Présent dans de nombreuses revues à diffusion nationale pendant des décennies, les dessins de Gahan Wilson, empreints de fantastique et d’humour macabre, auront accompagné l’imaginaire américain pendant des décennies. Le dessinateur s’est éteint il y a quelques jours.

Né le 18 février 1930, à Evanston, dans l’Illinois, Gahan Allen Wilson a connu un début d’existence difficile. Considéré comme mort-né, il ne doit sa vie qu’à l’acharnement du médecin de famille qui, à force de claques, a fait respirer le nouveau-né. Cette expérience très précoce de la mort a peut-être façonné son goût pour l’humour noir. Ce qui a en revanche façonné son goût pour l’imaginaire, c’est sans nul doute son enfance auprès de parents portés sur l’alcool, poussant ce fils unique à s’inventer des amis imaginaires. « Je n’étais pas tout seul », se souvenait-il, « ce qui est une des joies de l’imaginaire ». Pour autant, les parents n’entravent pas la passion de l’enfant pour le dessin. Sa mère, publiciste, connaît l’importance de la communication graphique et son père, cadre dans une aciérie, lui procure les BD qui nourrissent sa passion, notamment le magazine britannique Punch ou les revues contenant les dessins de Charles Addams, créateur de la Famille Addams.

« Voici le jeune Wilson. Tout seul, comme d’habitude ! »

Néanmoins, le soutien a ses limites. Après un passage par l’Air Force (rendu très rapide par une infection à staphylocoque) et l’Art Institute of Chicago, Wilson annonce qu’il veut vivre de son dessin. Ce sera avec un simple « Bonne chance » de son père qu’il partira pour New York en 1952. Sans soutien financier, il connaît une vie de bohême, rythmé par les refus de ses dessins. « Les rédacteurs prenaient mes dessins, riaient comme des perdus et me les tendaient en disant « Désolé, nos lecteurs ne comprendraient pas ». » Et il ajoute : « Faire avec la pauvreté n’a pas été le plus grand défi de ma carrière. Le plus dur a été de gérer le sentiment de rejet. Vous deviez sans cesse vous dire « Je n’accepte pas ça » et repartir. » Ses premiers dessins seront publiés dans des magazines de science-fiction comme Fantastic, Amazing Stories, Weird Tales. Si il vivote grâce à ces publications qui paient peu, la roue finira par tourner lorsque ses dessins sont achetés par le prestigieux Collier’s Weekly. « Collier’s a commencé à me publier par erreur », se souvenait Wilson. « L’ancien rédacteur BD [Gurney Williams] était parti et le nouveau [Bill Chessman] ignorait qu’il n’était pas censé acheter mon travail. » Les dessins de Wilson prouvent très vite leur succès, lui permettant de diversifier les publications pour lesquels il travaille (d’autant que Collier’s ferme ses portes en 1957). Il devient ainsi un collaborateur du magazine de charme Playboy (où Hugh Heffner est un des ses plus grands soutiens), de la revue satirique National Lampoon et du digest The Magazine of Science-Fiction and Fantasy. Il élargira d’ailleurs sa palette en écrivant des critiques (pour The Twilight Zone Magazine notamment), des chroniques et des nouvelles (réunis dans divers recueils dont Gahan Wilson’s Cracked Cosmos ou Gahan Wilson’s Out There*), toujours dans les domaines de l’imaginaire. En 1966, il épouse d’ailleurs l’écrivaine Nancy Winters. Les années 60 seront également pour lui l’occasion de combattre un alcoolisme peut-être hérité de son père.

En 1972, il place une nouvelle dans Again, Dangerous Visions, le second volume de la célèbre anthologie d’Harlan Ellison**. La même année, dans National Lampoon, il crée Nuts , qui se veut un anti-Peanuts. Wilson reproche en effet au strip de Charles Schulz d’avoir un point de vue trop adulte pour une série parlant d’enfants. Pour Nuts, il se base sur un parti-pris graphique radical : « Tout est délibérément dessiné à l’échelle », expliquait-il. « C’est comme si le gamin était écrasé et confiné dans cette boîte. Le cadre est à la taille d’un enfant et vous ne voyez que des parties des adultes et du monde qui l’entoure. C’est tout ce qu’un enfant craint : des projections géantes dans son voisinage immédiat et tout le reste au loin. Les portes sont grandes et difficiles à ouvrir, etc. ». Si Nuts perdurera jusqu’en 1986, il n’en ait pas de même avec la bande hebdomadaire que Wilson crée pour les journaux, Gahan Wilson’s Sunday Comics, où il est obligé d’adoucir ses penchants macabres et qu’il arrêtera finalement au bout de deux ans. En 1975, il participe à la création de la World Fantasy Convention dont il sera le maître de cérémonie durant les trois premières années. Il réalise d’ailleurs le design du trophée des World Fantasy Awards, les récompenses de la convention. Basé sur le buste de Howard Philips Lovecraft, le trophée de Gahan fera plus tard l’objet d’une polémique (H.P.L ne cachait pas ses opinions racistes) et sera remplacé par un nouveau trophée en 2017. Cela ne l’empêchera pas de recevoir son propre trophée par trois fois en 1981 (prix special), 1996 (prix de l’illustrateur) et en 2004 (Grand Maitre).

En 1980, il intègre le prestigieux New Yorker. Il continuera en parallèle à se diversifier, signant au fil des ans deux romans (Eddy Deco’s Last Caper et Everybody Favorite’s Duck) et des livres pour enfants, contribuant également à deux anthologies pour DC Comics, Big Book of Weirdos et Big Book of Freaks et participant à l’élaboration d’un jeu video à son nom en 1994, Gahan Wilson’s The Ultimate Haunted House. En 2005, il recevra de la National Cartoonists Society, un Milton Caniff Award, en récompense de sa brillante carrière. Il fera même l’objet d’un documentaire, Gahan Wilson: Born Dead, Still Weird par Steven-Charles Jaffe.

Depuis plusieurs années, Wilson souffrait de démence dûe à son age. Au début de cette année, son épouse est décédée, obligeant la famille à placer un Gahan Wilson de plus en plus sénile dans une institution. Le 21 novembre dernier, il décédait de complications dues à sa démence, à Scotsdale, en Arizona.

Par sa participation à de nombreuses revues de diffusion nationale, Gahan Wilson aura contribué à faire entrer l’étrange et le fantastique dans de nombreux foyers américains. Il aura également eu à cœur de dénoncer la violence, la guerre et la pollution dans ses dessins.

Sources : The Comics Journal, New York Times

* Tous inédits en français
** Traduite en français par Bernard Raison dans Histoires de Créatures au Livre de Poche (1984).

« Une merveille, monsieur. Où que vous l’envoyez, elle détruira le monde entier. » (Playboy)

« Harry, je pense vraiment que tu devrais aller voir un médecin. »

« Nous nous y prenons peut-être un peu trop tard, M. Parker. »

« Bon, nous avons trouvé ce qui bouchait votre cheminée, Mademoiselle Emmy. »

« Désolé Mme Noël, personne ici ne correspond à cette description… »

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