Le neuvième art vient de perdre l’un de ses écorchés vifs les plus illustres. Hermann Huppen, monument de la bande dessinée européenne et Grand Prix d’Angoulême 2016, s’est éteint le dimanche 22 mars 2026 à l’âge de 87 ans. Hospitalisé à Bruxelles pour un cancer, celui qui se définissait comme un “pessimiste qui a de la santé” laisse derrière lui un héritage colossal de 120 albums et soixante ans d’une carrière sans concession.
Hermann n’était pas seulement un dessinateur prolixe ; il était une conscience révoltée, un artiste dont le trait nerveux et la colère froide ont marqué des générations de lecteurs.
Sommaire
- Des racines ardennaises à la vigueur inépuisable
- L’adoubement secret d’Hergé et les discussions à la pâtisserie
- Le “bipède” et la haine de la barbarie
- Jeremiah : l’œuvre d’une vie en totale liberté
- Un graphisme physique influencé par Egon Schiele
- Ce qu’il faut retenir de la carrière monumentale de Hermann
Des racines ardennaises à la vigueur inépuisable
Né en 1938 à Bévercé, Hermann a forgé son caractère dans l’âpreté des Ardennes belges. Avant de devenir le pilier du Journal de Tintin, il a connu une vie d’aventures, de l’ébénisterie au Canada, où il dessinait des perspectives pour des restaurants. Sa vigueur légendaire, il l’attribuait à sa mère, une femme à l’énergie inépuisable qui, selon ses propres mots, “aurait attaqué une locomotive avec une fourchette” pour défendre les siens.
C’est en 1964, par son beau-frère Philippe Vandooren, qu’il entre dans le milieu de la bande dessinée. Sa rencontre avec Greg sera le catalyseur de son génie. Ensemble, nous leur devons des sagas mythiques comme Bernard Prince et Comanche. C’est avec cette dernière que Hermann impose un réalisme cru et une nervosité graphique qui détonnaient dans une production alors majoritairement destinée à la jeunesse.

L’adoubement secret d’Hergé et les discussions à la pâtisserie
Bien qu’Hermann ne soit pas un disciple de la “Ligne Claire”, son talent immense n’avait pas échappé au maître Hergé. Greg lui avait rapporté que le créateur de Tintin avait été impressionné par une planche de Comanche représentant un camp indien. Les deux hommes, voisins dans le même quartier de Bruxelles, se croisaient souvent devant la pâtisserie locale.
Hermann gardait le souvenir d’un Hergé “gentleman”, presque timide. Il n’hésitait d’ailleurs pas à prendre la défense de son aîné contre les critiques post-Libération, prouvant son tempérament de rebelle refusant les jugements à l’emporte-pièce. Pour lui, le dessin était une mission viscérale, loin des mondanités du milieu qu’il fuyait volontiers.

Le “bipède” et la haine de la barbarie
Marqué dès l’enfance par la mesquinerie et la cruauté humaine (comme ce voisin qui torturait des crapauds sous ses yeux) Hermann a développé une misanthropie lucide. Il appelait l’être humain le “bipède”, un fauteur de troubles dont il aimait traquer la noirceur. “J’ai envie de cracher mon venin“, confessait-il en parlant de sa nécessité de montrer les vrais méchants.
Cette obsession pour la “petite laideur” de la vie a donné naissance à la superbe série Les Tours de Bois-Maury, et des albums poignants dans la collection Aire Libre, tels que Sarajevo-Tango ou Caatinga. Son art était un exutoire, une façon de dénoncer la barbarie sans jamais utiliser de fard.

Jeremiah : l’œuvre d’une vie en totale liberté
En 1977, Hermann s’affranchit de la tutelle de Greg pour créer Jeremiah. Ce récit d’anticipation, né dans le magazine Zack, nous plonge dans une Amérique dévastée. À travers les pérégrinations de Jeremiah et Kurdy Malloy, Hermann a exploré pendant près d’un demi-siècle la survie dans un monde sans loi.
Avec 42 volumes au compteur, cette série est un monument de la science-fiction post-apocalyptique. Elle incarne parfaitement le style Hermann : un mélange de cynisme, de drôlerie et d’âpreté, où chaque coup de poing se ressent physiquement à travers la planche.

Un graphisme physique influencé par Egon Schiele
Le style d’Hermann était “physique”. Grand admirateur du peintre Egon Schiele, il possédait une capacité ahurissante à saisir l’être humain en mouvement, capturant la tension juste avant la tempête. Ses cadrages en contre-plongée et sa maîtrise de la couleur directe ont fait de lui un dessinateur admiré, voire jalousé, par ses pairs.
Ses dernières années ont été marquées par une collaboration fusionnelle avec son fils, Yves H., notamment sur le western crépusculaire Duke. Jusqu’au bout, ce sportif accompli, capable de parcourir des kilomètres à pied après une séance de dédicaces, est resté fidèle à sa table à dessin. Son œuvre posthume, Cartagena, attendue pour le 30 avril prochain, sera l’ultime témoignage de sa puissance créatrice.
Ce qu’il faut retenir de la carrière monumentale de Hermann
Quel âge avait Hermann à sa mort ?
Hermann Huppen est décédé à l’âge de 87 ans (né en juillet 1938).
Quelles sont ses trois séries les plus importantes ?
Nous retiendrons Bernard Prince (aventure), Comanche (western) et surtout Jeremiah (post-apocalyptique), qu’il a réalisée seul pendant des décennies.
Pourquoi son style était-il si particulier ?
Hermann fuyait l’idéalisme. Son dessin était nerveux, très axé sur le mouvement et la psychologie sombre des personnages. Il utilisait souvent la couleur directe pour renforcer l’immersion.
Quel était son lien avec Hergé ?
Ils étaient voisins à Bruxelles et discutaient souvent devant une pâtisserie. Hergé admirait secrètement la force de son dessin réaliste.
Où voir son dernier travail ?
Son ultime album, Cartagena (scénario d’Yves H.), sortira le 30 avril 2026 aux éditions Le Lombard.
Sources : Le Monde / ActuaBD / Le Figaro




