Il est venu le temps de sonner le glas de la saga qui débuta la folie des super-héros sur grand écran. Initiée par Bryan Singer en 2000 avec le film X-Men, la série d’adaptations des bandes-dessinées mutantes de chez Marvel Comics connait aujourd’hui sa tragique conclusion avec Dark Phoenix – basé sur le cycle du même nom signé Claremont et Byrne – plié par Simon Kinberg dont c’est la première réalisation. Celui qui jusque là n’était que scénariste et producteur est surtout connu pour avoir rédigé les scripts de Abraham Lincoln : Chasseur de Vampires, le Fantastic Four de sinistre mémoire réalisé par Josh Trank ou encore ceux de plusieurs « films X » tels que The Last Stand, Days of Future Past et le précédent Apocalypse. Certains méfaits qui n’en faisaient pas le fossoyeur idéal pour enterrer les personnages crées par Stan Lee. Et pourtant…

Avant même le rachat de la Fox par Disney le 20 mars dernier, le lancement de Dark Phoenix s’annonçait mal : un réalisateur inexpérimenté à la barre, Bryan Singer plus ou moins mis au banc du projet, un chapitre précédent plus fraîchement accueilli que ses prédécesseurs et des rumeurs de reshoots massifs n’ont pas aidé les fans et la presse a ancrer leur confiance dans ce septième opus mutant (sans compter les spin-off). D’autant que l’arc retenu, celui du Phénix Noir, avait déjà fait l’objet d’une adaptation partielle dans X-Men : The Last Stand – malheureusement encore aujourd’hui le chapitre le plus mésestimé de la saga cinématographique. Un léger parfum de réchauffé a commencé à se mêler à la fragrance déjà palpable de roussi qui entourait le métrage.

Pour contrer l’argument et aussi rassurer les fans, Kinberg et ses équipes transforment les événements et replacent dans le scénario la nature plus cosmique du fameux oiseau de feu qui possédera en cours de film la télépathe Jean Grey (excellente Sophie Turner, tout droit tirée du succès en demi-teinte du final de Game of Thrones). Un audacieux ajout à cet univers X qui pourrait, à l’instar de Spider-Man 3 et son symbiote de l’espace, demander aux spectateurs d’activer leur suspension d’incrédulité. Ainsi, la nature des vilains de cet épisode change drastiquement des mauvais mutants et autres fanatiques habituels et il se peut que ce détail bien précis empêche au public d’adhérer à l’histoire de Dark Phoenix, un récit également bien plus porté sur le drame que le super-héroïsme.

Pourtant, c’est dans un contexte de pure adulation que débute cet opus, dans un monde où les X-Men travaillent dans la lumière, conjointement avec le gouvernement pour repousser toutes les menaces. Devenus les idoles du peuple, ceux qui étaient autrefois rejetés pour le danger potentiel qu’ils représentaient sont désormais des stars, des étoiles dans la nuit… Un statut fragile mais dont les quelques paillettes étincelantes suffisent à faire baisser sa garde au professeur Charles Xavier (toujours incarné par James McAvoy) devant la responsabilité qu’il doit endosser quand il envoie ses étudiants et protégés sur des missions d’une grande dangerosité. La moralité douteuse du leader des X-Men est ainsi mise en lumière quand Jean, frappée par une force cosmique, revient sur terre avec des troubles plein la tête et un pouvoir incommensurable. Au désespoir de ses camarades et de son mentor, la jeune femme va devoir être stoppée… mais à quel prix ?

X-Men: Dark Phoenix

Jean Grey : le glas ou le Messie des mutants ?

Jeux d’alliance, question de la responsabilité et fragilité de la paix sont donc au cœur de ce dernier film qui brasse plus ou moins tout ce que la saga a jusqu’ici présenté. Un léger retour au social qui manquait à l’univers des X-Men depuis un Apocalypse trop porté sur son aspect blockbuster. Ici, le rythme est moins soutenu, plus intime dès son introduction et c’est agréable. Aux grandes séquences d’action, Kinberg préfère donc mettre en avant les doutes de ses protagonistes, tous en proie à un événement inattendu qui marque une existence déjà bien balisée d’embûches. Tous ? Pas tellement. En effet, on peut reprocher au film plusieurs choses, dont sa galerie trop importante de personnages fonction. N’est pas Bryan Singer qui veut et jusqu’ici, personne à part lui n’a su gérer les vastes distributions de la saga X.

Ainsi, et comme Apocalypse l’avait annoncé, les membres des X-Men sont relayés à de simples faire-valoir, tout juste bons à faire usage de leurs pouvoirs sur le terrain ou à devenir de banals one-liners sans intérêt. Aux personnages sacrifiés dès le premier tiers du film s’ajoutent ceux qui se laissent traîner dans le récit sans d’autre but que de sortir sa faculté spéciale au moment adéquat, comme c’est le cas pour Diablo ou Tornade, dépouillés de la moindre personnalité. Quant à Cyclope (Tye Sheridan), ce n’est toujours pas lui qui assumera la place de leader qu’il tient dans les comics, figé d’inquiétude derrière sa visière pour sa bien-aimée Jean, éternel agneau sacrificiel qui au nom du bien commun termine dans la peau de la méchante présumée avant que ses alliés ne la traquent au nom de l’exacte même cause.

On peut d’ailleurs se demander pourquoi les producteurs et la promotion ont tant insisté pour garder secrètes les origines du personnage joué par Jessica Chastain, fauteuse de trouble de service qui remporte la Palme du méchant le moins intéressant de toute la saga, aussi bien de part ses motivations que pour son charisme – oubliez les rumeurs d’une Lillandra ou même d’une Madame Sinistre, elles sont toutes fausses. On est conscients qu’il serait vain de refaire chuter Magnéto vers le côté obscur (Michael Fassbender signe d’ailleurs ici un retour purement gratuit) mais il y avait bien plus à explorer du côté des antagonistes, d’autant que si les reshoots passent relativement inaperçus, le montage ainsi exécuté en ressort tout de même très expéditif, au point de faire de ce film final le plus court de toute la saga.

Et c’est un autre point qu’on peut reprocher à Dark Phoenix. Non qu’il soit court mais qu’il soit une conclusion davantage imposée que mûrement réfléchie et envisagée comme telle. Car malgré une ou deux sympathiques séquences d’action qui ne resteront pourtant pas dans les annales, cet ultime chapitre manque singulièrement de panache, d’épique et de réelles surprises. Là où chaque nouveau film réservait son lot de nouvelles têtes et pouvoirs, Dark Phoenix se contentera de nous servir une brève apparition du personnage de Dazzler pendant une fête et aucun nouveau mutant apte à rendre les séquences de combats plus attrayantes ou inédites. Annoncé comme le dernier chapitre avant un inévitable reboot dans le MCU, le film de Kinberg sent la commande inachevée, pliée avec les impératifs en vigueur et victime consentante d’un enfer de production qui menace sur chaque aspect de sa création.

X-Men: Dark Phoenix

Mutants et fiers

La distribution assure pourtant son job sans avoir à rougir, même s’il reste extrêmement difficile de croire qu’un gap de trente ans sépare X-Men First Class de Dark Phoenix tant les acteurs vétérans semblent n’avoir pas pris la moindre ride pendant ces trois décennies – là où les quatre préquels/reboots de la trilogie initiale ont été tournées en moins de dix ans. Malgré son inexpérience manifeste, Kinberg parvient tout de même à offrir quelques rares idées de mise en scène et le compositeur Hans Zimmer de délivrer une bande-originale très correcte, de loin la plus sombre jamais entendue sur un film X-Men. La finalité étant que le produit ainsi livré offre tout de même un divertissement très efficace mais aussi terriblement frustrant tant il aurait pu être davantage qu’un film de plus coché sur un planning de sorties. La fameuse absorption de la Fox par Disney n’étant pas la moindre responsable de cette soudaine extinction qui ne sait même pas quoi faire de ses dégâts. Les conséquences sont à l’heure actuelle encore visibles sur le chantier que représente Les Nouveaux Mutants, futur dernier spin-off tourné il y a plus d’un an et toujours sans date de sortie à l’heure actuelle, alors qu’il attend encore de voir ses reshoots tournés. Un film fait de matière recyclable dont les studios ignorent toujours dans quel bac il est supposé atterrir.

Ce constat est d’autant plus regrettable que les films X-Men ont toujours été uniques parmi la grande proportion de blockbusters super-héroïques, tout comme dans les cases de leurs bandes-dessinées. Ces films ont donné naissance à un nouveau type de divertissement cinématographique, en sus de messages et de partis-pris universels sur la tolérance et la justice, dépeignant un monde où l’humanité, à l’instar des normes sociales, est sujette à de constantes mutations. Le film présente d’ailleurs une communauté de mutants organisée en société auto-suffisante et des personnages féminins plus dangereux et responsables que les hommes. En plus des retombées néfastes de la célébrité et de l’hypocrisie politique latente, cet X-Men là n’a pas oublié ses racines essentielles et redonne à la différence son statut de phare dans la nuit au cœur d’une ignorance qui jamais ne disparaîtra, aussi moderne puisse être la société. Malheureusement, c’est aussi au cœur d’une production hyper-active qu’est poussé ce dernier souffle qui pourra difficilement tenir la dragée haute à d’autres films de divertissement qui ont depuis longtemps laissé les mutants loin dans leur sillage.

En dépit de tout et bien qu’il soit clairement un des films les plus faibles de toute la saga X-Men, Dark Phoenix est un dernier chapitre étrangement satisfaisant dans ce qu’il peut se permettre d’offrir, là où tout indiquait qu’il avait vocation à devenir le film de trop. Loin d’être grandiose mais pas déshonorant, le film est, comme les mutants, devenu la victime d’un monde qui change.

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