Avec la fin de la série Alien Earth, nous avons voulu demander à Gwendal Fossois, auteur d’Alien La Guerre du sexe aux éditions de l’Opportun, ce qu’il pense de cette nouvelle pierre à l’édifice du xénomorphe et comment cette série télé vient s’insérer dans la mythologie féministe de la franchise.
Sommaire
- Les origines d’une passion pour Alien
- Alien : une révolution féministe ?
- L’évolution de la saga et de Ripley
- Que vaut la série Alien: Earth ?
- Le cas Predator
- Ce qu’il faut retenir de l’interview
Les origines d’une passion pour Alien
Superpouvoir : Bonjour Gwendal. Peux-tu nous parler de ton parcours et de ce qui t’a amené à t’intéresser aux Aliens ?
Gwendal Fossois : J’ai découvert la saga quand j’étais tout jeune. Je suis tombé sur Aliens, le retour (James Cameron, 1986), en zappant à la télévision, sur la scène où les marines pénètrent dans le nid des Xénomorphes. Ça a été un choc pour moi : j’étais à la fois terrifié, tenu en haleine et émerveillé par l’univers. À l’époque, bien sûr, je n’écrivais pas encore de livres. Mais, progressivement, l’idée a germé en moi : je regardais tellement d’œuvres de la pop culture, films et séries, que j’avais envie que toute cette matière serve à quelque chose. Je sentais qu’on n’était pas seulement dans le divertissement, que ces œuvres signifiaient autre chose. Et après mes études, j’ai commencé à écrire. Je voulais montrer que des univers aussi différents les uns des autres, à l’image de Star Wars, Game of Thrones, Kaamelott, Marvel pouvaient être décryptés de manière intéressante. Quand la série Alien a été annoncée, j’ai sauté sur l’occasion : il fallait que j’en parle, que je démontre à quel point cette saga était puissante, tant esthétiquement que socialement. Et pas un univers d’horreur de série B mettant en scène de vilaines créatures.

Alien : une révolution féministe ?
Justement, en quoi Alien, le huitième passager (Ridley Scott, 1979) a-t-il été une révolution féministe pour le cinéma ?
Le film met en scène des choses qu’on ne montrait pas à l’époque : des hommes symboliquement violés, des grossesses masculines, des accouchements sanglants. La scène où le Xénomorphe sort du corps de Kane a choqué les spectateurs, par son effet horrifique, mais aussi par les messages en sourdine qu’elle évoquait : comment un homme, et particulièrement une figure héroïque, virile, peut ainsi être détournée ? Il faut se rappeler qu’on est alors en 1979 et que les films de science-fiction visent un public majoritairement masculin. Évoquer le viol d’un homme en parlant à ce public cis hétéro, à l’époque, n’était pas neutre. Aujourd’hui encore, d’ailleurs. Dans le film, Ellen Ripley, jouée par Sigourney Weaver, s’érige sur les cendres de Kane et s’affirme progressivement comme le personnage principal du long métrage, et un personnage d’une grande puissance physique et émotionnelle. Ce qui était également une relative nouveauté du cinéma à l’époque. Elle n’est plus la princesse que le héros doit sauver à tout prix, mais l’héroïne qui vient à bout de la créature, quand tout le monde a été décimé. Le film a ainsi repris l’archétype de la Final Girl (la fille de la fin, ndlr) mais en l’émancipant, en faisant de Ripley un personnage presque matriarcal : c’est ce qu’on appelle l’empowerment, un terme anglo-saxon qui renvoie à l’autonomie, à la liberté, au pouvoir d’agir.

L’évolution de la saga et de Ripley
Dans ton livre Alien : La Guerre du sexe, tu brosses un état des lieux des différents moments et mouvements de la lutte féministe. En quoi les autres films de la saga ont-ils suivi ces différents mouvements ?
Les films ne rendent pas compte de la chronologie des révolutions féministes. On peut d’ailleurs interroger la volonté des différents réalisateurs et scénaristes à inscrire leurs œuvres dans une démarche féministe. Mais ils y font écho. Et c’est surtout l’évolution du personnage de Ripley qui le permet. L’excellence du jeu d’actrice de Sigourney Weaver et son physique presque androgyne y sont pour beaucoup. Mais c’est aussi son récit qui participe à cet empowerment. Les films qui succèdent au 8e passager évoquent la maternité, avec Newt et la présence de la reine xénomorphe. Ils s’attardent également sur la puissance du patriarcat, incarné par Weyland-Yutani, image d’une société phallocrate, ironiquement dissimulée derrière “Mother”, l’IA du Nostromo. Alien, la résurrection (Jean-Pierre Jeunet, 1997) met en scène, selon moi, l’apothéose de l’empowerment de Ripley, jusqu’à créer un lien étrangement maternel avec les Xénomorphes, et interrogeant alors le sens du bien et du mal. Tuer pour survivre est-il moins louable que tuer pour le pouvoir ? Les films qui suivent perdent la “magie Ripley”, et avec elle un peu de l’essence originelle de la saga. Des sujets connexes sont abordés, et parfois admirablement comme, dans Prometheus (Ridley Scott, 2012), la scène d’autocésarienne d’Elisabeth Shaw. Mais ces sujets restent relativement à la marge de la narration elle-même. Dans Prometheus, David est le personnage le plus intéressant. On a ainsi perdu un peu de ce féminisme combatif, appuyé par des images choc, au profit d’un récit qui privilégie les thématiques homme-machine, et qui parfois tourne un peu en rond. Alien: Romulus (Fede Álvarez), sorti en 2024, est intéressant sur de nombreux points, mais encore une fois, à ce jour, personne n’est arrivé à la cheville de Ripley.
Que vaut la série Alien: Earth ?
La dernière itération de la franchise, à savoir la série télé Alien Earth, vient de se terminer. Qu’en as-tu pensé ? Est-ce qu’elle perpétue l’héritage de représentation des genres de ces prédécesseurs ?
Sur ce sujet, la série est plus intéressante que les derniers films de la saga. Car elle questionne plus directement le rapport à la sexualité en détournant étrangement cette thématique. D’abord, l’héroïne Wendy est l’héritière de l’androgynie de Ripley, que ce soit physiquement ou dans ses rapports sociaux. Nul doute également, dès le premier épisode, que son empowerment va s’affirmer au fil de la série jusqu’à une apothéose finale. En ce sens, on annonce ce final dès le début, ce qui est dommageable. Et comme pour Ripley, sa féminité ne fait pas l’ombre d’un doute. Mais ce qui est intéressant, c’est qu’elle n’est pas une femme : c’est une enfant, et le trouble du spectateur naît de cette hésitation permanente à caractériser son âge, donc son genre et son sexe. Un autre point intéressant, c’est qu’Alien: Earth reprend les relations humains-Xénomorphes là où Resurrection les avait laissées. Wendy communique avec les créatures comme dans un lien familial, sans même dire maternel, où les Aliens deviennent plus humains que les humains eux-mêmes. Je rappelle la scène, dans Resurrection, où Ripley, les larmes aux yeux, sacrifie le Newborn, dernier stade du Xénomorphe. Et ce dernier, ahuri, continue de la considérer comme sa propre mère. On est dans un rapport comparable au sein de la série. Mais malgré son casting et les super nouvelles créatures à faire froid dans le dos, elle n’est pas parvenue à convaincre complètement, il me semble. En tant que fan, j’espère sincèrement qu’elle aura le droit à une seconde chance !

Le cas Predator
Ces derniers jours vient de sortir le film Predator: Badlands. Comment se situe la franchise-soeur d’Alien sur ces sujets du féminisme et des genres ?
Sujet sensible ! De nombreux fans de la saga se questionnent encore sur la légitimité d’inclure ou non Alien vs. Predator dans le canon. On a tendance à dire non, mais le premier opus a tout de même livré des informations essentielles sur la saga elle-même. Donc on reste en suspens, et c’est peut-être aussi bien. Je suis personnellement moins spécialiste de la franchise Predator, je ne peux que me limiter aux deux films mélangeant les deux sagas, qui m’avaient laissé assez froid. S’il y a du féminisme, il y est essentiellement incarné par Alexa Woods, tout simplement car c’est la Final Girl. Et, pour la blague, car de manière surprenante, elle court aussi vite que le Predator. Mais c’est à peu près tout. Les films s’attachent moins aux rapports de genre qu’à la narration elle-même. Pour moi, les personnages ne sont pas des archétypes mais des stéréotypes.
Et pour finir, la question rituelle du site : si tu avais un super-pouvoir, quel serait-il ?
J’aimerais en avoir plein ! Mais parmi les pouvoirs qui me séduisent le plus, je voudrais lire dans les pensées. Cela me permettrait notamment de savoir qu’un Xénomorphe s’approche pour faire de moi son dîner. Et de prendre mes jambes à mon cou.
Merci pour tes réponses, Gwendal. Si nos lecteurs veulent en savoir plus, ils peuvent se référer à ton passionnant livre Alien La Guerre du sexe, qui mêle analyses cinématographique et sociologique, disponible aux éditions de l’Opportun (176 pages, 14,90 €).






