Créée en 1963 par le duo de scénaristes Arnold Drake et Bob Haney et par le dessinateur Bruno Premiani, l’équipe de la Doom Patrol s’impose très vite comme une allégorie de l’altérité et de sa vision face au monde. Pourtant, après la fin de la première mouture en 1968, le scénariste Paul Kupperberg tentera de la remettre au goût du jour, mais en ne l’envisageant que comme une série classique de super-héros. Le titre ne retrouvera son identité que sous l’influence du scénariste Grant Morrison qui signera une période remarquée pour son surréalisme et son imagination. Intégrée au label Vertigo avec l’arrivée de la scénariste Rachel Pollack, la série s’interrompra pourtant en 1995. Si le run de Morrison a marqué par son côté foutraque, ce n’est rien par rapport au n’importe quoi éditorial qui va s’installer autour de l’équipe.

Tout et n’importe quoi…

Les années suivantes, on verra assez peu l’équipe et essentiellement dans des versions alternatives. Ainsi découvrira-t-on la Doom Patrol de l’univers Tangent, un autre monde qui fit l’objet de différents numéros spéciaux chez DC au cours du mois de décembre 1997, mais aussi l’équipe fusionnée avec les X-Men dans X-Patrol #1 (avril 1996), dans le cadre de l’opération Amalgam qui s’amusait à réunir les héros DC et Marvel. Alors que la DP a souvent été vu comme une source d’inspiration pour les X-Men, le clou est même enfoncé avec Exciting X-Patrol #1, une suite qui paraît en juin 1997.

Couverture de Tangent Comics : Doom Patrol #1 par Sean Chen (DC Comics).

En decembre 2001, un nouveau volume est lancé par l’éditeur Andrew Helfer. Helfer est particulièrement connu pour avoir supervisé une période particulière de la Justice League à la fin des années 80, la période dite « Bwa-ha-ha« , où la série opéra un virage plus humoristique sous la houlette des scénaristes Keith Giffen et J.M. De Matteis. Il semble qu’il ait voulu retrouver cet esprit avec cette nouvelle mouture qui n’a plus rien à voir avec les versions précédentes, hormis Robotman, qu’il confie au scénariste John Arcudi et au dessinateur Tan Eng Huat. On y suit un groupe monté de toute pièce par l’industriel Thayer Jost, qui veut sa propre équipe de super-héros à des fins publicitaires. Outre Robotman, qui est censé être la caution d’authenticité, on fait ainsi connaissance avec Fever, Freak, Kid Slick et Fast Forward.

Au cours de la série, une deuxième Doom Patrol fait son apparition (Doom Patrol vol.3 #4, mars 2002) pour s’opposer à la nouvelle qu’elle estime n’être qu’un gadget publicitaire qui bafoue l’honneur de la première formation. Elle est composée de Beast Boy, Doctor Light, Elongated Man et Metamorpho. La présence de ces trois dernier héros, issus de la Justice League de Giffen et De Matteis, est un bon indicateur de l’inspiration de ce nouveau volume. Le ton est beaucoup moins surréaliste, plus comique et irrévérencieux que la série précédente. Ainsi Kid Slick, par son attitude constamment défaitiste, se fait surnommer Negative Man par ces compagnons. Pour autant, Arcudi n’oublie pas la série précédente et explique que la majorité des membres ont été tués par les pouvoirs de Dorothy Spinner lorsque celle-ci a fait une crise de nerfs. Un peu oubliée, cette version n’en était pas moins plutôt sympathique, même si elle ne dura que 22 épisodes.

Couverture de Doom Patrol vol.3 #1 par Tan Eng Huat (DC Comics).

En 2004, le dessinateur et scénariste John Byrne entreprend de voler au secours de l’équipe de façon drastique. Dans une saga en six parties de la JLA (#94-99, mai-juillet 2004) où il retrouve son compère Chris Claremont aux dialogues, il réintroduit l’équipe originale, tout en nous expliquant qu’il s’agit en fait de sa première apparition. Avec ce retcon (retroactive continuity ou continuité rétroactive), toutes les apparitions précédentes de l’équipe sont effacées, créant de nombreuses contradictions, notamment avec l’histoire des New Teen Titans. Au retour des quatres membres d’origine s’ajoute l’apparition de trois nouveaux équipiers : Grunt, Nudge et Vortex.

Tout ce petit monde, dans de nouveaux uniformes très x-menien, démarre une nouvelle série (quatrième volume donc), où ils s’en vont combattre des vampires. Faith, un personnage de la JLA, y fait un passage éclair. Écrit et dessiné par un Byrne en perte de vitesse depuis quelques années, le titre ne dure que 18 numéros et ne s’impose pas auprès du lectorat, qui n’a sans doute pas digéré la pirouette un peu trop facile du rebooting.

Couverture de Doom Patrol vol.4 #3 par John Byrne (DC Comics).

Le problème sera résolu avec la saga Infinite Crisis (#1-7, décembre 2005-juin 2006) qui joue de nouveau avec la continuité de DC et réactive l’histoire ancienne de la DP. Avec l’opération One Year Later, on se retrouve propulsé un an après. Dans Teen Titans #34-37 (mai-août 2006), les lecteurs découvrent ce qu’est devenu la Patrouille. Grunt, Nudge et Vortex ont disparu sans laisser de trace, tandis que le quatuor original est à nouveau rejoint par Mento et Beast Boy. Deux obscurs Titans, Vox (Mal Duncan) et Bumblebee (Karen Beecher), viennent grossir les rangs de l’équipe. Mis à part quelques apparitions sporadiques (où la composition de l’équipe fluctue selon le bon vouloir des scénaristes), il faudra attendre 2009 pour que l’équipe retrouve stabilité et cohérence avec une cinquième série régulière.

Couverture de Teen Titans #36 par Tony Daniel (DC Comics).

Nostalgie, quand tu nous tiens…

En octobre 2009, Keith Giffen au scénario et Matthew Clark aux dessins lancent donc ce cinquième volume, où la DP partage sa publication avec les Metal Men le temps des sept premiers numéros. Tous deux se présentent comme des fans de l’équipe et vont vite le démontrer.

Le noyau du groupe reste le quatuor original, mais Giffen fait un véritable travail d’inventaire en intégrant d’anciens membres du groupe aux intrigues. Si il profite du premier épisode pour expédier Grunt et Nudge, au moins n’oublie-t-il pas ces deux rescapés de la période Byrne. Et on verra ainsi les anciens de la période Kupperberg (Negative Woman, Celsius et Tempest) revenir le temps du cross-over Blackest Night. Crazy Jane et Danny the Street de la période Morrison font également leur retour, tout comme Thayer Jost de la période Arcudi. Giffen n’hésite pas à revenir sur l’imbroglio Negative Man/Negative Woman/Rebis ou encore sur la résurrection nébuleuse d’Elasti Girl qui est devenu d’ailleurs Elasti Woman, de la même manière qu’Invisible Girl/Woman pour les Fantastic Four. Giffen revisite également son propre passé de scénariste chez DC en ramenant Ambush Bug, un personnage loufoque qu’il a popularisé dans les années 80. Malgré toute sa bonne volonté, l’équipe artistique ne parvient qu’à maintenir le cap le temps de 22 épisodes.

Couverture de Doom Patrol vol.5 #1 par Matthew Clark (DC Comics).

En 2011, l’univers DC subit un nouveau chambardement cosmique, Flashpoint, qui le fait (plus ou moins) repartir de zéro. C’est le New 52. La Doom Patrol y sera quasiment inexistante. Robotman aura droit à un serial (signé Matt Kindt et Scott Kolins) au sein des six numéros de la courte série My Greatest Adventure, clin d’œil aux origines de l’équipe. On verra finalement l’équipe toute entière dans Justice League #24 (décembre 2013), mais avec la surprise de constater qu’il s’agit de du groupe façon Kupperberg. On comprend rapidement qu’il s’agit de chair à canon puisque la plupart de ses membres tombent sous les coups du Crime Syndicate (Justice League #27, mars 2014) pendant la saga Forever Evil. Justice League #30 (juillet 2014) introduira une nouvelle formation reprenant la composition originale (Chief, Robotman, Elasti Woman, Negative Man),en y ajoutant Element Woman, créée par Geoff Johns durant Flashpoint. Cependant, cette « nouvelle » version n’intéressera ni scénaristes, ni lecteurs.

Extrait de Justice League #31 par Geoff Johns et Doug Mahnke (DC Comics).

Le veritable retour de la Doom Patrol se fera par un biais plutôt inattendu. Musicien, chanteur du groupe rock My Chemical Romance, Gerard Way est aussi un scénariste de comic-books. Il a notamment écrit la très remarquée série The Umbrella Academy chez Dark Horse Comics. Influencé par la Doom Patrol de Grant Morrison qu’il a lue dans sa jeunesse, Way s’ouvre de son envie d’écrire la série aux directeurs de la publication de DC, Dan Didio et Jim Lee. Seulement, aucun cadre éditorial chez DC ne permet de publier une série comme le veut Way. En 2016, avec l’aide de la rédactrice Shelly Bond, il met donc en place le label DC Young Animal, destiné à reprendre certains personnages secondaires de l’univers DC Comics avec un ton plus adulte. Way peut alors lancer la série qu’il désire avec le dessinateur Nick Derrington.

Couverture de Doom Patrol vol.6 #6 par Nick Derrington (DC Comics).

Dans cette nouvelle version, on retrouve l’esprit « autre » du run de Morrison. On y fait la connaissance de Casey Brinke, une ambulancière qui va se retrouver embringuée dans le monde de la Doom Patrol et croiser des têtes connues comme Robotman, Danny the Street, Crazy Jane, Flex Mentallo ou encore The Chief. Plombée par des retards récurrents, la série fera une pause avec le numéro 12. Une pause coupée par « Milk War« , un cross-over entre les séries Young Animal et des personnages majeurs de DC. Doom Patrol croisera ainsi la route de la Justice League dans un numéro spécial.

Finalement, Way, en compagnie de Jeremy Lambert, a repris les commandes avec une nouvelle salve d’épisodes, Doom Patrol: Weight of the World.

On l’a vu, difficile de résumer en quelques lignes l’histoire houleuse de la Doom Patrol qui apparaît de loin en loin pour parfois disparaître aussi vite et qui balance entre différents tons (super-héroïque, surréaliste, comique). Le seul point commun de toutes ces version restant l’indéboulonnable Robotman qui, quoi qu’il arrive reste le symbole de cette équipe qui a décidément bien mal à trouver sa place.

Aujourd’hui, la Doom Patrol a droit à sa propre série télévisée via la plateforme DC Universe, largement inspirée du run de Morrison. Une seconde saison est actuellement en développement est sera disponible sur DC Universe, HBO Max, et sans doute de nouveau sur SyFy en France.

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