Rogue One: A Star Wars Story

Carton assumé de la fin d’année, made-in Disney, Rogue One sort ce mois-ci en DVD. C’est l’occasion de replonger sur ce film, avec un spécialiste. Pour vous éclairer, on a demandé à Jean-Luc Sala son avis sur ce film. 

Professeur de cinéma et inconditionnel de Star Wars, il nous livre une analyse de spécialiste.

Tu as dit de ta première de Rogue One, en avoir pris « plein les mirettes », c’était époustouflant à ce point ?

Le côté visuel est extrêmement réussi ! Je dois admettre que j’ai des réserves sur le scénario qui m’a empêché de vraiment me sentir en empathie avec les personnages, mais on y reviendra si tu veux. Pour le visuel, les plans d’ensemble sont de véritables tableaux, je pense au Star Destroyer au-dessus de Jedah, aux ambiances de rues, à l’audience dans le château, et tous les plans avec l’étoile noire. Lors des scènes de destructions, on sent bien que les artistes-magiciens d’ILM sont dans la démonstration de force : ils restent le meilleur studio d’effets spéciaux du monde. Et surtout ils ont mis les petits plats dans les grands pour mon péché mignon dans les Star Wars : les batailles spatiales, qui sont ici, incroyablement dynamiques et inventives, j’aime le passage qui m’a évoqué Claude François, «Ohoh,… Si j’avais un Marteau… ».

Lors de mes conférences d’histoire de l’animation*, j’annonce depuis des années l’avènement des masques numériques et je pensais que nous le constaterions avec le prochain Spin-Off consacré au jeune Han Solo (ainsi que le prochain épisode d’Indiana Jones), j’ai été bluffé de voir que la prise de risque a été faite dans Rogue One, après quelques galops d’essai sur Benjamin Button et les films Marvel. Cela reste perfectible, notamment au niveau du regard, des vibrations musculaires des joues et des commissures des lèvres, mais on est très proches du résultat optimal. Sous l’impulsion de John Knoll (le superviseur des effets spéciaux qui est aussi à l’origine du script de Rogue One)  les magiciens d’ILM ont osé les très gros plans, en pleine lumière, sans flou de type « soft focus ». Je me serais contenté d’un personnage de dos avec son reflet dans une fenêtre, mais quand ce personnage se retourne, j’ai senti une vibration dans la salle. D’ici deux trois ans cette technique va réellement dévoiler tout son potentiel, et j’ai hâte de voir ce que Lucasfilm va en faire sur Star Wars et Indiana Jones !

*(il est compliqué de vivre de mon boulot de scénariste et je suis donc également professeur conférencier)

 

C’était le premier « spin off » de l’univers Star Wars depuis que Disney a repris la franchise, ce film s’insère-t-il bien dans la mythologie globale ?

Ce film est un prologue de l’épisode « Un nouvel Espoir » de la saga, j’invite tout le monde à revoir Episode 4 avant, ou après, Rogue One afin de constater à quel point ils sont des chapitres d’une même histoire.

Par contre, il me semble que Rogue One présuppose que le spectateur sait déjà qui sont les personnages iconiques qui apparaissent dans le film car ils n’ont pas de « mise en place » lorsqu’ils déboulent dans le film… ceci dit, ils apparaissaient également sans trop de ménagements dans l’Episode 4 de Lucas. J’ai eu également des bons échos de gens qui n’avaient pas vu un seul Star Wars avant (oui cela existe encore), donc le boulot de « prologue » me semble efficace.

Un futur épisode sur la « retraite de Kénobi » pourrait s’insérer entre l’épisode 3 et Rogue One (il faut s’y attendre pour le 3e unitaire prévu en 2020, à moins que la rumeur d’un épisode sur Boba Fett post-épisode 6 soit confirmée entre temps). La chronologie sera de toutes façons bousculée par tous les spin-off puisque le prochain consacré au jeune Han Solo va également se situer entre l’épisode 3 et le 4. Donc ce statut de Rogue One comme épisode « prologue » n’est que provisoire.

 

Photo de famille pour la première bordelaise de Rogue One (Photo : Olivier Seguin)

 

JJ Abrams avait amené Star Wars vers quelque chose de plus brut, notamment en montrant les exactions de l’empire, Rogue continue-t-il sur cette lancée ?

JJ Abrams en a fait beaucoup trop… et « trop » ne signifie pas toujours « mieux ». Je crois que Rogue One est l’épisode, avec l’Empire Contre-Attaque, qui montre le plus efficacement la force et la répression impériale.

 

La réalisation très classique de Georges Lucas, est-elle définitivement mise de côté avec ce nouveau film ?

Il ne faut pas oublier que la réalisation de Lucas en 1977 (et même avant sur American Graffiti) était révolutionnaire. C’est légitime, maintenant que Lucas a pris sa retraite, d’essayer de renouer avec des réalisateurs encore verts qui souhaitent en découdre, même si la machine risque de les broyer dans leur fougue ou la prise de risque comme elle l’a fait pour Lucas.

 

Gareth Edwards a montré avec Godzilla une faculté à filmer « très sale » (notamment les scènes de combat entre les bestioles). Est-ce qu’il arrive à apporter sa patte au film ?

On y retrouve cette patte, mais elle est lissée, il reste cependant quelques morceaux de bravoure avec quelques scènes véritablement déchaînées dans le 3e acte et l’épilogue.

 

 

Beaucoup de rumeurs ont entaché la fin de la production avec notamment des reshoot de Tony Gilroy, est-ce que cela se ressent dans le film ?

Je dirais que pour le scénariste que je suis, je l’ai ressenti dans la mise en place de Saw Gerrera et dans le dernier acte et un autre passage qui est trop « spoiler » pour en parler ouvertement maintenant. Le spectateur lambda passera à côté de ces retakes, je pense. Ce que j’entrevois des scènes remaniées va dans deux sens :

– un lissage de l’intrigue pour garder un spectacle familial sans renier le fond « film de guerre ».

– La mise en retrait d’un de nos méchants préférés, certainement pour lui garder plus d’impact dans le film et, pourquoi pas, garder cet atout dans la manche de Lucasfilm pour un prochain film Spin Off.

– L’histoire évoque le vol des plans de l’étoile noire par une équipe d’espion rebelle. En voyant la bande annonce, je me suis demandé si les stéréotypes classiques d’équipes d’intervention étaient reproduits dans ce film (sidekick rigolo, taiseux, héros au grand cœur…)

Nous sommes clairement dans la recette des « 12 salopards », « Les aigles attaquent », ou encore « les 7 samouraïs/7 mercenaires ». J’ai tendance à reconnaître immédiatement les codes de ce genre de films car je les ai  exploités dans ma série « Les Divisions de Fer ».

Ce qui est intéressant par contre c’est d’avoir placé les rebelles dans une zone moins « gentils boy-scouts » que dans la trilogie originale. Le personnage de Cassian, dès sa scène d’introduction, m’a fait penser aux agents du SOE de la seconde guerre mondiale, ceux qui portent une guerre « à la Churchill ». La victoire au prix des dommages collatéraux. C’est malin et salutaire pour Star Wars, il ne faudrait pas que la saga finisse par glorifier la guerre. La guerre c’est sale et c’est moche, c’est plus simple de le montrer dans Platoon ou Apocalypse Now, mais ça reste salutaire de faire passer l’info dans Star Wars. Par contre il ne faut pas imaginer que c’est la première fois que le sujet est traité : George Lucas tenait déjà ce propos dans « les aventures du jeune Indiana Jones » (épisodes sur Verdun ou le Congo) et également dans la série « The Clone Wars »… et Lucas a participé à l’élaboration d’Apocalypse Now qu’il aurait même dû réaliser, donc il n’y a aucune trahison du « Créateur » dans cette approche.
Bob Maloubier, agent français du SOE.

 

Avec le personnage de Jyn Erso, le film évoque l’image d’une femme forte. Est-ce une constante de la saga (Leïa, Padmé, Rey) ?

Oui et non, il y a peu de femmes dans les Star Wars. Padmé et Leia sont fortes, mais subissent souvent les évènements (la princesse à libérer). Je dirais que Rey et Jyn Erso font entrer la saga dans une phase plus féministe, elles sont les moteurs de l’histoire. C’est de toute façon une volonté affichée par Lucasfilm depuis que sa présidente est une femme.

Plus prosaïquement, Disney découvre également qu’ils peuvent ouvrir une franchise réservée jusque-là au public des « garçons » (regardez dans votre magasin de jouets où sont situés les rayons Star Wars) a un public de jeunes filles qui ont manifesté leur colère l’année dernière devant la pénurie de jouets à l’effigie de Rey.

 

Est-ce que le film arrive à éviter l’écueil du « fan service » ?

Non, et c’est tant mieux… la reprise de cette saga par Disney repose pour l’instant entièrement sur le « fan service »…  c’est ce que le public attend, c’est donc ce que Lucasfilm va lui délivrer.

George Lucas proposait de nouvelles choses dans ses films en prenant des risques, mais il le faisait sur ses fonds propres. Disney va d’abord rembourser son investissement de 4 milliards (sans compter les coûts de production et de promotion des films) avant de prendre des risques avec son nouveau jouet… enfin, je serais eux, je ferais comme cela.

Et puis, tant que l’on me donne des X-Wings et des Tie fighters hurlants sur les écrans je perds toute objectivité.

 

Finalement, ça vaut le coup d’avoir un Star Wars tous les ans ?

Assurément ! La Marvel/Disney nous montre que c’est possible et viable. Il y a des épisodes moyens chez Marvel, mais tant que la globalité de l’expérience reste positive, les spectateurs sont toujours présents et l’essoufflement est surtout provoqué par les mauvais films de super héros de l’écurie DC (Man of Steel, Green Lantern, Suicide Squad) ou des héros Marvel qui échappent au contrôle de Disney (Fantastic Four, X-Men) qui finissent par entacher le genre en entier. La saga James Bond a montré qu’une franchise pouvait survivre à des épisodes catastrophiques (et il y en a beaucoup de très mauvais, même dans les récents). De plus, lors de la dernière décennie, le public s’est montré avide d’épisodes en format feuilletonants comme les séries TV, les films Marvel Studios et complaisant devant l’appauvrissement des scénarios des blockbusters.

Et jusque-là les deux nouveaux films Star Wars sont très différents.

Je préfère ne pas évoquer trop l’épisode d’Abrams car j’attends l’épisode 8 pour décider ce que je pense réellement de cette relance de la saga… J’ai eu des frissons en regardant l’épisode 7, mais je reste circonspect sur sa finalité et certains de ses choix. Alors que sur Rogue One j’ai eu l’impression de « réviser » mon Star Wars classique, donc sans grandes surprises, mais j’ai immédiatement adopté l’épisode.

Je dirais qu’Abrams a réussi là ou Garett Edwards a échoué : sur l’empathie et la caractérisation des personnages et sur un rythme soutenu dès le départ.

L’épisode 7 pose des questions sans donner de réponses, alors que Rogue One donne des réponses sur des questions posées dans l’épisode 4. En cela les Spin Off peuvent se montrer plus intéressants pour les fans des trilogies précédentes, alors que la nouvelle trilogie (7,8 et 9) me semble principalement orientée vers la conquête d’un nouveau public.

J’y vois là toute l’intelligence de Disney, Bob Iger et Katie Kennedy… Alterner un film pour conquérir avec un film pour consolider. Passé cette course de 6 films jusqu’en 2020, il est possible que Disney lève le pied pour faire un film tous les deux ou trois ans pour éviter toute usure et banalisation afin de refaire de Star Wars des films événements.

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