La saison froide bat son plein et Hill House Comics sort sa seconde série.

Après Basketful of Heads, scénarisée par l’écrivain Joe Hill, tête pensante de la collection, c’est au tour de Mike Carey de lancer la seconde histoire des nouveaux contes d’horreur du Black Label de DC. Après tout, qui de mieux placé pour nous faire peur qu’un ancien de chez Vertigo ?

Scénariste de talent aux commandes de plusieurs numéros de Lucifer et Hellblazer, Carey est aussi l’auteur de plusieurs romans, dont Celle qui a tous les dons (parue chez L’Atalante), une histoire de zombies adaptée au cinéma en 2014 et dont il a lui-même rédigé le script. Un profil multi-tâche donc, tel que Joe Hill le désirait au lancement de sa collection en recrutant ses collaborateurs.

Horreur & Petite Enfance

Avec The Dollhouse Family, Hill prouve l’aspect complètement multi-forme de sa collection en donnant carte blanche à Carey pour gonfler ses pages de la manière la plus anthologique qui soit. Peut-être un moyen pour lui de nous faire retrouver ce frisson d’antan qui s’était emparé de lui à la lecture d’un certain numéro… Retour dans le passé pour Joe Hill :

« Quand j’avais sept ans, mon père a rapporté à la maison le numéro 6 de DC Special Ribbons – aussi connu sous le titre de « You will believe in Ghosts » (NdA, les références de la publication française sont à retrouver en fin d’article). Et ce fut comme si la fièvre s’emparait de moi. Non. C’était plutôt la sensation qu’une main squelettique surgissait de sous mon lit pour m’agripper fermement par la cheville. J’étais terrifié par ce qui pouvait être tapi derrière la couverture de ce magazine et pourtant, par une curiosité perverse, je désirais ardemment le savoir. Je voulais connaître le frisson de l’étrange et du surnaturel, sentir le tourbillon du péril, le danger de l’obscurité, pour qu’une fois la dernière page lue, je puisse retrouver la lumière du jour et rire à m’en taper le cul par terre, pendant que mon coeur cognerait violemment dans ma poitrine d’enfant. »

L’enfance, c’est justement ce qui préoccupe Carey au sein de ce premier numéro de The Dollhouse Family, que Hill décrivait dans son édito comme une histoire qui rappelle le film L’Indien du Placard, à ceci près que le placard enchanté dissimule une porte qui ouvre sur l’enfer. 

On y suit la petite Alice, enfant heureuse, prise entre deux parents à l’alchimie dysfonctionnelle. Venant d’hériter d’une vieille maison de poupées remontant au XIXe siècle, la fillette plonge dans les jeux et l’évasion grâce aux figurines incluses avec le somptueux manoir miniature. Une famille de bois qui ne va pas tarder à prendre vie et à réduire la fillette à la taille d’une poupée pour la distraire au quotidien de la violence régnant dans sa propre maison. Mais pour quels réels desseins ?

L’innocence de l’enfant face au surnaturel.

Un récit Lovecraftien

The Dollhouse Family est à la fois une fable et un récit cosmique digne de Lovecraft et Stephen King. Malgré un pitch aux relents de poupée maléfique façon Chucky, tout débute par une chute, remontant à bien avant l’avènement de l’humanité sur cette terre. Celle d’un météore contenant une entité venue d’ailleurs, pensante, consciente et narratrice de premier plan du récit de Carey. Un incipit proche du The Thing de John Carpenter, sorti en 1982, visant à nous expliciter (sans trop en dire) les raisons à venir de ces rebondissements fantastiques qui sont introduits à la page suivante, via une ellipse temporelle qui nous mène tout droit dans le salon de la famille où Alice reçoit sa maison de poupées. La date ? 1979, année de sortie du célèbre film Amityville, sous-titré en France « La maison du diable ». Coïncidence ? Probable, mais amusante, nonobstant.

Car le diable ici, c’est l’adulte, le pater familias violent et frustré, qui bat sa femme et pousse sa fille à se trouver une échappatoire vers un imaginaire dangereux qui ne s’annonce pas si intangible que cela. On constate que la maison de poupées possédée ou maléfique est un thème gravitant beaucoup autour des collaborations de Hill, ces derniers temps : dès le premier épisode de la série – anthologique – Creepshow (Shudder), on peut visualiser un sketch où une petite fille voit une tête macabre s’emparer au fur et à mesure des figurines de sa propre maison de poupées. Un jeu de cache-cache et de changements d’échelles que l’on retrouve ici au sein des cases de l’histoire de Carey, avec son héroïne qui rétrécit pour entrer dans un monde imaginaire (comme la jeune Alice de Lewis Carroll, dont elle porte, comme par hasard, le nom) et une temporalité alternée.

Une parenthèse d’exploration, comme les affectionnait H.P Lovecraft.

Car non content d’être une parabole de la déliquescence du foyer, The Dollhouse Family multiplie aussi les interrogations et les mystères en revenant à intervalles réguliers dans le passé (là aussi au XIXe siècle) pour suivre le cheminement d’un scientifique explorant les lieux du crash du fameux météore. Ce qu’il découvrira dépasse largement l’entendement (ainsi que sa taille) et survivra, on s’en doute, jusqu’aux jours du récit principal. Cette survivance d’un mal innommable par un prisme moderne et fatalement réduit (ici, par les yeux d’une enfant) est une pure résonance du mythe Lovecraftien, d’autant plus évidente que l’histoire s’autorise un retour vers le passé à une époque chère au maître de Providence qui, de plus, donnait la part belle à des personnages d’explorateurs, comme dans La Cité sans Nom ou encore Les Montagnes Hallucinées. Lovecraft ayant lui-même constitué les fondements de la terreur à l’américaine qui ont justifié l’émergence du fanzinat, de Weird Tales et par extension, des récits d’horreur en bande-dessinée, dont le fameux numéro ayant terrifié Joe Hill enfant… Tout semble lié.

The Dollhouse Family est aussi un récit d’interconnexion entre les époques, les médias et les univers. Un comic-book d’auteur pour l’instant plutôt riche et mûrement réfléchi qui, avouons-le, a bien plus attisé notre curiosité que Basketful of Heads.

En attendant la suite, souvenons-nous qu’il existe, quelque part, quelque chose ou quelqu’un de bien plus grand (ou de plus petit) que nous.

Contenu de DC Special Ribbon #6 en France, traduit dans les revues suivantes:  « Le Manoir des Fantômes », numéro 2 et 3 ; « Flash Espionnage » numéro 67; « Kamadi » numéro 1 ; « Atomos » numéro 28 et « Spectral » numéro 3, 5, 6, 9, 10, 12 & 14.

NdA : toutes les traductions contenues dans l’article sont de son auteur.

 

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