Probablement la réédition la plus attendue d’Urban Comics, The New Frontier – de notre regretté Darwyn Cooke († 2016) – est enfin arrivé au catalogue de la maison d’édition française au début du mois de décembre dernier. Intégré au Black Label américain, le récit s’inscrit donc dans ce genre super-héroïque pour lecteurs matures et avertis (dans l’idée et le message, pas dans l’esprit graphique).

Darwyn livre ici (et comme à son habitude, serait-on tenté de dire) une prouesse à la fois narrative et artistique puisqu’il prend en charge la quasi-totalité de son œuvre, ne laissant à une poignée d’artistes triés sur le volet que le soin de dessiner quelques cases à sa place, puis l’étape de colorisation complète à Dave Stewart.

Pour la faire très courte, The New Frontier, c’est un de ces récits fondateurs à mettre dans toutes les bibliothèques. Ce gros pavé de 544 pages recontextualise le genre super-héroïque au sein de notre histoire, alors que la communauté des métahumains est vaincue par l’opinion publique. La chasse aux sorcières de Joseph McCarthy a enfin eu raison de la Société de Justice, poussant les super-héros dans l’oubli (à la manière du Keene Act pour les Minutemen de Watchmen) et condamnant toute activité de sauvetage non régulée.

Véritable lettre d’amour à l’Âge d’Argent des comics, l’auteur y mêle les genèses de plusieurs super-héros, les rassemble autour d’un même événement cataclysmique, un adversaire extra-terrestre nommé le Centre et forme ainsi, à la manière d’un Year One, la Ligue de Justice d’Amérique. On suit ainsi les premiers pas de plusieurs super-héros au cours de plusieurs petites histoires qui vous prennent aux tripes : Hal Jordan (futur Green Lantern), Barry Allen (Flash), J’onn J’onzz (le Limier Martien), Adam Strange et les Challengers de l’Inconnu.

La narration est si bien ficelée qu’on peine à reposer le livre et qu’on aimerait bien avaler les 400 pages d’histoire d’une traite. L’équilibre entre les protagonistes est géré à la perfection et le récit place les héros dans des situations politiquement épineuses et terriblement complexes, les forçant pourtant à prendre parti. Wonder Woman se trouve ainsi face à Superman dans un bras de fer idéologique qui nous déchire de l’intérieur tant l’issue est délicate.
Darwyn Cooke fait preuve d’une culture épatante de la bande dessinée et s’en sert, parsemant son récit de personnages oubliés du médium (et de la maison d’édition) tels que les Losers (publiés en 2017 dans une intégrale chez Urban Comics), les protagonistes de la série de guerre éponyme la moins populaire de DC Comics ou encore Johnny Storm, le héros du feuilleton western du chapitre 5. Il écrit des personnages complexes, si bien qu’aucun d’eux n’est foncièrement mauvais, pas même King Faraday qui apparaît pourtant comme un personnage impitoyable au premier abord. Non, tous ont leurs nuances, qui les placent à tel ou tel niveau du spectre antagonisant, mais au fond, tous ne cherchent qu’une seule et même chose : la survie de l’humanité.

La partie graphique de The New Frontier est sans aucun doute marquée par le style très cartoon de son auteur. Avec son trait simple, et pourtant finement travaillé, il se démarque par son interprétation des personnages costumés (on pense forcément à sa façon de dessiner le pouvoir de Flash) et l’individualisme des non costumés.

Appréciable à tout niveau de culture, à la fois des super-héros (year one) et de la civilisation américaine et du paysage politique de l’époque, The New Frontier est, comme nous disions, un must-have pour tous les fans de super-héros. Le récit s’accompagne, dans cet écrin, d’une flopée de bonus parmi lesquels des explications sur la conception et le processus de création du comic-book, mais aussi de son adaptation sur le petit écran en dessin animé ; des histoires supplémentaires sorties à l’occasion de ce fameux dessin animé, les recherches sur les costumes des personnages et l’explication, page par page, des détails qui font de The New Frontier un récit indispensable.

Traduit par Jérôme Wicky et lettré par Moscow Eye, The New Frontier est sorti le 6 décembre 2019 au prix de 35€ (une aubaine, pour les 544 pages de cette édition) chez Urban Comics.

 

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