Braculage ?? Ne vous inquiétez pas, je vais y venir. Mais revenons quelques années en arrière. Quand j’étais jeune, j’étais con. N’allez pas en déduire qu’à présent que je suis moins jeune, je suis moins con, c’est plus compliqué que ça. Mais je digresse. Pourquoi je vous dis ça ? Tout simplement parce qu’en tant que traducteur, je partais du principe que je devais tout le temps faire parler les personnages “comme dans la vie”.

N’importe quoi. Dans la vie de qui, d’abord ? Il y a des gens qui ne prononcent jamais les négations. D’autres qui n’en ratent pas une. Certains sont grossiers au quotidien, voire vulgaires (ceux qui me connaissent dans la vie privée pourront vous le confirmer). D’autres sont très polis, voire maniérés.

Teen Titans par Michael Turner

J’avais tendance à traduire de la même façon des titres de super-héros “classiques”, comme les Jeunes Titans, par exemple, en remplaçant les symboles “$#@%”, généralement utilisés pour “censurer” une insulte, par un vrai gros mot, genre “merde”, “connard” ou “va chier”. Rien de bien grave, quand on y pense. Enfin, quand on y pense en se disant que les comics sont surtout lus par des adultes.

Soudain, la paternité

Mais il y a quelques années, j’ai eu des gosses. Puis ces gosses ont commencé à lire des livres. Des BD, des mangas, des comics. Y compris des comics que j’avais traduits moi-même. Est-ce que j’avais envie qu’ils tombent sur le vocabulaire fleuri dont j’avais parsemé certains épisodes ? Pas vraiment. Aujourd’hui, ils sont au collège, c’est différent… mais au primaire, je ne sais pas, je me disais qu’on pouvait encore éviter de trop les contaminer.

Du coup, je me suis mis à adapter ma façon de traduire en fonction de la cible. Walking Dead, c’est pour les grands. Alors je peux me permettre de faire dire les pires saloperies à Negan, à Rick ou au Gouverneur. D’une part, ça colle à la V.O., et d’autre part, ça colle au lectorat. Je peux même parler de braculage, si je veux ! Le braculage, c’est un néologisme qui signifie « l’art d’enculer avec le bras », je trouve que c’est une traduction élégante de l’anglicisme « fist fucking ». D’ailleurs, quand je pratique ce genre de manœuvre, je fais ce qu’on appelle de la transcréation : de la traduction créative (c’est un nouveau mot que je viens de découvrir).

En revanche, Invincible, du même auteur, est peut-être mieux adapté aux plus jeunes, alors je fais un effort. De temps en temps, je me fends quand même d’une petite insulte, mais c’est rare. Quand je traduis Green Lantern ou Spider-Man, on est clairement dans de la BD grand public. Peut-être que des adultes en lisent (je suis bien placé pour le savoir), mais des enfants doivent pouvoir lire ça sans que leurs parents soient choqués par le contenu textuel de leur lecture. Du coup, quand je fais du super-slip mainstream (comprendre pour DC Comics ou pour Marvel), je suis beaucoup plus poli que si je traduis de la BD indé pour adultes.

Mais bon, vous savez, ce que je préfère, c’est vraiment les dialogues de Negan. Lui, il me fait vraiment marrer, cet enculé de fils de pute…

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