An 3000. Ayant renoncé à l’exploration spatiale, la Terre se trouve démunie lorsqu’une flotte extraterrestre attaque le monde. Une des premières nations à tomber est la Grande-Bretagne. Le jeune Tom voit ainsi ses parents mourir alors qu’ils tentent de fuir le pays. Pour échapper aux extraterrestres, Tom se réfugie sur le site archéologique de Glastonbury où il avait l’habitude de travailler. Désespéré, il ouvre une pierre tombale qui libère un fringant chevalier médiéval, qui se débarrasse sans souci de l’escouade alien. L’homme dit être le roi Arthur, le légendaire roi de Bretagne. Et si Tom est sceptique, il doit vite se rendre compte de l’évidence. L’homme libére la magicien Merlin qui, pour sauver la planète, entend bien faire d’Arthur le symbole de la résistance. Il fait libérer Excalibur, l’épée légendaire, devant les caméras du monde entier, en plein cœur de l’immeuble des Nations Unies.

La fantastique épée libère sept âmes, sept chevaliers de la Table Ronde qui se réincarnent dans des corps modernes. La reine Guenièvre se réincarne dans la peau du commandant Joan Acton, qui supervise la défense aérienne des États-Unis tandis que Lancelot se retrouve dans le corps d’un milliardaire philanthrope français (une espèce uniquement trouvable en an 3000). Kay, le frère adoptif d’Arthur, se retrouve dans la peau d’un prolo couvert de dettes, Galaad, le fils de Lancelot, hérite de l’apparence d’un samouraï déchu, prêt à tout pour retrouver son honneur, Gauvain, celle d’un Africain du sud obligé de quitter sa famille. Plus problématique, l’âme de Perceval atterrit dans le corps d’un Néo-derthal, ces colosses génétiquement modifiés à partir de criminels pour servir de main-d’œuvre obéissante. Le chevalier Tristan est quand à lui envoyé dans le corps d’une femme sur le point de se marier. Tous réunis, ces chevaliers vont former une nouvelle Table Ronde, prête à en découdre avec les aliens, mais aussi avec l’esprit maléfique derrière tout ça, la terrible Morgane La Fée.

Si Camelot 3000 pioche allègrement dans le folklore traditionnel anglais, ce fût pourtant une série révolutionnaire en son temps. En 1982, la grande majorité des comic-books sont distribués dans les kiosques à journaux, mais un nouveau débouché est apparu avec les librairies spécialisées, ces comic-shops qui vendent exclusivement de la BD et les produits afférents. Ce nouveau mode de diffusion attirent les éditeurs qui y voient un moyen de proposer des produits plus luxueux avec un meilleur papier, une meilleure reproduction… Camelot 3000 est la première série à être exclusivement destiné a ce nouveau marché. Pour étayer cette exclusivité, DC Comics en fait même une série limitée dans le temps : 12 numéros seulement, de ce qui deviendra le format maxi-série.

Avec Camelot 3000, le scénariste Mike W. Barr déterre un vieux projet qu’il porte depuis plusieurs années et qui s’appelait Pendragon. Envisagé d’abord comme un roman, un temps prévu chez Marvel, le projet de Barr va subir plusieurs évolutions avant d’être accepté par DC. Le scénariste l’avoue dans la préface à cette édition, le fait de passer par les comic-shops aura un effet bénéfique. En effet, plus besoin de s’astreindre à suivre le Comics Code Authority. Barr va ainsi pouvoir se permettre d’aborder des thèmes qui auraient mis mal à l’aise le fameux organe de censure issu des années 50. L’arche narrative autour d’un Tristan bloqué dans un corps de femme évoque ainsi des thèmes feministes, transgenres et lesbiens en avance sur leurs temps (Barr reviendra d’ailleurs à la charge avec la série Mantra chez Malibu quelques années plus tard). Le scénariste n’hésite d’ailleurs pas à enfoncer le clou du féminisme avec une reine Guenièvre beaucoup plus proactive (elle se réincarne dans une soldate d’élite), tandis que les autres chevaliers font preuve d’un beau cosmopolitisme.

Pour illustrer tout ça, DC mise sur le dessinateur Brian Bolland. Celui-ci à l’avantage d’être anglais et donc d’être familier avec la matière arthurienne. Il est le premier de cette « invasion anglaise » qui changera profondément les comic-books américains durant les années 80. Repérée par le dessinateur Joe Staton, il signera quelques couvertures de Green Lantern avant de se voir proposer ce projet. Son trait hyperréaliste et très détaillé fait très vite des merveilles sur la série, rapprochant les planches de certaines gravures. Sans Comics Code, il peut également se permettre de rendre particulièrement sexy Morgane. Il fait cependant montre d’un fort caractère, pestant sur le fait qu’on lui demande de travailler sur des études de Ross Andru sur les couvertures des deux premiers numéros (d’où le N à l’envers de sa signature en signe de protestation et qu’il a gardé depuis). Sa méticulosité et son perfectionniste le mettent régulièrement en retard, espaçant le laps de sortie entre les numéros, qui se voulaient pourtant mensuels. Lancée en décembre 1982, il faudra attendre avril 1985 pour voir le douzième et dernier numéro sortir. Entre temps, Bruce Patterson, l’encreur des six premiers numéros jettera l’éponge, laissant une multitude d’encreurs menée par Dick Giordano terminer l’épisode 7. Ce sera finalement l’excellent Terry Austin qui finira la série avec une réussite exemplaire tant il  apporte du relief au trait de Bolland.

À bien des égards, Camelot 3000 est une pierre angulaire du comic-book moderne. Format, diffusion, thématiques, public, graphisme, tout ce qui fait le comics mainstream actuel y était en germe. Cependant, si l’intérêt historique est indéniable, le principal intérêt reste l’histoire. Une saga qui a certes de légers défauts de construction (Arthur qui prend le temps de se marier ou la Table Ronde de se prendre du bon temps pendant une invasion extraterrestre), mais qui reste une grande fable SF épique avec son lot de rebondissements, de grands sentiments, de trahisons, de sacrifices et de merveilleuses images (dont notamment une reine alien qui préfigure assez étrangement celle de James Cameron). Un classique à posséder donc.

Camelot 3000 (Camelot 3000 #1-12), Urban Cult, 368 pages, 35 €. Sortie le 25 octobre 2019. Traduction de Maxime Le Dain, lettrage de Moscow Eye.

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