Lancée en 1971, Mister Miracle est une des création phare du Quatrième Monde de Jack Kirby. Scott Free est le fils d’IzayaHigh Father (le Haut Père), dirigeant New Genesis (Néo-Génésis), un monde paradisiaque en conflit perpétuel avec Apokolips, une planète infernale sous la coupe du terrible Darkseid. Pour mettre fin à la guerre, un terrible pacte est scellé. Les enfants des deux dirigeants sont échangés. Orion, le fils de Darkseid, est envoyé sur Néo-Génésis où il passe une jeunesse heureuse. Scott Free est envoyé sur Apokolips où il est “élévé” par Granny Goodness (Mamie Bonheur). Il rencontre alors Big Barda, une des Furies de Mamie.

Au fil des ans, malgré les sévices et les tortures, Scott Free multiplie les tentatives de libération jusqu’au jour où enfin, il peut s’échapper vers la Terre. Il y rencontre Thaddeus Brown, alias Mister Miracle, un artiste de cirque, spécialisé dans l’escapologie, l’art de l’évasion. Après la mort de Brown, Free prend son identité pour le venger, puis continue de faire vivre son identité dans une tournée autour des États-Unis. Il peut compter sur Barda qui l’a rejoint et qu’il épouse, ainsi que sur Oberon, l’assistant de Brown, qui l’aide dans ses numéros. Durant un temps, le trio fait parti de la Justice League (Ligue de Justice), une vie que Barda et Miracle doivent concilier avec une vie de couple banale de banlieusards.

Darkseid est.

Malgré ses origines, Mister Miracle a toujours été un personnage plutôt optimiste et coloré. Il est alors perturbant de découvrir les premières pages de l’album, où l’on découvre un Scott Free en train de s’ouvrir les veines dans sa salle de bain. Il est sauvé par sa femme Barda. On découvre ensuite un personnage en pleine dépression. On apprend qu’Oberon, son meilleur ami, est décédé depuis peu. Dans la foulée, Izaya, le Haut-Père, est tué par Darkseid, mettant Orion à la tête de Néo-Génésis. La guerre totale avec Apokolips est en marche.

Très vite, Scott Free se demande si il n’est pas victime de l’équation d’Anti-vie, cette arme ultime maintenant aux mains de Darkseid. Au fil des cases, des écrans noirs rappellent sans cesse que “Darkseid est”. Un mantra, inventé par Grant Morisson dans ses JLA, repété sans cesse, montrant l’inexorabilité de la menace qu’est le dieu d’Apokolips. D’autant que Miracle doit composer aussi avec son “frère” Orion qui, à la tête de Néo-Génésis, devient l’incarnation du totalitarisme, comme en témoigne l’implacable absurdité du procès qu’il intente à Miracle. Est-il lui aussi victime de l’équation d’Anti-vie ? Miracle s’interroge tout autant sur lui-même, sa propre identité alors qu’il se rend compte qu’il ne connait même pas son véritable nom. Scott Free, Mister Miracle ne sont finalement que des sobriquets gagnés au fil de son existence. Il s’interroge également sur la réalité autour de lui. Une réalité partagé entre la banalité de son quotidien sur Terre avec Barda et les horreurs de la guerre contre Apokolips, à l’autre bout de l’univers.

Réflexion & dépression

Le lecteur se rend compte que tout ce qu’il voit est sujet à caution. Passé les premières pages, le scénariste Tom King et le dessinateur Mitch Gerads ont décidé de proposer une forme très rigoureuse : un gaufrier de neuf cases par pages, avec des altérations de l’image, comme si l’on regardait une vieille télévision cathodique. Et la voix-off, très déclamative, ne cache pas qu’il y a manipulation dans l’air. À l’image du personnage principal, on est véritablement étouffé, emprisonné à travers les pages.

Un effet entièrement voulu par le scénariste : “Je voulais écrire à propos de l’ére Trump, mais je ne voulais pas me contenter de dire “Trump craint” ou “le fascisme, c’est pas bien”. Ça ne mène nulle part, c’est juste mettre votre fil Tweeter en images au final. Ce que je voulais, c’est capturer l’émotion d’une période, ses angoisses. Alan Moore a capturé les angoisses des années 80, tout comme Kirby a capté celles des années 70 ou même Lee l’optimisme des années 60. Comme eux, je veux capturer le ressenti, plus que parler politique. C’est ce qui m’intéressait, c’est la meilleure façon de ne pas faire de polémiques stériles. Après quatre pages, nous passons en gaufrier de neuf cases, ça vous donne une impression de claustrophobie, la sensation d’être emprisonné, pas seulement dans les thèmes et les mots, mais aussi dans la structure même de la case. Mister Miracle est derrière les mêmes barreaux que nous avions dans Omega Men ; comment va-t-il s’en échapper ?

King et Gerads ne se gêne effectivement pas pour égratigner le monde actuel : son fascisme rampant, sa superficialité, notamment médiatique. Entre la forme et les thèmes, Mister Miracle convoque immanquablement des œuvres comme le Watchmen d’Alan Moore et Dave Gibbons ou le Elektra Assassin de Frank Miller et Bill Sienkiewicz. Si Miracle a été créé dans les années 70, il a passé les années 80 dans le giron souriant et comique des séries de Keith Giffen et J.M. DeMatteis. Trente ans après, King le fait passer par la case “Grim & Gritty”. Les deux auteurs installent une atmosphère en permanence incertaine, au bord du gouffre, autant pour le personnage que pour le lecteur, qui rappellent furieusement la littérature de Philip K. Dick. D’autant que les auteurs n’hésitent pas à taper dans le discours méta, en utilisant les figures d’Oberon et de Funky Flashman, qui sont autant de représentations de Jack Kirby et Stan Lee. Jack Kirby, de son vrai nom, Jacob Kurtzberg. Et le prénom Jacob va avoir une importance capitale pour Scott Free.

L’échelle de Jacob

Dans la culture biblique, l’échelle de Jacob symbolise la séparation entre l’homme et le paradis, le divin. C’était aussi le nom de l’échelle qui séparait Scott Free de la liberté dans les fosses de Mamie Bonheur. Difficile de ne pas penser également à l’Echelle de Jacob d’Adrian Lyne, film où un vétéran du Vietnam est victime d’hallucinations qui lui font douter de sa santé mentale. Miracle, comme le Jacob du film est dans un entre-deux, entre humanité et divinité, entre Enfer et Paradis, un purgatoire que le roi de l’évasion refuse de quitter. Pour un autre Jacob justement.

Œuvre très riche, ouverte à de nombreuses interprétations (l’aspect autobiographique pour Tom King n’est notamment pas à négliger), cette maxi-série en douze numéros s’impose sans conteste comme une des claques de l’année, une des bandes qui vous restera le plus dans la tête. Là d’où Scott Free ne peut pas s’échapper.

Mister Miracle (Mister Miracle Director’s Cut#1, Mister Miracle #2-12), Urban Comics, 328 pages, 28€. Sortie le 31 mai 2019. Traduction de Jérome Wicky, lettrage de Moscow Eye.

.