Dans un retournement de situation assez ironique, l’un des promoteurs du creator-owned n’a aujourd’hui plus le contrôle de sa série phare, Youngblood, et d’une partie de son catalogue.

Youngblood, une création très personnelle

La première apparition des Youngblood dans Megaton Comics Explosion #1 (Megaton Comics)

Rob Liefeld crée Youngblood dans les années 80 et place une première version de l’équipe dans la revue Megaton Comics Explosion #1 de son ami Gary Carlson. Une série est même prévue, scénarisée par Hank Kanalz, mais qui ne verra jamais le jour. Ça n’empêchera pas Liefeld de percer chez DC Comics avec Hawk & Dove, puis chez Marvel avec New Mutants et X-Force. En 1991, il travaille sur une relance des New Titans pour DC Comics, mais qui n’ira pas jusqu’au bout. Il utilisera tout de même ses designs pour retravailler une nouvelle mouture de Youngblood qui lui servira pour concevoir sa série pour Image.

Les deux couvertures de Youngblood #1 par Rob Liefeld (Image Comics)

À cette époque, Liefeld est en effet en pleine discussion pour monter un label indépendant. Avec ses amis Erik Larsen et Jim Valentino, il discute avec Dave Olbrich, rédacteur en chef de l’éditeur indépendant Malibu Comics. Le credo du trio est de permettre aux auteurs de recevoir la juste rétribution de leur travail en étant propriétaires des droits de leur création, et non pas offrir les bénéfices de leurs inventions à leurs employeurs, comme Marvel ou DC. Malibu accepte d’apporter un support technique pour permettre la sortie des séries du label. Ainsi, d’un même mouvement, les plus grandes stars de Marvel (Todd McFarlane, Jim Lee, Marc Silvestri, Whilce Portacio, Erik Larsen, Jim Valentino et donc Liefeld) quittent le navire et créent leurs propres séries. Liefeld sera même le premier à se lancer avec Youngblood. Avec le succès, les fondateurs d’Image se sépareront de Malibu un peu moins d’un an plus tard, n’ayant plus besoin de son infrastructure.

Couverture du volume 2  par Eric Stephenson et Roger Cruz chez Image. Un an après, Liefeld était poussé vers la porte du collectif.

Quelques années plus tard, en 1996, Image est le troisième éditeur de l’industrie, mais à force de coups de gueule et de décisions contre-productives, Liefeld s’est mis tout ses collègues à dos, poussant notamment Marc Silvestri au départ. Volontairement ou fortement contraint, Liefeld annonce qu’il quitte finalement la maison d’édition qu’il a contribué à créer, emportant avec lui ses créations. Il rebondit avec la fondation d’Awesome avec comme partenaire le scénariste Jeph Loeb. Celui-ci amène à la table Scott Mitchell Rosenberg, un homme que Liefeld connaît bien puisqu’il s’agit d’un des fondateurs de Malibu, et qui accepte de financer le nouveau label. Liefeld, lui, apporte les fonds d’un autre investisseur, John Hyde. Hyde et Rosenberg n’arriveront cependant pas à s’entendre. Avec la fin d’Awesome, Liefeld, Hyde et Rosenberg se partagent pourtant cordialement le catalogue de personnages, recevant chacun huit titres. Liefeld récupère Bloodstrike, Brigade, Berzerkers, Bloodwulf, Re:Gex, Kaboom, Avengelyne et Cybrid tandis que Youngblood atterrit chez Rosenberg. De son coté, Hyde fera main basse sur Prophet et Glory.

Couverture de Youngblood #1 chez Awesome Comics en 1998. Une reprise éphémère par Alan Moore et Steve Skroce qui ne dura que deux numéros.

De l’aveu de Liefeld, toutes ces dernières années, ses rapports avec Rosenberg ont été cordiaux et productifs, Liefeld servant volontiers à la promotion de Youngblood notamment lorsque cette dernière série fait l’objet d’un accord pour une adaptation filmique en 2009 par Brett Ratner. Rosenberg est en effet un spécialiste de la promotion forcenée de comic-books auprès d’Hollywood puisque c’est à lui que l’on doit l’adaptation de Cowboys vs. Aliens au cinéma, alors qu’il n’avait qu’un titre et une couverture. Pourtant, le deal de 2009 avec Reliance Entertainment n’aboutit pas et en 2018, Rosenberg informe Liefeld que, pour lever de nouveaux fonds, il s’est associé avec un nouvel intervenant, un certain Andrew Rev.

Couverture de Youngblood Bloodsport #1 par Rob Liefeld, publié sous le blason d’Arcade Comics. Sous ce label, Liefeld tenta, en 2004, de rallier des scénaristes comme Robert Kirkman et Mark Millar, mais aucune des séries lancées n’aboutira.

Dépossédé

Andrew Rev est déjà connu dans le domaine des comic-books. Au début des années 90, c’est lui qui renfloue l’éditeur indépendant Comico, alors en pleine banqueroute. Nouveau propriétaire de la maison d’édition, il recevra d’ailleurs à l’époque un coup de fil d’un certain Jim Lee, à la recherche d’un éditeur pour supporter la parution des séries de ses collègues d’Image. Comme on l’a vu, c’est finalement les amis de Liefeld chez Malibu qui emporteront le morceau. Rev sera également au cœur d’imbroglios liés aux droits des personnages publiés par l’entreprise. Il bloque ainsi les droits de Grendel et Mage, créés par Matt Wagner. Celui-ci les récupérera pleinement au cours des années 90 et partira pour Dark Horse Comics. En revanche, il sécurisera à son profit les droits d’Elementals, la série de super-héros que Bill Willingham (Fables) créa au milieu des années 80 avec un certain succès. Au point que Rev passera une bonne moitié des 90s à surexploiter la licence… avant de disparaître de l’industrie.

Couverture de Youngblood #1 de 2008 par Derec Donovan (Image Comics). Malgré la présence du scénariste Joe Casey, la série ne convainquera pas le lectorat, mais servit probablement à vendre le concept à Brett Ratner.

Le voilà qui refait donc surface. Avec son association avec Rosenberg, il est donc l’heureux propriétaire de Youngblood, qu’il compte publier (même si il ne l’a pas confirmé) au sein d’ une nouvelle maison d’édition appelée Terrific Production. Au dernier San Diego Comic Con, il a d’ailleurs effectué une revue de portfolio pour trouver de nouveaux talents pour sa nouvelle structure. Cependant, alors que Liefeld a toujours été associé – avec raison – au destin de sa création, il semble que les relations entre les deux hommes ont été exécrables, Rev prenant Liefeld de haut, l’assurant qu’il ferait de lui une star du niveau de Todd McFarlane (sic), mais lui imposant des essais pour pouvoir travailler sur sa propre série. Visiblement écœuré, Liefeld s’est fendu d’un post sur Facebook où il explique la situation et où il annonce renoncer à s’occuper de sa création. Contacté par plusieurs sites d’information, Rev s’est fait une règle de ne jamais prononcer le nom de Liefeld, préférant l’appeler “le créateur”, pour ne pas lui faire de publicité, selon lui, mais ajoutant bien sûr à l’affront.

Couverture de Youngblood #71 par Rob Liefeld (Image Comics). Pilotée par le scénariste John McLaughlin et le dessinateur Jon Malin, cette reprise tente de cumuler toutes les séries précedentes pour arriver une numérotation plus imposante.

Son équipe et lui font en tout cas preuve d’un amateurisme complet, contactant Ryan Stegman sur son compte Twitter pour lui demander si il est capable de faire du séquentiel et lui promettant la carrière de Tony Daniel, qu’ils auraient construites (???). Une blague pour celui qui dessine actuellement l’événement de l’automne chez Marvel. Et ne parlons pas d’une prise de contact très maladroite avec Evan Dorkin alors qu’il rendait hommage au dessinateur Ernie Colon, disparu récemment.

Couverture de Youngblood #1 de 2017 par Jim Towe (Image Comics). Une énième tentative de relance où Liefeld parie sur de jeunes auteurs prometteurs

Bref, Liefeld doit donc abandonner, impuissant, une de ses créations les plus personnelles à des mains aux mieux maladroites, au pire incompétentes. Alors qu’il est souvent conspué pour la pauvreté de ses histoires et de ses dessins, les mauvaises langues pourraient finalement dire que ça ne change pas vraiment de d’habitude.

Source : The Beat

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