Il y a eu un avant et un après Watchmen. L’œuvre d’Alan Moore et Dave Gibbons reste un incontournable de la BD américaine et d’une actualité toujours renouvelée (notamment avec la récente série TV de Damon Lindeloff ou encore avec la maxi-serie Doomsday Clock de Geoff Johns et Gary Frank). Enfin, d’actualité, pas si sûr, puisque Watchmen a maintenant plus de trente ans. Pour Leslie S. Klinger, il est temps de recontextualiser une époque qui s’est éloignée de nous. D’où cette nouvelle édition annotée et en noir et blanc qui vient de sortir chez Urban.

Sous le masque

Watchmen, c’est avant tout le symbole d’une époque où les artistes anglais débarquent en force dans les univers super-héroïques américains, avec comme figure de proue le scénariste Alan Moore. Celui-ci fera certes les beaux jours de Swamp Thing, mais permettra aussi l’importation de la production locale comme V for Vendetta et Miracleman. Les lecteurs américains découvrent alors un autre ton, plus adulte, plus politisé et souvent plus pessimiste (il faut dire qu’à l’époque, la Grande-Bretagne est sous la coupe réglée de la Première Ministre Margaret Thatcher, ce qui n’incite pas à la joie la plus éclatante). Fort de ses succès, Moore est contacté par son éditeur Len Wein pour un projet particulier, mais qui ne va pas se dérouler comme prévu.

Initialement conçue pour être une relance des héros Charlton dont DC vient de récupérer les droits, la radicalité du traitement que Moore livre incite Wein a changer son fusil d’épaule. Fini les Peacemaker, Question, Blue Beetle, Captain Atom, Nightshade et Peter Cannon, place au Comédien, à Rorschach, au Hibou, au Dr Manhattan, au Spectre Soyeux et à Ozymandias. Les super-héros de Moore ne sont pas des êtres mythiques et parfaits : ils sont à la retraite, bedonnant ou fou. Assassin, violeur parfois. Ils vivent dans un monde qui se rapproche du nôtre, mais où l’apparition de l’être connu comme le Dr. Manhattan a profondément bouleversé le cours de l’histoire. Grâce à Manhattan, les États-Unis ont gagné la guerre du Vietnam, Richard Nixon est président pour la quatrième fois, les voitures sont électriques… Bref, Moore et Gibbons nous invitent dans une véritable uchronie, mais une uchronie terriblement réaliste, frappant le lectorat de l’époque par la méticulosité et l’humanité avec lesquelles Moore et Gibbons ont construit leur monde.

Chaos sémiotique

Moore et Gibbons se font en effet démiurges d’un autre univers, multipliant les sources d’informations, aussi bien à l’intérieur des cases qu’à la fin des épisodes avec des suppléments qui chaque fois adopte un nouveau ton (essais, articles, publicité, rapport). Cette profusion sémantique appelle évidemment des exégèses nombreuses.

Avocat de profession, Leslie S. Klinger est un amateur de polars et un habitué des éditions annotées puisqu’il a déjà commenté les œuvres d’ Arthur Conan Doyle, d’Howard Phillips Lovecraft ou bien encore Sandman de Neil Gaiman. Il fallait bien un holmesien réputé pour pointer tous les indices et clins d’œil qui fourmillent dans les planches de Moore et Gibbons. Pour le coup, le noir et blanc prend tout son sens, révélant des détails passés inaperçu sous la couleur. Si la qualité d’impression commençait à s’améliorer à l’époque, les réflexes étaient encore à l’aplat uniforme pour les décors et les arrières plans. Le noir et blanc révèle également tout le talent de dessinateur de Dave Gibbons, dont le trait est magnifié par cette édition, prouvant sa maîtrise des ombres et mettant également en lumière l’influence d’un dessinateur comme Moebius.

Terrible symétrie

L’intérêt de cette édition est, bien évidemment, de remettre dans le contexte historique de l’époque, puisque Watchmen a tout de même plus de trente ans et il faut avouer qu’à ce niveau, l’objectif est atteint. Si Klinger s’intéresse bien sûr aux grands points historiques et politiques de Watchmen (autour du quatrième mandat de Richard Nixon par exemple), il révèle et explicite des détails plus obscurs comme le Comité scientifique de sécurité et son horloge de la fin du monde (qui existe bel et bien), les allusions au mouvement anarchiste King Mob ou encore la théorie scientifique de la super symétrie. Loin d’être une préciosité d’intellectuels, ces commentaires permettent d’approfondir encore la lecture. Notamment sur la symétrie, maître mot de l’œuvre. L’art de séparer les choses en deux pour mieux les faire se toucher et les réunir. Steve Ditko, créateur de The Question, le modèle de Rorschach, ne croyait pas au gris sans la présence du blanc total et du noir total. Watchmen est une grande tapisserie du gris.

Cette version de Watchmen bénéficie bien évidemment de la traduction inégalée de Jean-Patrick Manchette, mais les annotations permettent au traducteur Edmond Tourriol, de revenir lui aussi sur certains choix de retranscription, complétant encore cette masse d’informations susceptibles d’intéresser tous les fans de cette œuvre, qui y trouveront forcément quelque chose qu’ils ne savaient pas. Un complément pertinent à l’édition couleur classique.

Watchmen, édition limitée commentée (Watchmen Annotated Edition), Urban Comics, 424 pages, 39 €. Sortie le 27 septembre 2019. Traduction de Jean-Patrick Manchette, Doug Headline et Edmond Tourriol, lettrage de Moscow Eye.

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