L’histoire de Photonik, apparu pour la première fois en juin 1980 dans le magazine Mustang n°54, dialogue de façon troublante avec un accident scientifique réel survenu deux ans plus tôt en URSS.

Plus troublant encore : tout indique que cette proximité n’est pas le fruit d’une influence directe, mais d’une coïncidence presque vertigineuse.

Sommaire

Protons ou photons ? La frontière entre réel et fiction

La question est souvent posée : le faisceau qui a traversé la tête du chercheur était-il composé de protons ou de photons ? La réponse est sans ambiguïté : il s’agissait de protons.

En 1978, Anatoli Bugorski est victime d’un accident sur le synchrotron U-70, un accélérateur de protons. Ces particules possèdent une masse et une charge électrique positive. Propulsées à 99 % de la vitesse de la lumière, elles véhiculent une énergie capable d’ioniser la matière vivante, de rompre l’ADN et de détruire les tissus.

Dans la bande dessinée, Ciro Tota et Marcel Navarro (alias Cyrus Tota & Malcolm Naughton) choisissent une autre voie : le luminotron, machine fictive fondée sur le photon, particule élémentaire de la lumière, sans masse. Là où le proton blesse et mutile, le photon, dans l’imaginaire du récit, éclaire, transforme et élève. C’est ce glissement poétique qui permet à Taddeus Tenterhook de devenir Photonik, homme de lumière plutôt que survivant mutilé.

Le synchrotron, machine du vertige

Le synchrotron est un anneau géant où des aimants surpuissants accélèrent des particules sur plusieurs kilomètres. À la fin des années 1970, il incarne le sommet de la recherche scientifique.

Le parallèle avec le luminotron est évident : même logique d’énergie portée à un niveau inhumain, même idée d’une science flirtant avec la démesure. Le fameux flash décrit par Bugorski, “plus brillant que mille soleils” n’est pas une métaphore, mais une réaction neurologique directe à l’irradiation du cerveau et du nerf optique. C’est exactement l’image retenue par Ciro Tota pour illustrer la naissance de Photonik : une explosion de lumière blanche qui aveugle et recrée.

Transformation de Photonik

De Taddeus Tenterhook à Photonik : que la lumière soit !

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Insensibilité, temps et corps altéré

Les ressemblances deviennent presque dérangeantes lorsqu’on observe les conséquences à long terme.

Chez Photonik, la transformation le rend insensible aux ondes mentales du Minotaure. Cette résistance marque son passage à un état supérieur, libéré de la faiblesse humaine. Sous sa forme lumineuse, son corps est parfait et semble échapper au temps, contrairement à sa forme humaine bossue et marginalisée.

Chez Bugorski, le faisceau de protons a détruit les nerfs du côté gauche de son visage. Cette zone est devenue totalement insensible au toucher et à la douleur. Effet inattendu : elle ne vieillit presque plus. Tandis que le côté droit de son visage se ride normalement, le côté gauche demeure lisse, comme figé en 1978.

Un secret d’État soviétique

C’est ici que l’histoire prend une dimension saisissante : il est pratiquement certain que Ciro Tota n’en savait rien.

En 1980, lorsque Photonik paraît dans Mustang, l’accident d’Anatoli Bugorski est l’un des secrets les mieux gardés de l’Union soviétique. En pleine Guerre froide, l’URSS ne communique jamais sur ses échecs technologiques ni sur ses accidents nucléaires, une culture du silence qui culminera avec Tchernobyl en 1986.

Bugorski est soigné dans une clinique secrète à Moscou. Il reçoit l’ordre formel de ne jamais évoquer l’accident, pas même auprès de ses proches. Ce n’est qu’après la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS que son histoire commence à émerger. L’Occident la découvre véritablement en 1997, lorsqu’un long article lui est consacré dans le magazine Wired.

Photonik par Ciro Tota.

Une synchronicité créative

Si Ciro Tota ne pouvait matériellement pas connaître le cas Bugorski, comment expliquer des parallèles aussi précis ? On parle ici de convergence thématique, voire de synchronicité.

À la fin des années 1970, la physique nucléaire et les accélérateurs de particules incarnent la pointe absolue du progrès. Pour un auteur de bande dessinée cherchant une origine crédible à un super-héros, le synchrotron, ou son équivalent fictif, le luminotron, s’impose presque naturellement, à l’image des rayons gamma choisis par Stan Lee et Jack Kirby pour Hulk.

L’esthétique de la lumière joue également un rôle central. Le flash décrit par Bugorski correspond à des phénomènes physiques réels, mais il rejoint surtout l’image la plus instinctive de la transformation surhumaine : une lumière aveuglante, quasi divine.

Le détail le plus troublant

Reste ce point précis, presque dérangeant : l’insensibilité au vieillissement.

Chez Photonik, l’insensibilité est un don. Elle l’affranchit de sa condition de paria et lui offre une forme d’éternité lumineuse.

Chez Bugorski, elle est la conséquence tragique d’une destruction neurologique : les nerfs ne transmettent plus les signaux responsables des expressions, donc des rides.

Que Ciro Tota ait imaginé une insensibilité salvatrice pour son héros alors qu’un homme vivait, au même moment et dans le plus grand secret, une insensibilité physique quasi identique à la suite d’un accident comparable relève, en soi, d’un scénario de science-fiction !

Ce qu’il faut retenir de cette histoire

Qu’est-il arrivé à Anatoli Bugorski ?
En 1978, ce scientifique soviétique a été accidentellement traversé par un faisceau de protons dans un accélérateur de particules. Il a survécu, mais avec une paralysie faciale et une insensibilité totale du côté gauche du visage.

Quel est le lien avec Photonik ?
Le héros de BD français, créé deux ans après l’accident (mais sans que l’auteur ne soit au courant, l’affaire étant classée secret défense), obtient ses pouvoirs via un accident similaire. La coïncidence la plus troublante est que Bugorski ne vieillit plus du côté irradié de son visage, rappelant l’éternité lumineuse de Photonik.

Où trouver plus d’infos sur Ciro Tota ?
Vous pouvez découvrir son travail à travers notre article sur l’exposition qui lui a été consacrée.

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