Au lycée Rotrou de Dreux, des élèves de seconde ont eu l’opportunité d’étudier, en plus des classiques habituels, une œuvre bien particulière : le comic-book Grafity's Wall de Ram V et Anand RK publié par Urban Comics. Une initiative qui prouve une fois de plus que les comics peuvent aussi proposer des récits complexes, bien loin de clichés habituels.

C’est un projet assez singulier qui a été mené ces dernières semaines dans deux classes de seconde du lycée Rotrou de Dreux. Depuis le mois de décembre, leur professeure de français, Amandine Deloche n’a pas choisi de faire étudier à ses élèves une œuvre classique, mais bien un comic-book. Et pas n’importe lequel puisqu’il s’agit de Grafity's Wall, la mini-série de Ram V et de Anand RK publiée par Urban Comics il y a quelques mois. En complément, les élèves ont même aussi eu droit à une mini-conférence sur les comics en général. Le but ? Casser les idées préconçues de beaucoup, montrer que les comics ne sont pas que des histoires de super-héros et que ceux-ci peuvent prendre toute leur place dans la littérature au sens le plus large. La rédaction de Superpouvoir a rencontré cette professeure pour lui poser quelques questions.

SUPERPOUVOIR : Comment t’est venue l’idée d'utiliser un comic-book dans ton programme de seconde ?

AMANDINE : Dans le cadre d’un thème sur la littérature de banlieue, mes élèves devaient étudier un roman contemporain, Dit Violent de Mohamed Razane. Ce n’est pas un classique mais le programme permet parfois de sortir des sentiers battus. Et dans ce cadre, je voulais aussi qu'ils étudient d'autres formes de littérature moins connues puisque le programme permet cette ouverture. Ce qui ne sera pas le cas l’année prochaine en première puisque les attendus seront beaucoup plus stricts. L’idée de faire lire de la bande dessinée à mes élèves permet selon moi une ouverture vers d'autres genres mais aussi d'apprécier une lecture qui n'est pas forcément classique. Je cherchais donc une lecture cursive pour ce roman, c’est-à-dire une lecture en autonomie qui est beaucoup plus libre et où le suivi est moins rigoureux et n’impose pas une étude approfondie du texte. J’ai donc demandé en salle des professeurs si quelqu’un avait des idées de bandes dessinées en mettant en scène des jeunes d'un milieu social défavorisé. Et c’est là qu’un collègue fan de comics m'a gentiment proposé de lire Grafity's Wall. Il me l’a prêté pour voir si cela convenait à ma séquence.

SUPERPOUVOIR : Et ça a fonctionné ?

AMANDINE : En effet, cela collait parfaitement à mon chapitre, même si l’histoire ne se situe pas en France. Grafity's Wall évoque exactement les mêmes thématiques que le roman de Mohamed Razane, ce qui est super intéressant. De plus, dans le comics, les jeunes protagonistes essayent de s'échapper de leur condition par l’art. C'est jackpot pour une prof de français !

SUPERPOUVOIR : Et toi, tu en as pensé quoi de Grafity's Wall ?

AMANDINE : Au départ, je l'ai lu d'une traite en me concentrant simplement sur l’intrigue afin de voir si ça collait. Et sur le moment je me suis dit que ça marchait très bien ! Mais c'est vraiment en l'étudiant plus précisément et notamment en me concentrant sur l'évolution du graffiti que j’ai trouvé que la construction du récit était tout simplement brillante. On peut bien évidemment le lire comme ça, sans se poser de questions mais lorsque l’on réfléchit vraiment à la construction des personnages, à celle du graffiti ou même des chapitres, c’est excellent. De plus, les illustrations sont très belles et très réussies. Je ne sais pas trop comment le dire, mais par rapport au roman que les élèves ont étudié, c'est hallucinant le nombre de points communs.

SUPERPOUVOIR : Tu peux nous dire lesquels ?

AMANDINE : Dit Violent fait partie du genre de la littérature de banlieue. C'est un mouvement littéraire qui est né à la suite des émeutes en 2006 et étudié à l'université. Ce n'est pas une dystopie, le genre se revendique comme un roman réaliste, c'est-à-dire qui peint une réalité sur laquelle on ferme souvent les yeux : la réalité des banlieues françaises. Et c’est ce que j’ai retrouvé dans Grafity's Wall. On pourrait penser qu'un comics, globalement, ça va être assez pauvre en terme d'écriture et en fait là, ce n’est pas du tout le cas.

SUPERPOUVOIR : Et est-ce que ça t'a donné envie d'aller voir d'autres comics ?

AMANDINE : Totalement. J'en ai lu d'autres depuis puisque mon fameux collègue m'en a prêté quelques-uns. Je n’ai par exemple pas encore commencé Batman Year One mais je vais le faire ! Je connaissais un peu les comics, j'avais dû lire certains trucs quand j'étais jeune mais je n'aurais jamais pensé un jour faire un lien avec mes cours de français. En même temps, comme c'est un domaine que je ne connaissais pas vraiment, cela m’aurait pris des heures de recherche et de lecture avant de tomber sur la perle rare. Et là, mon collègue m’a conseillé ce bouquin quasiment clefs en main ! Il m’a bien évidemment fallu monter la séquence pour les élèves et tout le reste mais je savais déjà que le thème marcherait. Après je voulais quand même quelque chose de qualitatif. Une véritable œuvre littéraire et avec Grafity's Wall, c’était parfait.

SUPERPOUVOIR : Et ça t’a permis de casser le cliché du comics comme bande dessinée avec des super-héros.

AMANDINE : Oui, vraiment. Parce qu'en réalité les bandes dessinées, qu’il s’agisse de comics ou même de mangas, dans la tête des élèves, ce n’est souvent pas considéré comme de la littérature. Souvent ils me disent "Madame, moi je ne lis pas : je lis des mangas". Mais en fait ils lisent quand-même ! Après ce que je voulais qu'ils comprennent, c'était que bien sûr il y a des différents niveaux de qualité, mais comme n’importe quel roman en fait ! Cela m’a permis de leur montrer que même un comics peut être de la vraie littérature. Que ça peut être réfléchi et construit. Les élèves ont tendance à penser que les comics ne sont que des histoires de super-héros et… ce n’est pas le cas. Je pense que ça a vraiment permis de replacer certaines choses dans leur tête et de comprendre qu’à partir du moment où on lit, même si ce n’est pas un classique, eh bien cela s'inscrit dans une culture littéraire. Quand on lit Grafity's Wall, on sait qu’ il y a d'autres influences derrière.

SUPERPOUVOIR : Et qu’en ont pensé les élèves ?

AMANDINE : Les élèves ils sont à fond. Ils ont même trouvé l'intervention que mon collègue a pu faire sur l'histoire des comics et les différents genres que ces derniers véhiculent trop courte. Concernant Grafity's Wall, j’ai remarqué que certains ont eu du mal à appréhender la lecture d’une bande dessinée. Ils ne savaient pas comment la lire ! J’avais l’impression que pour eux cela allait être facile mais en fait pas du tout parce qu'ils ne sont pas habitués à ce type de lecture. Certains m’ont même demandé s’il fallait regarder uniquement les images ou bien uniquement lire le texte. Il a donc fallu les guider un peu car pour certains cela a vraiment été compliqué. Ils n’ont pas tous accroché à l'univers visuel mais une fois que l’on a commencé le cours sur la construction et sur l'interprétation du graffiti, ils ont vraiment beaucoup aimé ! ils étaient là : "waouh incroyable". Ils n’ont eu en revanche aucune difficulté à établir un lien avec le roman. Ils ont capté immédiatement ! Je leur avais demandé de faire une recherche dans Grafity's Wall à la maison et d’insérer dans la bande dessinée des post-its aux endroits où ça faisait écho au roman. Et ils ont tout trouvé ! Ça les a vraiment intéressés. En plus, je leur ai fait visionner une petite vidéo tirée d’un vlog sur Youtube qui se déroule dans les rues de Mumbai. Je trouve que c'était pour eux très intéressant de voir ce qu’était la banlieue dans un autre pays.

SUPERPOUVOIR : Et vous avez contacté les éditeurs ?

AMANDINE : C’est le collègue avec qui j’ai travaillé sur le comics qui s’en est chargé ! Donc oui, on a contacté Urban Comics qui a très gentiment accepté de nous envoyer 2 exemplaires gratuits de Grafity's Wall mais aussi de Leila Starr, une autre œuvre de RAM V, que nous avons donné au CDI et qui sont accessibles à tous nos élèves. En revanche, les élèves de mes deux classes de seconde ont acheté le Grafity's Wall ! C’est un échange de bons procédés ! Ils nous ont aussi envoyé des planches en PDF afin de pouvoir les étudier parce que dans le comics, il n’y a pas que la dimension littéraire, mais l'univers visuel aussi qui était super intéressant. C’était chouette ! En plus ils ont répondu très vite, en quelques jours, donc c'est bien parce qu’on sait bien que dans l'éducation nationale il faut que les choses se passent assez vite ! On n’hésitera pas à retravailler avec eux.

Merci Amandine !

Grafity's Wall, par Ram V et Anand RK, 144 pages, édité dans la collection Urban Indies, disponible depuis le 7 juillet 2023 pour 17 €.

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Mumbai. La ville indienne est comme une gigantesque fourmilière, en constante croissance, en perpétuelle évolution. Dans ses rues, creusant leur chemin à travers la vie, par le biais des murs et de la peinture, quatre adolescents y cherchent leur place, et les clefs de l'âge vers l'âge adulte, dans un monde où il est de plus en plus dur de s'intégrer, de se connaître soi-même et de s'accepter.

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