Après Batman, Wonder Woman et Superman, c’est au tour du Martian Manhunter (ou Limier martien en français) d’avoir le droit à son traitement Absolute, à savoir une revisite contemporaine par les meilleurs auteurs du moment. Une tâche compliquée par le fait que le personnage est loin d’être facile à manipuler.

Comment s’en sortent Deniz Camp et Javier Rodriguez dans cette série publiée par Urban en cette fin d’année ?

Sommaire

Le Limier Martien, un personnage difficile à manipuler dès ses origines

Créé en 1955 par Joe Samachson et Joe Certa, le martien J’onn J’onnzz est amené sur Terre par une machine du Professeur Erdel qui meurt d’une crise cardiaque à la suite du choc de se retrouver nez à nez avec un martien (à l’époque, on n’excluait pas encore totalement la possibilité que la planète voisine soit habitée). Dans l’incapacité de rentrer chez lui et voyant l’humanité gangrénée par la criminalité, il décide de se fondre dans la masse. Ses pouvoirs de métamorphe lui permettent de se transformer en John Jones, policier à l’apparence humaine. Quand le besoin se fait sentir, il devient le Limier martien pour redresser les torts.

Apparu dans les pages de Detective Comics #225, le Limier martien partage ainsi la vedette avec Batman. Il est en effet avant tout présenté comme un enquêteur chassant les criminels. Mais au fil des mois, les auteurs vont lui ajouter une multitude de pouvoirs (super-force, vol, métamorphose, intangibilité, vision atomique, super-ouïe, télépathie…) qui vont le hisser au niveau de Superman en terme de puissance. Difficile d’en faire un simple justicier pourchassant mafieux et cambrioleurs. Dès lors, le personnage aura toujours beaucoup de mal à trouver sa place au sein de l’univers DC, tiraillé entre sa mission qui le rapproche de Batman et ses pouvoirs qui le place au niveau de Superman.

Detective Comics 225 Martian Manhunter

Une solution sera finalement presque trouvée en l’intégrant à la Justice League of America où il peut avantageusement remplacer Superman lorsque les éditeurs ne veulent plus trop exposer le personnage. Mais les auteurs de l’époque ne se rendent pas compte du potentiel et font purement disparaître le personnage à la fin des années 60. Il faudra attendre les années 80 pour que des scénaristes comme Gerry Conway ou le duo Keith Giffen/J. M. DeMatteis imposent l’idée que le Limier martien est en fait le pilier et le coeur du groupe.

Dans sa série JLA, le scénariste Grant Morrison entérinera l’idée durant les années 90, qui sera ensuite reprise par les scénaristes suivants, même si parfois certains s’amusent à l’intégrer à d’autres équipes comme les Outsiders ou Stormwatch. Malgré cela, J’onn J’onnzz reste un personnage en perpétuel doute, se posant toujours la question de sa légitimité aux côtes de héros plus connus comme Batman, Superman ou Wonder Woman.

Le renouveau Absolute

Le retrouver à la tête d’une série solo dans le label Absolute est donc plutôt une surprise, le personnage ayant eu peu d’occasion de briller en solitaire (sa dernière série solo date de 2019 et a duré seulement 12 numéros). Mais, contacté par Scott Snyder, le scénariste Deniz Camp (la nouvelle mouture de The Ultimates chez Marvel) avoue que c’est pourtant le seul personnage qu’il lui ait pitché. Pour lui, le personnage recelait un potentiel inexploité. Et à lire sa réinvention, brillante, on ne peut que lui donner raison.

Planche Absolute Martian Manhunter

John Jones, agent du FBI, spécialisé en stochastique (criminalité statistique), est victime d’un attentat durant lequel il est infesté par une entité extraterrestre, le “Martien”. Dès lors, John va commencer à voir le monde qui l’entoure de façon complètement différente et une nouvelle et étrange voix intérieure va se faire entendre et tenter de se faire comprendre. Car l’extraterrestre, si différent de nous, doit utiliser des images et des concepts particuliers pour être intelligible (et on portera là un grand coup de chapeau au traducteur, Mathieu Auverdin).

Mais très vite, les deux consciences vont se rendre compte qu’elles ont le même objectif : vaincre les méfaits produit par une autre entité extraterrestre, le Martien blanc, qui pousse certaines personnes à commettre des crimes. Cependant, cette croisade a un prix. John s’éloigne de plus en plus de son épouse Bridget et de son fils Tyler.

Une réinvention brillante de Camp et Rodriguez

Pour Bridget, John semble, en revanche, avoir les symptômes d’un stress post-traumatique suite à l’attentat. Il ne lui parle plus, s’absente constamment et semble toujours ailleurs. Quant à Tyler, solitaire et peu bavard, la communication est impossible. Et c’est là tout le nœud de cette revisite : l’incommunicabilité. Le Martien vert (qui ne vient pas du tout de Mars mais qui se fait appeler ainsi pour que John se le représente mieux) peine à se faire comprendre de son hôte, tandis que John, qui a gagné des pouvoirs télépathiques, répugne à se livrer à ses proches.

Absolute Martian Manhunter s’avère être une sorte de thriller métaphysique où tous les personnages semblent porter des masques. Et ces masques les empêchent de communiquer avec le reste de la société, les empêchent de faire société. Une faiblesse que le Martien blanc va s’empresser d’exploiter, attisant haine, paranoïa et colère. Ce n’est probablement pas pour rien que Bridget a pour livre de chevet Le Nommé Jeudi de G. K. Chesterton, livre mettant en scène une bande d’anarchistes rêvant de faire sauter la société, mais qui ne sont en fait pas du tout ceux qu’ils disent être. Ordre et chaos se mêlent ainsi à l’image du combat entre le Martien vert et sa contrepartie blanche.

Couverture alternative Martian Manhunter

Deniz Camp ne cache pas la filiation de son travail avec celui de Peter Milligan, scénariste britannique, qui a notamment travaillé le thème de l’identité dans sa série Human Target (DC Comics, 1999-2005). Mais c’est surtout sa série Shade, the Changing Man (DC Comics, 1990-1996) qui vient à l’esprit en lisant Absolute Martian Manhunter, notamment par l’utilisation d’un kaléidoscope de couleurs vives qui rappellent la veste colorée de la version dessinée par Chris Bachalo

Javier Rodriguez, dessinateur espagnol, est surtout connu comme coloriste sur le marché américain, mais c’est aussi un brillant dessinateur que l’on a pu admirer en France sur A.doll.a (Humanoïdes associés, 2008-2009) par exemple. Ici, il fait feu de tout bois, signant dessins, encrage et couleurs. Maîtrisant de bout en bout la chaîne graphique, il fait éclater sa maestria. Jouant avec les formes abstraites, les couleurs, les codes de la narration, Rodriguez nous plonge dans un monde à la fois coloré et sombre, lumineux et dépressif, où, sous l’effet de la vision martienne, les perceptions sont altérées. Par la sobriété de sa ligne et sa virtuosité narrative, il rappelle Steve Ditko et Tim Sale. Il livre ainsi un travail qui entre en symbiose totale avec Deniz Camp.

Et n’oublions pas de citer le lettreur de la version originale, Hassan Otsmane-Elhaou (très bien suppléé d’ailleurs par Gaël Legeard du studio Makma pour la version française), qui, lui aussi, sait détourner son art pour entrer dans les cases et la narration.

À l’origine, Absolute Martian Manhunter devait durer seulement six numéros (les six chapitres de l’album proposé aujourd’hui par Urban). Bien heureusement, l’accueil positif réservé au travail de Camp et Rodriguez a conduit DC Comics à leur permettre de continuer pour six numéros supplémentaires. Pour une fois, la qualité et l’originalité sont récompensées. À l’aune de cette première partie, nous avons hâte de découvrir ces six épisodes supplémentaires.

Couverture Absolute Martian Manhunter 2

Points forts

  • Un retour sur le devant de la scène et une réinvention brillante pour un personnage méconnu, mais ô combien sympathique !
  • Un thriller métaphysique particulièrement bien mené et surtout…
  • … particulièrement bien illustré par Javier Rodriguez qui propose un travail graphique en osmose avec son sujet.

Points faibles

  • Prévu pour seulement douze numéros, le plaisir sera d’ores et déjà trop court.

Couverture Absolute Martian Manhunter 6

Pour vous faire un avis, l’éditeur Urban a mis à disposition les premières pages de l’album :

Absolute Martian Manhunter, tome 1 : Vision martienneDC Absolute
De Deniz Camp et Javier Rodriguez
Traduit par Mathieu Auverdin
21/11/2025 – Relié – 152 pages – 18,50€
Acheter sur : AmazonFNACCulturaBubble

L'agent du FBI John Jones a un gros problème. Son cerveau a été infecté par une conscience extraterrestre qui se fait appeler « le Martien », et dont la perception de la réalité est totalement incompréhensible pour la psyché humaine. Il doit maintenant jongler avec ses enquêtes au Bureau, son quotidien banal de père de famille, et les incroyables délires psychédéliques qui parasitent ses pensées... tout en tentant de comprendre ce qui ne tourne pas rond chez lui.

Contient : Absolute Martian Manhunter (DC Comics, 2025) #1-6

Ce qu’il faut retenir d’Absolute Martian Manhunter

Qui sont les auteurs de cette version Absolute ?
L’album est scénarisé par Deniz Camp (The Ultimates) et entièrement illustré (dessin et couleurs) par l’artiste espagnol Javier Rodriguez.

De quoi parle cette histoire ?
C’est un thriller psychologique où John Jones, un agent du FBI, se retrouve “possédé” par une entité martienne. Ensemble, ils doivent arrêter un autre envahisseur capable de manipuler l’esprit humain, tout en gérant l’impact sur la famille de John.

Faut-il connaître le personnage avant de lire ?
Non. Comme tous les titres de la gamme Absolute, il s’agit d’une réinvention complète (un nouveau point de départ) qui ne nécessite aucune connaissance préalable de l’histoire de DC Comics.

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