Le monde du doublage en France a perdu l’une de ses voix les plus emblématiques et les plus aimées. Le 11 septembre 2025, le comédien Emmanuel Karsen nous a quittés à l’âge de 62 ans.
Son décès a plongé le milieu dans une profonde tristesse, mais a aussi ravivé le souvenir d’une carrière riche, jalonnée de rôles inoubliables et d’une passion sans faille pour son métier.
Sommaire
- Entre théâtre et musique
- Les débuts dans le doublage
- Sean, Norman, John et les autres
- Une voix qui s’efface
Entre théâtre et musique
Né le 23 mars 1963 sous le nom d’Emmanuel Bourdeaux, Karsen découvre très tôt l’univers du théâtre grâce à sa famille. Son père est le comédien Jean-Pierre Bourdeaux, dit Jean-Pierre Maurin, ses oncles sont comédiens également. Son arbre généalogique compte même Patrick Dewaere, dont il était le filleul, et il est cousin avec Lola Dewaere ! Il suit donc tout naturellement la voie familiale et commence sur les planches dès l’âge de neuf ans dans la pièce La Mort des fantômes. Il entre ensuite à la Comédie-Française où il jouera notamment dans la pièce adaptant L’Idiot de Fiodor Dostoïevski. Il touchera aussi au théâtre de boulevard avec la pièce Le Charimari dont il fera la tournée jusqu’en 1984. C’est à ce moment qu’il décide de quitter la comédie pour la musique. Il prend la route avec son groupe de rock, Les Héroïcs. Il ne renoncera cependant pas complètement au métier d’acteur puisqu’il participera à quelques films dont Héroïnes (1997) de Gérard Krawczyk et s’essaiera même très récemment à la réalisation avec Hp for Ever (2024). Il assurera également des petits rôles fréquents à la télévision française dans des séries comme Les Cordier, juge et flic, PJ, Navarro, Commissaire Moulin, Profilage, Astrid et Raphaëlle, etc. En 1994, il participera même à deux épisodes de la série franco-américaine Highlander où il incarne Nino ! Une apparition dont il se souvient :
C’est l’un de mes meilleurs souvenirs de tournage à Paris, j’ai tourné en américain et je me suis post-synchronisé en français. Pour la petite histoire, les Américains m’ont redoublé dans leur langue (…). Ils auraient dû me le dire, j’aurais moins travaillé l’anglais.

© T.F.1-ROCA/SIPA
Les débuts dans le doublage
Cette expérience de post-synchronisation n’était pourtant pas la première. Il s’était déjà lui-même doublé pour un épisode de la mini-série allemande Laura und Luis dans lequel il avait joué en 1987. Le directeur artistique, Jean-Pierre Dorat, lui demande alors s’il serait intéressé par le doublage. Dorat deviendra ainsi le mentor de Karsen. En 1995, ce dernier double Brad Pitt dans L’Armée des douze singes (Terry Gilliam). Il était alors en concurrence avec Eric Herson-Macarel :
A cette époque-là, Jean-Pierre Dorat avait dit au client – je m’en rappellerais toute ma vie – on était tous les deux, il a dit en nous désignant “voilà, tu as la Voix (Macarel), et le Tempérament (Karsen) ; débrouillez-vous !” et le client a choisi le tempérament !
Ironie du sort, même si c’est Macarel qui doublera ensuite Brad Pitt dans Fight Club, aucun des deux ne deviendra la voix “officielle” (rôle dévolu au comédien Jean-Pierre Michaël) de Pitt, ce que Karsen regrettera longtemps.
Mais si Emmanuel Karsen est souvent associé à des rôles de « méchants », de personnages cyniques ou de seconds couteaux excentriques, il ne se cantonne jamais à un seul genre. Sa filmographie en doublage est un véritable kaléidoscope de rôles. Il fut ainsi la voix française de nombreux acteurs internationaux, dont certains sont devenus indissociables de son timbre pour le public français.
Sean, Norman, John et les autres
Parmi ses collaborations les plus marquantes, celle avec l’acteur américain Sean Penn occupe une place de choix. Pendant des décennies, Emmanuel Karsen a été la voix française attitrée de ce monstre sacré du cinéma. De ses rôles de jeune rebelle à ses interprétations plus complexes et dramatiques, il a accompagné la carrière de Sean Penn, le doublant dans des films majeurs comme La Ligne rouge (Terence Malick, 1998), Mystic River (Clint Eastwood, 2003), 21 Grammes ( Alejandro González Iñárritu, 2003) ou encore Harvey Milk (Gus Van Sant, 2008), pour lequel l’acteur a reçu un Oscar, mais aussi lors de son apparition dans la série Friends ! Il fut aussi un fidèle doubleur de l’acteur John Leguizamo (Romeo+ Juliette, Kick Ass 2, Urgences).
Plus récemment, le public des séries a découvert son travail sur un autre personnage culte : Daryl Dixon, interprété par Norman Reedus dans la série phénomène The Walking Dead et sa série dérivée, The Walking Dead: Daryl Dixon. Le personnage, taciturne et bourru, communique souvent plus par des grognements que par de longues phrases. Cette interprétation lui a valu une reconnaissance nouvelle auprès des fans de la série et a prouvé sa capacité à s’adapter à des rôles complexes et exigeants. Cela lui a valu également de doubler Reedus dans le récent film Ballerina (Len Wiseman, 2025), tiré de la franchise John Wick.

Au-delà de ces grands rôles, la carrière d’Emmanuel Karsen a été ponctuée de centaines de participations (comme doubleur ou comme directeur artistique) dans des films (The Mask ; La Chute du Faucon Noir ; Harry Potter et les Reliques de la mort, 1ère partie), des séries télévisées (Xena la guerrière ; Hercule ; Sons of Anarchy), mais aussi des dessins animés et des jeux vidéo. Dans l’animation, il a ainsi pu prêter sa voix à Ryuk dans Death Note, mais aussi participer au doublage de Monster, One Piece, Last Man ou encore Jojo’s Bizarre Adventures: Golden Wind. Dans le domaine vidéo-ludique, on a pu l’entendre dans des Call of Duty, Splinter Cell, Watchdogs, Wolfenstein et bien d’autres.
Une voix qui s’efface
Ces quelques exemples ne sont qu’une infime partie de son œuvre. Le talent d’Emmanuel Karsen était de s’effacer derrière la voix qu’il incarnait, tout en y apportant sa propre sensibilité, celle d’un rockeur à vif à la voix éraillée.
Neveu de Dominique Collignon-Maurin, doubleur légendaire de Luke Skywalker, c’est lui qui avait annoncé le décès de son oncle le 4 août dernier. A peine quelques semaines après, Karsen était lui-même hospitalisé et devait le suivre dans la mort.
S’il avouait que la musique était sa plus grande passion, son travail dans la comédie et le doublage auront tout de même marqué de nombreux spectateurs qui, comme nous, regretteront cet artiste qui n’aura pas l’occasion de doubler Norman Reedus pour la quatrième et dernière saison de Daryl Dixon à venir.

Emmanuel Karsen (Wikimedia Commons/ Paul7872)
Source : Wikipedia, Objectif Cinéma




