Alex Nikolavitch sait tout faire. Traducteur (notamment de The Boys et V pour Vendetta),  scénariste (Tengu Do, Deux frères à Hollywood), romancier (Trois Coracles cinglaient vers le couchant), chroniqueur (pour Bruce Lit et parfois ici-même) ou encore essayiste. Son premier essai, Mythe et Super-héros,  est d’ailleurs réédité chez les Moutons Électriques, neuf ans après sa sortie. L’occasion pour nous de discuter avec lui des mythes, des super-héros et des liens entre les deux.

Superpouvoir : Peux-tu nous raconter comment est né le projet Mythe et Super-héros et sa première édition ?

Alex Nikolavitch : J’ai toujours réfléchi à ces idées, étant fasciné par les mythologies du monde depuis tout petit. Et j’avais été frappé, il y a bien longtemps, par un article racontant comment Siegel et Shuster souhaitaient, avec Superman, créer l’équivalent moderne de Samson et d’Hercule. C’est parti de là. J’ai commencé à prendre des notes sur le sujet, et peu à peu, j’ai écrit des articles publiés à l’époque, vers le milieu des années 2000, sur le forum Superpouvoir. Quand les Moutons électriques ont lancé leur collection Bibliothèque des Miroirs BD, explorant pas mal de thématiques comics, je me suis dit que ça vaudrait le coup de compiler et compléter ces articles pour en faire un bouquin faisant le point sur la question. Bon, une fois qu’ils l’ont eu accepté, j’ai fait l’inventaire de mes papiers, je devais avoir 15% ou 20% du volume du bouquin, et 5 à 10 % de plus en ajoutant mes notes. Il a fallu organiser tout ça, le pousser un peu, réfléchir à ce que je n’avais pas exploré, etc. Je n’avais jamais fait ça à cette échelle, j’étais terrorisé. Mais bon, j’ai été soutenu d’un bout à l’autre par l’éditeur.

Couverture de la première édition de Mythe et Super-héros par Sébastien Hayez (Les Moutons Électriques, 2011).

 

Qu’est ce qu’un mythe ? Et en quoi est-ce pertinent de les associer aux super-héros ?

Un mythe, au départ, c’est un récit expliquant l’univers, ou fournissant un modèle à une société et à ses membres. Le super-héros moderne, relevant de l’industrie du divertissement, est forcément d’une autre nature. Et pourtant… et pourtant les comics puisent à pleine poignées dans le fonds mythologique, de façon complètement assumée, comme avec Wonder Woman ou Thor, ou de façon plus discrète, en convoquant l’image de l’homme bestial qui se civilise peu à peu comme Wolverine, le voyage du héros tel qu’on le voit mis en scène dans Daredevil : Born Again, ou en proposant des personnages ayant valeur d’exemple, comme Superman. Et peu à peu, en se structurant, l’univers des super-héros s’est doté d’une cosmogonie, de récits des origines, d’une eschatologie, de tout ce qui fait les grands mythes.

Les mythes antiques, en particulier gréco-romains, ont servi de matériau idéal et évident pour créer de nouveaux super-héros. Couverture de Wonder Woman #1 par George Pérez (DC Comics, 1987).

Les mythes antiques étaient fluctuants, souvent transmis par l’oral. Est-ce qu’on ne pourrait pas les rapprocher des changements de continuité qui secouent régulièrement les comics ?

Chaque auteur qui s’en emparait se les réappropriait. Chaque cité avait sa propre version. Chaque peuple, un mythe frère de celui du voisin. Outre les reboots, qui racontent la même chose sous un nouvel emballage, on a des runs avec chacun sa couleur particulière et des doublons structurels d’un éditeur à l’autre : Thanos comme variation de Darkseid, Man Thing de Swamp Thing, etc. C’est la plasticité du mythe, qui permet à chacun de le faire sien. En art, c’est la même chose, ce n’est pas propre au super-héros : on ne compte plus les versions de Robin des Bois.

Jack Kirby, Grant Morrisson… beaucoup d’auteurs de comics ont joué avec l’idée que les super-héros forment un panthéon.

Un panthéon, c’est une représentation symbolique complète de l’univers et des grandes forces qui l’agitent, et des conflits qu’elles génèrent. Un groupe de super-héros, en équilibrant des forces et des pouvoirs, fonctionne peu ou prou de la même façon. Il doit avoir ses contrastes, sa répartition des domaines de compétence, « les courageux comme les rusés » et ainsi de suite. N’oublions pas que, dans un comics comme dans un mythe, il s’agit de raconter une histoire, et que l’histoire nait des différences et des différents. Après, le côté solaire de Superman et le côté nocturne de Batman, par exemple, peuvent facilement appeler à une interprétation mythique. Certains auteurs adorent jouer avec ça, certains plus consciemment que d’autres. Kirby, grand créateur de héros, savait parfaitement ce qu’il faisait en créant des « Nouveaux Dieux » et en sous-titrant le premier épisode « une épopée pour notre temps ». Forcément, je lui consacre une part appréciable du bouquin.

Des dieux et des panthéons, Jack Kirby en a créé une palanquée.  Extrait d’Eternals #11 par Jack Kirby (Marvel Comics, 1977)

En somme, on raconte toujours les mêmes histoires depuis des siècles. Est-ce que les super-héros ont, malgré tout, apporté quelque chose d’original, de nouveau ?

Les super-héros sont un remix de plein d’autre choses, mais ne s’arrêtent pas à la mythologie. La conquête spatiale s’est intégrée au corpus, des considérations cosmiques, des motifs un peu spécifiques comme le héros à permutation façon Shazam… oui, toute nouvelle manière de raconter finit par faire émerger ses codes et son imagerie propre, même si elle puise à des sources plus anciennes.

Pourquoi une nouvelle édition ? Et qu’apporte-t-elle à la précédente ?

Déjà, parce que la précédente était épuisée. Après, comme je le disais, Mythe et Super-héros était ma première tentative d’écrire un essai structuré. J’y trouvais beaucoup d’imperfections, de manques, de trucs à affiner. Donc, c’était l’occasion. Globalement, c’est le même livre, mais il a été nettoyé de pas mal de scories de style, de structure (le chapitre sur les différents Captain Marvel est beaucoup plus à sa place dans la troisième partie, par exemple), et puis j’ai un peu mis à jour, parce que les comics ont continué d’évoluer dans l’intervalle. C’est la même chose en mieux, disons. Et maintenant, c’est tout en couleurs.

Couverture de la nouvelle édition de Mythe et Super-héros (Les Moutons Électriques, 2020).

En plus de la réédition de Mythe et Super-héros, tu publies ton nouveau roman Les Canaux du Mitan, également chez les Moutons Électriques. Tu peux nous en parler ?

C’est un roman de fantasy, mais d’un genre un peu particulier, flirtant plus avec le western qu’avec les histoires de barbares distribuant de grands coups de hache (même s’il y a des coups de hache dans l’histoire). D’une certaine façon, ça chasse sur les mêmes terres que Mythe et Super-héros, parce que la transmission des histoires et des motifs mythologiques, et leur transformation, joue un rôle important dans le récit. Au départ, c’est l’histoire d’un jeune garçon malheureux dans son patelin qui embarque sur un bateau-cirque peuplé de personnages hauts en couleurs. Presque une métaphore des gamins qui s’évadent en lisant des comics, en fait, maintenant que j’y pense. Depuis Batman #1, en 1940, on sait que les arts du cirque font partie intégrante du décorum des super-héros. Bien entendu, le personnage ignore ce à quoi il s’expose en intégrant la troupe des phénomènes de foire. S’il est au départ le « normal » de la bande, il finit par échapper peu à peu, à son tour, à la normalité, dans un monde où rodent des esprits anciens et puissants, que la modernisation du monde est en train de chasser peu à peu.

Couverture de « Les Canaux du Mitan » de Melchior Ascaride (Les Moutons Électriques, 2020)

Quels sont tes prochains projets ?

Beaucoup de traductions, y compris du très gros et du très lourd, en BD comme en roman, mais aussi une BD sur Youri Gagarine (là encore, il sera question de transmission des icônes), un roman qui fera suite à Trois Coracles Cinglaient vers le Couchant, mon histoire arthurienne sortie l’an passé. Ah, et je travaille aussi, avec Xavier Fournier, sur un « Guide de Gotham«  qui se veut le truc le plus complet ayant jamais existé dans le genre.

Enfin, notre question rituelle, si tu avais un super-pouvoir, quel serait-il ?

Avec tout ce que je fais en ce moment, ce serait cool d’avoir le pouvoir de démultiplication de Jamie Madrox.

 

Merci, Alex , pour tes réponses.

Mythes et Super-héros est donc réédité aux Moutons Électriques et est disponible depuis le 11 septembre.
Les Canaux du Mitan, également chez les Moutons Électriques,  est disponible depuis le 28 août.
Si tout va bien, Alex Nikolavitch sera présent au festival des Utopiales à  Nantes, qui se déroulera du 29 octobre au 1er novembre 2020.

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