Dans la lignée des dessinateurs underground à la Robert Crumb ou Gilbert Shelton, Howard Cruse aura marqué la BD américaine pour avoir aborder de front le sujet de l’homosexualité.

Howard Russell Cruse est né le 2 mai 1944, à Birmingham, dans l’Alabama. Il passe son enfance à Springville, dans le même état, aux côtés de son grand frère Allan, qui deviendra professeur d’informatique. Leur père est un pasteur méthodiste, leur mère travaille pour une compagnie téléphonique. Dès son plus jeune âge, Howard se passionne pour le dessin. Son ambition est alors de créer son propre strip quotidien, une aspiration confortée par une visite à Milton Caniff, le célèbre auteur de Terry & the Pirates et Steve Canyon, organisée par son professeur de sport. Cruse va, au fil des ans, travailler son trait, proposant ses dessins à des revues locales, mais aussi des publications satiriques d’ampleur nationale comme Fooey ou Sick.

Il placera aussi ses illustrations dans le journal de son université, Birmingham–Southern College, où il suit un cursus théâtral. À cette époque, Cruse, mal à l’aise avec son homosexualité, suit les conseils d’un thérapeute qui lui préconise de sortir avec une femme pour se rendre compte qu’il est hétéro (sic). Le jeune homme s’exécute et sort avec une de ses condisciples qui tombera enceinte. Le bébé sera ensuite placé à l’adoption.

Une fois diplômé, Cruse intègre une chaîne de télévision locale où il s’occupe de la communication et file un coup de main artistique sur certaines émissions, notamment celles à l’attention des plus jeunes. Il restera une dizaine d’années à la télévision, période durant laquelle il arrive tout de même à produire des séries comme Topps and Button (pour le Birmingham Post-Herald) ou encore Barefootz. Il travaille même pour Comix Book, la tentative de Marvel Comics de publier,  avec l’aide de l’éditeur Denis Kitchen, de la BD underground.

Une planche de Barefootz par Howard Cruse.

Finalement, encouragé par Kitchen, Cruse se lance dans une carrière professionnelle de dessinateur. Il quitte Birmingham pour New York. Il occupe pendant quelques mois le poste de directeur artistique pour la revue de SF, Starlog, avant de se voir ouvrir les portes de Playboy, Heavy Metal et d’autres magazines. À New York, il rencontre Eddie Sedarbaum qui deviendra son compagnon jusqu’à la fin de sa vie. Si Cruse assume finalement son homosexualité dans sa vie privée, il n’en fait pas état dans ses œuvres, à part au travers de l’artiste gay, Headrack, personnage secondaire de Barefootz. Aussi, lorsque Denis Kitchen lui demande de superviser une revue underground consacrée aux gays, il hésite devant la portée militante. « J’ai compris que de nombreux artistes pouvaient avoir peur de parler ouvertement de leur homosexualité à cause des implications sur leur carrière, et que je connaissais ces craintes parce que je les avais aussi. Je sentais que devenir visible était très important à cette époque, car il y avait beaucoup de sentiments anti-gay à la fin des années 70 et au début des années 80, alors j’ai mis les dessinateurs au défi de se joindre à moi pour faire ce bouquin. » Décidé à ce que le magazine soit le plus représentatif possible, il insiste pour que le sommaire soit composé d’autant d’artistes gays que lesbiennes.

Extrait de Wendel par Howard Cruse

Soutenue par les librairies homosexuelles, la revue obtient un joli succès, mais Cruse quitte son poste d’éditeur au bout de quatre numéros. Il vient en effet de lancer une nouvelle bande intitulée Wendel dans la revue généraliste gay The Advocate. Avec cette nouvelle série, il peut se permettre d’aborder de front des thèmes importants tels que le SIDA, les relations de couples, l’intolérance, etc. Wendel occupera l’artiste durant la décennie 80. À cette époque, sa fille Kimberly reprend contact avec lui. Leur histoire commune inspirera le pitch d’un projet de longue haleine pour lequel il abandonne Wendel.

Soutenu par l’éditeur Mark Nevolow, il propose donc un roman graphique à Paradox Press, un label de DC Comics. Ce sera Stuck Rubber Baby, un ouvrage de plus de 200 pages semi-autobiographique où un jeune homme vivant dans le Sud profond dans les années 60 expérimente à la fois la découverte de son homosexualité et la lutte pour les droits civils des afro-américains. Paru en 1995, Stuck Rubber Baby sera primé par les Eisner et les Harvey Awards. Sa version française, Un monde de différence (Vertige Graphic, 2001), a également reçu le Prix de la Critique au festival d’Angoulême 2002. Son traducteur, Jean-Paul Jennequin, fera d’ailleurs beaucoup pour la diffusion de l’œuvre de Cruse en France, publiant ses histoires courtes dans ses propres revues, Bulles Gaies et La Revue LGBT BD.

L’année prochaine, pour les 25 ans de parution, Stick Rubber Baby sera réédité chez First Second Press.

Cruse travailla ensuite sur une adaptation illustrée d’une fable de Jeanne E. Shaffer, The Swimmer With a Rope In His Teeth, parue en 2004. La même année, Howard et Eddie déménage pour l’État du Massachusetts où une loi nouvellement votée leur permet de se marier, après plus de 25 années de vie commune. Cruse continue ainsi sa carrière d’illustrateur free-lance, participant régulièrement à des anthologies ou des revues. Son propre travail fait d’ailleurs l’objet de recueils et d’expositions, notamment à Bruxelles au début de cette année.
Une reconnaissance méritée pour un artiste qui aura permis, par son exemple ou par son travail éditorial, à de nombreux auteurs gays et lesbiens de s’exprimer. Alison Bechdel, autrice de Fun Home, lui doit notamment beaucoup. « Je n‘avais pas de plan de carrière jusqu’à ce que je tombe sur un numéro [de Gay Comix]. À partir de là, je savais ce que j’allais faire de ma vie. » Même chose pour Jean-Paul Jennequin qui a écrit sur Facebook : « Aurais-je dessiné et édité des comics LGBT si [Howard] n’avait pas montré la voie ? Probablement, mais le résultat aurait été très different. Heureusement, il m’a montré très tôt que les comics LGBT pouvaient être amusants et dramatiques, excentriques et lyriques, et surtout plein d’humanité. » Et c’est évidemment le plus important. Par-delà les considérations sexuelles, Howard Cruse aura toujours prôné au travers de ses œuvres la tolérance et la compréhension. Il est malheureusement décédé le 26 novembre dernier d’un lymphome.

Sources : Howard Cruse, New York Times, Dennis Kitchen

À lire aussi

.