Après la parution de l’ouvrage Les Mâchoires de la peur consacré au tournage de Les Dents de la mer, les éditions Huginn & Muninn poursuivent le développement de leur collection BIO PIK. Cette gamme de bandes dessinées documentées s’attache à explorer l’histoire, la création et les coulisses des grandes œuvres qui ont marqué la pop culture mondiale.

Aujourd’hui, nous nous intéressons à La Voix du diable, l’album qui retrace le tournage complexe et les événements entourant la sortie du film d’horreur culte L’Exorciste de William Friedkin, sorti en 1973. L’ouvrage revient sur les tensions entre Friedkin et William Peter Blatty, romancier et scénariste à l’origine du projet, les choix de réalisation parfois radicaux du metteur en scène et le phénomène de société suscité par ce classique de l’épouvante.

Le scénario est coécrit par Yann Graf (ancien éditeur chez Urban Comics et auteur d’une monographie sur Grant Morrison parue aux Moutons Électriques en 2011) et Céline Graf (traductrice et correctrice), tandis que le dessin est confié à l’illustrateur italien Yuri Alessandro Di Curzio (Samuel Stern).

Nous sommes allés à la rencontre du couple (à la ville comme à l’écran !) derrière l’écriture de cet album.

L’Exorciste : entretien avec Céline et Yann Graf, auteurs de La Voix du diable

Superpouvoir : Quel a été votre premier contact avec le film L’Exorciste ?

Céline Graf : Pour ma part, comme beaucoup de films fantastiques ou d’horreur, je l’ai vu très (trop ?) jeune, vers 11 ou 12 ans, et je suis restée scotchée devant la télé.

Yann Graf : Idem, je l’ai vu vers 12-13 ans, j’ai été très marqué par les scènes d’opération, plus que par les scènes d’exorcisme.

Comment vous êtes-vous retrouvé sur ce projet ? Pourquoi avoir choisi ce film en particulier ?

Céline et Yann : Sabrina Lamotte, de chez Huginn & Muninn, nous a contactés pour savoir si nous serions intéressés pour écrire sur le tournage d’un film. Nous lui avons donné plusieurs titres qui nous tentaient et c’est finalement L’Exorciste qui a été choisi.

C’est un film qui nous avait particulièrement marqués tous les deux. En plus de notre attrait pour la carrière de Friedkin, le tournage de L’Exorciste était quand même riche en rebondissements. Il y avait cette histoire entre Friedkin et Blatty, leurs origines et leurs croyances (ou absence de croyance pour Friedkin), les galères qu’ils avaient rencontrées sur le tournage, leur engueulade au sujet du montage final du film et la sortie de la version Director’s Cut qui les avait rabibochés. Et puis, tout l’aspect technique du tournage, la manière dont ils avaient réussi à créer des effets spéciaux en « dur », puisqu’à cette époque il n’y avait aucun effet numérique ni même de Steadycam et comment ces effets tenaient encore la route aujourd’hui (bien plus que pas mal d’effets numériques d’ailleurs…). Tout cela allait dans le sens de la vision de Friedkin par rapport au film. Il ne voulait pas en faire un film d’horreur au sens classique du terme, il avait cette vision presque documentaire de l’histoire de cette mère qui, confrontée à la maladie de sa fille, est prête à tout pour la sauver. Et enfin, il y avait aussi une volonté pour nous d’essayer de comprendre et d’expliquer comment un film comme celui-ci avait pu avoir un tel impact à l’époque et encore de nos jours.

Page du prologue de La Voix du diable, bande dessinée consacrée aux coulisses du film L'Exorciste.

Crédits : Yuri Alessandro Di Curzio / Huginn & Muninn

De la recherche au scénario : écrire La Voix du diable à quatre mains

Comment se passe l’écriture à quatre mains ? Vous vous êtes réparti les tâches ou ça a été plus synergique ? Est-ce que c’est plus facile d’écrire avec sa moitié ou plus difficile ?

Céline : Eh bien, ça se passe plutôt bien. On fait tous les deux des recherches, chacun de notre côté, que ce soit dans des livres, les making-of, les différentes interviews trouvées sur le net ou dans de vieux magazines poussiéreux que l’on a chez nous et puis, on compile ce que l’on a trouvé. On vérifie les infos, on trouve également des photos d’époque et du tournage. Ensuite, on fait la trame du livre, le chemin de fer, que l’on complète petit à petit. On écrit notre prologue et notre épilogue, puis on remplit les différentes parties dans l’ordre chronologique. Enfin, on passe à l’écriture en tant que telle. On échange avant sur ce qu’on intègre et l’un des deux se lance dans l’écriture, ça dépend du « feeling » que l’on a sur la partie en question. Une fois la partie écrite, on en discute, on fait un va-et-vient où chacun ajoute ses corrections, jusqu’à la version finale, celle pour laquelle nous sommes tous les deux satisfaits.

On travaille ensemble depuis quelques années maintenant (et on est mariés depuis pas mal de temps aussi…) et je pense qu’on se complète bien. Par exemple, j’adore tout ce qui a trait aux effets spéciaux, au maquillage ou encore au matériel utilisé pour filmer. Yann est plus sur l’élaboration des scénarios et la vision du réalisateur.

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris, le plus marqué en travaillant autour du film de Friedkin ?

Céline : De mon côté, c’est vraiment de plonger dans une époque que je n’ai connue qu’à travers le cinéma. Les années 70, c’est la fin des grands studios, un énorme changement dans les thèmes et les univers abordés par le cinéma à l’époque et une véritable mine d’or pour cinéphiles. C’est vraiment une décennie bizarre où des films « ovnis » sont devenus des cartons et qui a vu naître des auteurs incroyables. Et puis, Friedkin, à l’époque, est un peu le roi du box-office. Il vient de cartonner avec French Connection [The French Connection, 1971], il cartonne à nouveau avec L’Exorciste et il va se planter avec Le Convoi de la peur [Sorcerer, 1977], qui est pourtant aussi un vrai chef-d’œuvre pour nous. Il le dira lui-même, qu’il n’a été en phase avec le public que sur  French Connection et L’Exorciste avant de perdre ce feeling. C’était un réalisateur qui avait une vision du cinéma bien particulière, un style proche du documentaire, une approche qui ne laissait pas la place aux concessions. Il ne vient pas du sérail et il s’est construit petit à petit, sur le tas. Il n’a pas fait d’école de cinéma et son premier titre de gloire en tant que réalisateur a quand même permis à un homme d’éviter la chaise électrique (dans The People vs. Paul Crump [1962]), ce qui explique grandement son approche jusqu’au-boutiste dans le reste de sa filmographie. C’est un réalisateur qui nous a toujours attirés, même dans ces projets de fin de carrière, et décortiquer un de ses films nous a aussi permis de comprendre d’où venait cet attrait pour lui.

Yann : On a essayé de comprendre pourquoi ce film s’est imposé et a ouvert des portes ensuite pour le genre. Et la réponse provient de la personnalité et du talent des personnes concernées à commencer par Friedkin et Blatty. Mais il y a aussi Owen Roizman à la photo, Marcel Vercoutère aux effets visuels, les acteurs etc. Un grand film c’est tout d’abord un travail d’équipe.

William Friedkin sur le tournage de L'Exorciste, illustré dans la bande dessinée La Voix du diable.

Crédits : Yuri Alessandro Di Curzio / Huginn & Muninn

Le dessin de Yuri Alessandro Di Curzio et les prochains projets des auteurs

Un mot sur le dessinateur Yuri Alessandro Di Cunto. Comment est-il arrivé sur le projet ? Qu’a-t-il apporté à votre scénario, selon vous ?

Céline : Yuri nous a été présenté par Sabrina Lamotte. Elle avait testé plusieurs dessinateurs sur le projet et Yuri est clairement ressorti du lot. Il a une approche très naturaliste et une mise en couleurs vraiment magnifique. Nous nous sommes tout de suite bien entendus, malgré la barrière de la langue. Nous lui envoyions notre scénario, partie par partie, avec tous les éléments visuels que nous possédions, des photos, des captures d’écran, des coupures de journaux, etc. Nous avons vraiment détaillé chaque case au maximum, tout en lui laissant une liberté pour le placement des personnages, ou le découpage de certaines pages. Visuellement, il a vraiment eu de très bonnes idées pour donner le ton d’une page ou accentuer l’atmosphère d’une case. C’est un vrai bonheur de travailler avec lui.

Quels sont vos projets pour l’avenir ?

Céline : Nous venons de finir le scénario sur le tournage d’Aliens [James Cameron, 1986](un autre de nos films chouchous) qui est désormais entre les mains de notre dessinateur, Toni Cittadini, toujours pour Huginn & Muninn. Et puis nous avons d’autres projets qui sont soit en cours d’écriture soit encore à l’état d’ébauche.

Double page de La Voix du diable reproduisant en bande dessinée une scène du film L'Exorciste.

Crédits : Yuri Alessandro Di Curzio / Huginn & Muninn

Question rituelle du site : Si vous aviez un superpouvoir, quel serait-il ?

Céline : Je crois que j’aimerais voyager dans le temps, dans le passé, dans l’avenir. Voir les dinosaures pour de vrai (sans me faire bouffer si possible), et voir ce que nous réserve l’avenir (en espérant qu’il ne ressemble pas trop aux bouquins de S-F dystopique que j’adore lire…).

Yann : La super-vitesse façon Flash. Pour avoir plus de temps.

Merci à vous, Céline et Yann !

 

Où acheter la BD La Voix du diable sur L’Exorciste ?

Nous pouvons maintenant laisser les lecteurs se jeter sur La Voix du diable (192 pages, 24,95 €), disponible depuis le 06 novembre 2026 aux éditions Huginn et Muninn. Une excellente lecture, très didactique, mais qui n’oublie pas d’être un récit de BD passionnant porté par les dessins et la narration précise de Yuri Alessandro Di Curzio.

Couverture de l'album La voix du diable qui raconte le tournage du film L'Exorciste.

Crédits : Yuri Alessandro Di Curzio / Huginn & Muninn

Commander et découvrir l’album La Voix du Diable

 

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