Alors que la saison 1 de Doom Patrol est actuellement diffusée en France sur Syfy, revenons sur une équipe certes peu connue des comic-books, mais qui mérite le détour.

Une équipe d’outsiders

La Doom Patrol (parfois traduite en Patrouille Z de par chez nous) est une équipe créée en 1963 par les scénaristes Arnold Drake et Bob Haney ainsi que par le dessinateur Bruno Premiani. La revue anthologique My Greatest Adventures de National Periodical Publications (future DC Comics) est alors en perdition et pour la sauver, son responsable éditorial Murray Boltinoff décide d’y introduire un rendez-vous régulier. Il fait donc appel au scénariste Arnold Drake qui lui propose le concept d’une équipe de super-héros. Avec l’aide de son ami Bob Haney, il conçoit les prémisses et les membres du groupe qui se nomme alors The Legion of the Strange.

Niles Caulder, alias The Chief, génie scientifique coincé dans un fauteuil roulant, réunit autour de lui des êtres que le destin a placé en marge de la société. Larry Trainor est un pilote d’essai qui, lors d’un vol, est exposé à de la radioactivité qui l’oblige à porter une tenue speciale pour ne pas irradier ceux qui l’entourent. Il y gagne cependant la capacité de projeter un esprit sombre doté de super-pouvoirs pendant 60 secondes et qui lui vaut le nom de Negative Man. Cliff Steele, quant à lui, est un pilote de voiture qui a un grave accident lors d’une course. Pour le sauver, Caulder transfère son cerveau dans un corps robotisé. D’abord connu sous le nom d’Automaton, il se fait finalement appelé Robotman. Enfin, lorsque l’actrice Rita Farr est exposé à des gazs volcaniques lors d’un tournage en Afrique, elle gagne la capacité de s’agrandir, mais sans pouvoir contrôler ses crises de croissances.

Tous ont pour point commun d’avoir été au sommet de leur talent et de leur notoriété avant de sombrer dans la solitude après avoir subi des modifications physiques trop importantes pour être acceptés par la société.

Couverture de My Greatest Adventure #80 par Bruno Premiani (DC Comics).

La troupe fait sa première apparition dans My Greatest Adventure #80, daté de juin 1963. Trois mois après sort X-Men #1 chez Marvel où un handicapé réunit et dirige des êtres rejetés eux aussi par la société. Certains n’y verront pas qu’une coïncidence. S’il n’est pas impossible que Stan Lee ait eu vent du projet en cours de développement, difficile d’affirmer qu’il y ait eu copie. D’autant que Doom Patrol est un pur produit de la philosophie Marvel. Drake et Haney étaient en effet très impressionnés par la vivacité des publications de ce petit éditeur, avec ces personnages toujours en butte à la société et qui plaisaient à la jeunesse de l’époque. La série est donc une tentative de transposer cet état d’esprit chez National.

D’ailleurs, si on analyse bien, Doom Patrol est surtout une resucée de Fantastic Four avec son chef hyper-intelligent, sa tête brûlée volante, son ronchon costaud et orange. Tout au plus, Elasti Girl est un personnage féminin plus présent et plus physique que la très discrète et éthérée Invisible Girl. En revanche, niveau graphisme, avec le très sage Bruno Premiani, on est loin de la folie et du dynamisme d’un Jack Kirby.

Couverture de Doom Patrol #121 par Joe Orlando (DC Comics)

Pourtant, la série trouvera son public. Dès le numéro 86, My Greatest Adventure change de nom et devient simplement Doom Patrol. L’équipe y affronte des ennemis hauts en couleurs comme Animal-Vegetable-Mineral Man (DP #89, août 1964) ou encore Brotherhood of Evil (la confrérie du mal, DP #86, mars 1964), composée de The Brain, un cerveau dans un bocal, son fidèle assistant, un singe parlant nommé Monsieur Mallah et la métamorphe Madame Rouge. Le groupe s’élargit également au fil des épisodes avec l’arrivée de Steve Dayton, un riche milliardaire qui, pour impressionner Elasti Girl, adopte l’identité de Mento où un casque spécial lui donne des pouvoirs cérébraux (DP #91, nov. 1964). Les deux finissent par se marier et adoptent le jeune Garfield Logan, un étrange petit garçon à la peau violette, qui peut se métamorphoser en animal et devient donc Beast Boy (DP #99, nov. 1965).

Malgré tout, la popularité du titre s’effilochera au fil des mois. Décision est prise d’arrêter le titre, d’autant qu’Arnold Drake ( resté le seul scénariste du titre) part pour Marvel. S’il écrit bien le dernier numéro inédit (DP #121, Sept.-Oct. 1968), il n’apparaît cependant pas au sein des pages de l’histoire. Murray Boltinoff et Bruno Premiani se mettent en effet en scène pour demander aux lecteurs un élan de soutien. L’épisode se conclut en effet par le sacrifice de l’équipe entière pour sauver le petit village de Codsville face au redoutable plan de Madame Rouge. Si les lecteurs le demandent suffisamment nombreux, l’équipe pourra revenir. Malgré une tentative de retour, avec trois numéros de rééditions entre février et juin 1973, Doom Patrol s’éteint définitivement au numéro 124. Visiblement, les lecteurs n’étaient pas au rendez-vous.

Couverture de DC Special Blue Ribbon #19 (qui réédita d’anciens épisodes aux débuts des années 80) par George Pérez (DC Comics).

Le freak, c’est chic (ou la révolution Morrison)

En août 1977, le scénariste Paul Kupperberg et le dessinateur Joe Staton tentent un revival au travers de trois numéros de la série Showcase (#94-96). Cliff Steele est le seul survivant de l’explosion de Codsville et son esprit est transféré dans un nouveau Robotman. Il découvre alors qu’une nouvelle Doom Patrol est en activité. Très consciemment, Kupperberg lorgne sur les all-new, all-different X-Men qui font le succès de Marvel depuis 1975 et décide de copier la recette en proposant des membres venus du monde entier. Celsius est en fait Arani Caulder, l’ex-femme du Chief, venue d’Inde et dont personne n’avait entendu parler jusque-là. Negative Woman est la cosmonaute soviétique Valentina Vostok, tandis que l’afro-américain Joshua Clay est Tempest. La nouvelle mouture ne prend pas, sans doute parce que ces nouveaux membres tiennent plus de super-héros classiques que de parias handicapés. Kupperberg tentera de les faire vivoter à travers quelques apparitions dans d’autres séries, sans soulever l’enthousiasme des foules.

Beaucoup plus remarqué sera l’arche narrative consacrée à la Doom Patrol originale dans New Teen Titans (#13 à 15, Nov. 1981 à Jan. 1982). Beast Boy est devenu Changeling, mais continue de pleurer la mort de sa mère adoptive. Il apprend que Steve Dayton croit que sa femme et ses amis sont toujours en vie. Il a redonné son ancien corps à Robotman et l’a envoyé à leur recherche. Dayton, Robotman, Changeling et ses amis Titans finiront par retrouver la piste des assassins de la DP, mais Changeling renoncera à sa vengeance, préférant honorer la mémoire des héros défunts.

Couverture de Secret Origins Annual #1 (qui présente l’ancienne et la nouvelle équipe) par John Byrne (DC Comics).

Finalement, en octobre 1987, dix ans après son Showcase #94, Kupperberg parvient à lancer une série mensuelle consacrée à sa version de la Doom Patrol. Au fil des épisodes, il élargit le casting du groupe en introduisant Lodestone (Rhea Jones), Karma (Wayne Hawkins) et Blaze (Scott Fischer). Kupperberg créé également la jeune Dorothy Spinner, une enfant au visage simiesque qui peut faire vivre ses amis imaginaires, tandis que Larry Trainor et The Chief font finalement leur retour. Peu concerné, tout comme le lectorat, le dessinateur Steve Lightle laisse sa place à un jeune Erik Larsen dès le numéro 5 (mars 1988). Graham Nolan se chargera d’illustrer les trois derniers numéros de Kupperberg.

En effet, pour sauver la série, Kupperberg est évincé et le titre est confié au scénariste anglais Grant Morrison, qui fait alors des merveilles sur sa reprise d’Animal Man. Morrison et le dessinateur Richard Case changent drastiquement l’ambiance de la série dès leur premier numéro (DP #19, février 1989). Celsius, Negative Woman, Lodestone, Karma et Blaze ayant été évacués, c’est une équipe resserrée (composée de Robotman, Chief, Tempest et Larry Trainor) qui va devoir affronter les intrigues totalement surréalistes de Morrison. Elle va faire la connaissance de Kay Chaliss, alias Crazy Jane, une jeune femme souffrant de troubles de la personnalité et dont chaque identité possède un pouvoir particulier, mais aussi de Danny The Street, une rue consciente. Larry Trainor est fusionné avec le docteur Eleanor Poole, créant ainsi une entité transgenre et transraciale nommée Rebis. Dorothy Spinner intègre le groupe au numéro 25 (août 1989).

Avec Morrison, Doom Patrol retrouve son thème de prédilection, à savoir l’altérité, physique ou mentale, face à la société. Le scénariste s’amuse également à interroger la place de la réalité et de la fiction, convoquant le mouvement dadaïste avec the Brotherhood of Dada (la confrérie de Dada, DP #26, septembre 1989) ou encore les Scissorsmen (DP #19).

Couverture de Doom Patrol vol.2 #33 par Simon Bisley (DC Comics).

Au cours du run, on apprend également que The Chief avait en fait prémédité les accidents des premiers membres de la DP pour faire tomber ses personnalités de leur piédestal. Morrison s’amuse également à parodier des œuvres connues comme les Fantastic Four de Lee et Kirby, Punisher et la X-Force de Rob Liefeld dans le numéro spécial Doom Force.

Il créé également le personnage de Flex Mentallo (DP #35, août 1990), qui parodie les publicités du programme de musculation de Charles Atlas, qu’on trouvait à foison dans les comic-books. Une parodie qui ne fût pas au goût de la Charles Atlas Company qui poursuivit DC Comics. Le plaignant fut cependant débouté, le tribunal constatant qu’il s’agissait bien d’une parodie et non une copie.

Finalement, Morrison quittera la série au numéro 63. C’est la scénariste Rachel Pollack qui lui succède. Son premier numéro (DP #64, mars 1993) fait entrer la série sous le label Vertigo, la branche plus adulte de DC. Sous la tutelle de Pollack, de nouveaux personnages font leur apparition : the Bandage People, Charlie the Doll et Coagula, un des premiers super-héros transgenres. Cependant, les épisodes de Pollack convainquent beaucoup moins que ceux de Morrison et la série est stoppée au #87 (fév. 1995).

A suivre: Tout et n’importe quoi…

Couverture de Doom Patrol #64 par Brian Bolland (DC Comics).

Couverture de Doom Patrol #64 par Brian Bolland (DC Comics).

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