Si le nom de l'Argentin Pablo Agüero n'est pas aussi reconnu à l'international que, disons, Diego Maradona, son cinquième film, Les Sorcières d'Akelarre, a fait grand bruit dans le circuit des festivals, en particulier au prestigieux festival des Goyas d'où il est reparti avec pas moins que cinq récompenses félicitant ses qualités techniques, artistiques et musicales à hauteur de ce qu'il mérite. Ce film d'auteur fantastique et historique déboule (de cristal) aujourd'hui en vidéo chez Blaq Out. Occasion de découvrir l'envers d'un pan d'histoire sordide des pays basques dans ce film incroyablement beau et palpitant, le plus primé de son pays jusque-là.

Au pays enchanté

L'histoire se déroule en 1609 sur ce minuscule pan de frontière séparant la France de l'Espagne, paysage ensoleillé et idyllique où s'amusent de jeunes et innocentes villageoises, amoureuses des bois. Mais le cadre d'émerveillement tourne court quand débarque l'Inquisition espagnole et sa cohorte de fanatiques, bien décidés qu'ils sont à punir les contrevenantes aux ordres de Dieu. En effet, le pays vit dans la psychose de la sorcellerie et ce sont bien sûr les jeunes et jolies jeunes filles, tentatrices en diable (si on ose dire) qui sont toutes désignées pour satisfaire les pulsions de tortures physiques et mentales des hommes d'églises. Des bigots pas si pieux que cela, une brèche morale dans laquelle les jeunes filles vont s'immiscer pour se tirer de ce mauvais pas, quitte à simuler leurs pouvoirs.

Jeunesse sacrifiée

Pour sa tragique histoire teintée parfois d'étonnantes touches de comédie, le réalisateur s'est inspiré du livre Tableau de l'inconstance des mauvais anges et démons (Pierre de Rosteguy de Lancre, véritable inquisiteur ici magistralement interprété à l'écran par l'acteur germano-hispanique Àlex Brendemühl) ainsi que d'un essai de 1862 de Jules Michelet, tout simplement nommé La Sorcière, des documents aujourd'hui plutôt contestés par les historiens, dépeignant la sorcellerie comme un triomphe païen en devenir face à la forme d'oppression institutionalisée qu'est l'Inquisition. Un angle d'attaque forcément adapté à l'ère du temps, où le féminisme et les luttes pour les droits des femmes ont pris tout leur essor. Les Sorcières d'Akelarre, malgré sa cruauté et son aspect dramatique, est ainsi une ode à l'entraide féminine, prônant un retour aux valeurs innées de l'être humain, loin de la barbarie, avançant même une solution non violente à l'oppression : se foutre royalement de la gueule de la crédulité des hommes pour triompher de leur obscurantisme borné.

Féminisme & jeunesse

C'est ainsi que Ana (bluffante Amala Aberasturi) et ses amies vont tromper leurs pathétiques geôliers en jouant le jeu, prétextant que le diable leur apparait bel et bien et envisageant la situation comme un jeu. Car les sorcières condamnées à l'époque étaient rarement les vieilles dames au nez moucheté, mais de jeunes adolescentes dont les charmes naissant étaient tout à fait à même de troubler des hommes cruels forcés au célibat par les rigueurs de l'Église. C'est donc bien plus qu'un combat de la nature contre l'ordre qui se joue dans le film, mais celui d'une jeunesse en révolte, capable de s'amuser et de chanter au milieu des drames et de la mort, sans jamais se déraciner sa philosophie, ni de son âme d'enfant.

Un combat idéologique sincère autant que nécessaire ayant ici fait l'objet d'un contexte plastique hautement authentique, grâce à des costumes incroyables et des décors naturels contrastant lourdement avec les intérieurs de pierre, de bois et de chaume enténébrés où les "sorcières" subiront la question jusqu'à un envoûtant sabbat, finement chorégraphié et hallucinant de beauté (le moment de grâce du film) débouchant sur une fin totalement ouverte, fantastique même, laissant libre d'interprétation la totalité des événements se déroulant dans ses 90 minutes qui filent comme l'éclair. Un film a regarder absolument dans sa langue d'origine, tant le patois y tient son importance, réhaussant hautement l'authenticité de ce récit qui rappelle, sous un angle bien différente toutefois, La Chasse aux Sorcières d'Arthur Miller, autre récit inspiré de faits réels ayant fait tristement entrer dans l'Histoire la ville de Salem  au panthéon de la sorcellerie.

L'incroyable séquence finale du sabbat : un moment de pur cinéma somptueusement photographié

Ce merveilleux document à la fois fictionnel, engagé et historique, Blaq Out le livre avec trois bonus : une entretien avec Pablo Agüero d'une durée de 27 minutes; pas moins de cinq minutes de scènes coupées, pas nécessairement grandioses, même si 'on peut questionner leur retrait du montage final et une vignette où le réalisateur souligne l'importance des bougies dans le film, lueur d'espoir à laquelle les héroïnes se raccrochent en attendant leur tour de passer à la torture.

Les Sorcières d'Akelarre est disponible chez Blaq Out en DVD / Blu-Ray.

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