Il arrive parfois que le lecteur se trouve un peu démuni face à une histoire dont il cherche désespérément le sens. Le scénariste est-il bien plus intelligent que lui ou bien a-t-il tout simplement décidé de ne pas écrire pour lui ?

Tête de gondole

Avant d’être le chanteur du groupe My Chemical Romance, Gerard Way a été un fan de comic-books et notamment lecteur assidu de la période Grant Morrison sur la série Doom Patrol, au point qu’il intègre l’École des Arts Visuels de New York, dont il sortira diplômé. Il entre alors comme stagiaire chez Cartoon Network. Les attentats du 11 septembre 2001 le marquent au point qu’il écrit une chanson qui le mènera à la création de My Chemical Romance et à sa carrière de rock star. Néanmoins, il gardera toujours un intérêt pour sa passion de jeunesse au point de développer son propre comic-book en 2007 : Umbrella Academy : Apocalypse Suite. Un titre qui recevra un très bon accueil critique, notamment de son idole Grant Morrison. Il donnera deux suite à Umbrella Academy, avec Dallas et Hotel Oblivion, et travaillera à une extension BD d’un de ses albums, The True Lives of the Fabulous Killjoys, avec la dessinatrice Becky Cloonan.

Toujours avec Cloonan, il fait une proposition de relance de la Doom Patrol à DC Comics, mais son propre emploi du temps l’empêche de continuer. Néanmoins les pontes de DC, Dan Didio et Jim Lee, semblent intéressés et lui laisse le temps de se libérer et de retravailler son projet. Les trois hommes tombent cependant d’accord sur le fait que « sa » Doom Patrol n’entre sans aucun cadre éditorial de la maison d’édition. Qu’importe, il lui en sera créé un sur mesure. Il est ainsi bombardé à la tête du label DC’s Young Animal, une série de titres où des personnages DC sont repensés avec un ton plus mature. Way peut ainsi proposer une nouvelle série Doom Patrol, avec le dessinateur Nick Derington.

La première version de Doom Patrol façon Way par Becky Cloonan (DC Comics)

Parcours chaotique

Urban propose dans ce premier tome les douze numéro de la première série. Les six premiers épisodes forment l’arche « Une brique à la fois ». On y fait la connaissance de Casey Brinke et de son collègue Samuel Reynolds, deux ambulanciers aux caractères différents. Casey est une jeune idéaliste qui vit à cent à l’heure, tandis que Sam est plus placide et fataliste. Suite à l’explosion d’un sandwich (ouaip), les deux font la rencontre de Robotman , de retour d’un autre univers, juste avant qu’il se fasse éclater par un poids-lourd. Casey ramène les pièces détachées chez elle avant que son colocataire ne se fasse exploser par une certaine Terry Aucune qui devient sans plus de cérémonie, la nouvelle co-locataire de Casey. L’appartement est ensuite attaqué par les hommes d’une entreprise interdimensionnel de viande, à la recherche d‘une entité capable de créer la vie à volonté, anciennement connu sous le nom de Danny the Street, membre de la Doom Patrol. Durant le combat, le chat de Casey s’enfuit, Robotman est reconstruit et retrouve son co-équipier Negative Man tandis que Flex Mentallo guide Casey jusqu’à Danny qui se trouve être sa propre… ambulance. Mais elle n’est pas au bout de ses surprises puisqu’elle découvre le véritable secret de ses origines. L’équipe finit par se réunir pour contrer la menace de la corporation et retrouvera à l’occasion un autre membre perdu, Crazy Jane.

Le numéro 7 est un épisode de transition, illustré par Mike Allred tout de même, excusez du peu. Niles Caulder, alias The Chief, tente de reprendre le contrôle de son équipe en essayant de lui faire revivre le bon vieux temps. La mission consiste à récupérer de la gelée conçue par les idées négatives de l’humanité et qui sert de source d’énergie à un autre monde. Il s’agit encore d’une magouille du Chef pour éponger ses dettes. Dans « Nada » (Doom Patrol #8-11), l’équipe se retrouvent face à la confrérie de Nada, une variation de la Confrérie Dada avec toujours à sa tête M. Personne. Cette nouvelle équipe recrute Lucius, le fils de Samuel Reynolds, en conflit avec ses parents et qui se découvre des talents de sorcier. M.Personne est aussi à l’origine de la commercialisation de compléments alimentaires appelés « M€rd€ » et qui rend les gens dépendants, dont Casey. Cette dernière doit aussi faire face au retour de son chat sous une forme humanoïde et à ses sentiments pour sa co-locataire mystérieuse, Terry. Ajoutez à cela un super-héros qui perdu son apparence et qui n’est plus qu’une ombre blanche et de jeunes dieux qu’on doit divertir pour éviter qu’ils ne détruisent l’univers et vous aurez une vue (à peu près) d’ensemble. Le numéro 12 verra Lucius et ses parents partir dans une quête dans le royaume de Daemonie, un monde de fantasy qui les transformera profondément.

Amis cartésiens, passez votre chemin

On le voit, Gerard Way ne manque pas d’idées, c’est le moins que l’on puisse dire. Le problème réside plutôt dans sa narration. Tout va très vite, les événements se succèdent sans fil conducteur et surtout sans logique réelle. Les personnages réagissent de façon complètement décalée : un sandwich explose dans une poubelle ? Pas grave, partons pour la prochaine mission. Un co-locataire explose suite à un numéro de claquettes ? Qu’à cela ne tienne, recueillons l’artiste responsable comme nouvelle co-turne, etc. etc. Tout est de cet acabit et Way demande à son lecteur d’avaler beaucoup de couleuvres pour suivre le fil d’un récit qui part dans tous les sens. On sait rarement où on est, on devine plus ou moins quand on est et on ne sait pas bien où l’action veut en venir. Une fois l’équipe réunie, difficile de cerner quel en est l’objectif. Selon Way, la Doom Patrol est une équipe de secours de la réalité, mais les protagonistes semblent plutôt pousser par le vent. D’autant qu’à part Casey Brinke, aucun personnage n’est vraiment caractérisé et on serait bien en peine de savoir qui pense quoi. Remarquez que même avec Casey, on est pas plus avancé tant ses réactions et son comportement sont erratiques, même s’il est évident que c’est son enthousiasme et son idéalisme qui porte l’écriture de Way.

Exercice d’écriture automatique ? Récit d’un rêve ? Il est assez difficile de cerner une narration qui semble destinée à aligner les idées comme elles viennent, mais sans se soucier d’y mettre du liant, de l’humain, de l’affect, et surtout sans se soucier de guider le lecteur, laissé à lui-même face à un objet étrange et difficilement appréhendable. Certes, on devine bien une critique sociale à l’œuvre. Les intrigues tournent essentiellement autour de la bouffe. Way se méfie de ce que l’on mange et n’aime pas les industries agro-alimentaires. C’est un végétarien assumé et on peut y voir une dénonciation un peu trop frustre et qui ne mène pas bien loin. Dans sa postface, Way cite un de ses lecteurs qui ne comprenait pas le déroulement de l’histoire, mais sentait où les auteurs voulaient en venir (il a bien de la chance). Le lecteur finissait par écrire : « Je ne peux pas émettre de critique pertinente de cette série, parce qu’elle se dérobe à la critique« . Voilà une citation bien pratique qui résume la difficulté de parler de la Doom Patrol de Gerard Way dont on ne sait pas bien si il sait vraiment ce qu’il fait ou s’il se contente de vouloir retrouver la simple ambiance du run de Morrison, qu’il a tant admiré dans sa jeunesse.

Élucubration intellectuelle ou jeu nostalgique, dans les deux cas, Way a malheureusement tendance à exclure le lecteur et il faudra probablement lire la suite de la série (Doom Patrol : Weight of the World) pour déterminer dans quel camp se situe réellement le scénariste. En revanche, on ne peut que louer le talent du dessinateur Nick Derington qui illustre les délires de Way avec une fluidité et une élégance sans pareille. C’est véritablement la révélation de cet album.

Gerard Way présente Doom Patrol, tome 1 (Doom Patrol #1-12), Urban Vertigo, 352 pages, 28 €. Sortie le 11 octobre 2019. Traduction de Julien Di Giacomo, lettrage de Moscow Eye.

 

 

 

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