles (Association Saga).

Et les prochains numéros ? Des idées, des envies ?

Les n°90 et 91 seront consacrés au parcours des super-héros Gold Key (Solar, Magnus, Turok…) ainsi qu’à J. Bone et sans doute Ken Steacy. Ensuite, suivront un dossier sur les Animal Comics et peut-être bien Spider-Women après ça. Concernant les hors-séries, le HS 17 sera consacré à Janice Chiang (et donc au lettrage) et le 18 sera une retranscription retravaillée d’une conférence sur les couvertures faites à Angoulême. J’ai bien envie d’enchainer ensuite avec un HS consacré à deux nouveaux acteurs très dynamiques sur le marché, AHOY Comics et TKO Presents, qui rebattent les cartes du jeu. Et avancer sur le gros projet de rééditions d’anciens numéros en gros volumes, remaquettés et remis à jour.

« Le projet d’un Scarce consacré à la maison d’édition canadienne Speakeasy a mûri pendant de nombreuses années. Ici, Xavier Lancel – arborant un tee-shirt de J. Bone – présentait ses exemplaires de Spellgame et Butternuttt Squash à un Ramon Perez héberlué de voir ces fascicules lors d’un séance de dédicaces en France – leur tirage était trés bas, autour de 2 500 exemplaires. » (Xavier Lancel)

Question rituelle de Superpouvoir.com : Si tu avais un super-pouvoir, quel serait-il ?

Celui de ralentir le temps pour vivre une vie en apparence d’immortel tout en restant mortel. Cela me permettrait de mener à bien tous ces projets plus rapidement et d’avoir plus de temps libre !

Merci, Xavier, d’avoir répondu à nos questions.

Merci beaucoup pour cette opportunité ! Toute pub est bonne à prendre, Scarce reste fragile même si bien consolidé.

Vous pouvez commander Scarce #89 et les anciens numéros de la revue sur le site de Scarce: http://scarcemag.blogspot.com/?m=1.

– le numéro seul pour 9€
– un abonnement pour 3 numéros classiques + 2 hors-série pour 40€
– un abonnement pour 6 numéros classiques + 4 hors-série pour 78€
– un abonnement sans hors-série pour 27€ ou 54€ (3 ou 6 numéros)

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