Avec La Guerre, Garth Ennis et Becky Cloonan nous proposent de suivre les aventures d’un groupe de trentenaires dans un monde où la guerre nucléaire est sur le point d’éclater. Reconnu à tort pour ses histoires trash et provocatrices (The Boys, Preacher), Garth Ennis nous propose ici un récit poignant, moderne et d’une noirceur abyssale à mille lieues de ce qu’il propose actuellement.
Une œuvre coup de poing dont vous ne sortirez pas indemne.
Sommaire

image © BOOM STUDIOS, Garth Ennis & Becky Cloonan
Un Garth Ennis très différent
J’ai toujours défendu Garth Ennis, mais pas pour les mêmes raisons que la plupart des lecteurs. En effet, j’apprécie très peu le style provocateur et autant je trouve un sens à Preacher, beaucoup plus profond que ce que l’on pense, autant je trouve que The Boys n’est qu’une caricature de ce qu’il sait faire. Ce qui est vraiment dommage lorsqu’on sait que c’est cette série (et son adaptation sur Amazon Prime) qui l’a fait connaître du grand public.
Parce que si l’on s’intéresse un peu à la carrière de cet auteur, on sait qu’il est aussi capable de livrer des récits plutôt introspectifs, profonds et d’une noirceur très éloignée du pipi/caca/prout que les lecteurs adorent. Il suffit de lire certains de ses épisodes de Hitman voire de relire les relations entre Preacher, Tulip et Cassidy pour se rendre compte qu’Ennis, lorsqu’il en a envie, est largement capable de s’éloigner de son concept provocateur de base pour livrer une étude de la psyché humaine d’une grande finesse. Et récemment, il semble partir dans cette direction, comme l’avait prouvé la mini-série A Walk Through Hell, qui nous racontait l’histoire de deux policiers confrontés au diable au fond d’un entrepôt.
Et dans La Guerre, Ennis livre à mon sens l’une de ses histoires les plus profondes et surtout, les plus déprimantes. La Guerre nous propose une ambiance d’une noirceur absolue sans aucune touche d’humour. Récit moderne et finalement très délicat, c’est peut-être l’un des meilleurs titres de cet auteur depuis des années, voire des décennies. Mais d’une noirceur absolue. À tel point qu’on s’inquiète légitimement du bien-être de l’auteur et de sa santé mentale à la fin de la lecture !

image © BOOM STUDIOS, Garth Ennis & Becky Cloonan
No future
L’histoire commence avec huit amis assis dans un appartement et en train de discuter de la situation ukrainienne autour d’un verre. Chacun y va de ses spéculations, de ses complots, de sa haine ou de son attachement aux réseaux sociaux. Bref, une discussion entre trentenaires sur le monde d’aujourd’hui dans un appartement cossu de New-York ou d’une autre grande ville. C’est déjà très inhabituel pour du Ennis, plus habitué aux récits de guerre, qui lorgne ici vers les terres d’un James Tynion IV. Ces premières pages seraient tirées d’une partie de The Nice House of The Lake que cela ne surprendrait personne. On est plus dans la mouvance d’un film indépendant américain de Noah Baumbach qu’un film de guerre comme Le Pont de la Rivière Kwaï.
Arrive finalement la guerre, la dernière. La guerre atomique qui détruit des pays en entier et qui va frapper de plein fouet nos personnages. Composé de petits chapitres à suivre d’une dizaine de pages (l’histoire a été publiée par Boom Studios dans une revue anthologique), La Guerre suit le destin (forcément tragique) de ces amis et s’intéresse plus particulièrement à un couple dont le mari est perclus de certitudes bien pensantes et dont la femme est enceinte de leur premier enfant. Et c’est là qu’Ennis nous bouleverse.
Des récits où des gens bien sous tout rapport sont totalement détruits par les catastrophes et la violence, il y en a des tonnes. Robert Kirkman a même exploré ça pendant près de 200 épisodes pour Walking Dead. Sauf qu’il suffit d’à peine 80 pages à Ennis (et Cloonan, ne l’oublions pas) pour sublimer cette évolution et l’amener dans des territoires nettement plus dérangeants que les titres de zombies. Car ici, on n’utilise pas cet artifice pour mettre les personnages face à une déformation de leur humanité. Dans La Guerre, c’est la défaite de la conscience contre la colère. Mieux que ça, c’est l’anéantissement des certitudes humaines et la frustration de la mort qui explose au fil des pages. Autant vous dire que si vous prenez ce titre pour y retrouver l’esprit de The Boys, vous n’êtes tout simplement pas prêts.

image © BOOM STUDIOS, Garth Ennis & Becky Cloonan
Des dessins au diapason
Il faut rendre aussi justice à Becky Cloonan, que je n’ai pas assez cité jusque-là mais qui livre des planches d’une incroyable finesse, comme à son habitude. Son travail et son trait assez rond lui permettent de donner une humanité au récit d’Ennis et de faire passer les scènes les plus dérangeantes de La Guerre.
Pour résumer, La Guerre est certainement l’œuvre la plus dépressive et la plus dérangeante de l’année. Un comic book bouleversant, glaçant et d’une profondeur rare, qu’il ne faut pas lire tard le soir ou lorsque l’on est un peu déprimé. Un récit qui va vous secouer par sa noirceur, bref, tout ce que j’ai envie de lire dans un comics moderne !
Ce qu’on retient de La Guerre
Points forts
- Un des meilleurs comics de l’année
- Une œuvre poignante, profonde et traumatisante
- Un désespoir absolu
- De somptueux dessins de Becky Cloonan
Points faibles
- Je n’en vois pas
La Guerre, par Garth Ennis et Becky Cloonan, traduit par Jérémy Manesse ; disponible chez Urban dans la collection Grand format, 104 pages, 20,50 euros.





