Xerxès, de Frank Miller (Futuropolis)

Après le succès du film 300, adapté de sa BD éponyme, Frank Miller s’était lancé dans le projet d’une suite, intitulé Xerxes, s’intéressant au roi perse que les Spartiates affrontaient dans la fameuse bataille des Thermopyles.

L’idée était bien entendu de servir de base à un nouveau film. Pourtant, la maladie et d’autres projets retarderont la réalisation de ce nouvel opus qui, en plus, évoluera pour s’intéresser non plus exclusivement à Xerxès, mais aussi à l’ascension d’Alexandre Le Grand. Néanmoins, même sans parution, les producteurs auront accès au scénario de Miller et l’utiliseront comme base pour le film 300: La naissance d’un empire de Noam Murro en 2014.

L’histoire selon Miller

Xerxès par Frank Miller (Futuropolis)

Couverture de Xerxès par Frank Miller (Futuropolis)

Finalement, Xerxes: The Fall of the House of Darius and the Rise of Alexander est sorti en cinq numéros chez Dark Horse en 2018 et chez nous en avril 2019 chez Futuropolis. Comme dit plus haut, ce nouvel album ne se contente pas de revenir sur le personnage de Xerxès, il offre un panorama historique plus large, puisqu’il s’étend de la bataille de Marathon en 490 avant Jésus Christ jusqu’à la victoire d’Alexandre le Grand à Gaugaméles en 331 av. JC.

Le premier chapitre nous narre la bataille de Marathon durant laquelle Miltiade, général athénien, tient tête à l’armée perse, lancée à la conquête des cités grecques par le roi Darius. Si les hoplites athéniens (dont fait partie le tragédien Eschyle et le capitaine Thémistocle) gagnent la bataille sur terre, ils doivent se replier rapidement sur Athènes, menacée par la flotte perse. Une marche forcée d’une quarantaine de kilomètres qui donnera naissance à l’épreuve olympique du marathon.

Arrivée épuisée et amoindrie dans le deuxième chapitre, l’armée athénienne ne peut défendre la cité selon Miltiade, qui se laisse aller au découragement. Thémistocle prend alors tout autant les rênes du pur-sang de Miltiade que de la défense de la ville. Par ruse, il fait croire aux Perses que la ville est défendue par une véritable armée et charge Eschyle d’assassiner Darius, ce qu’il fait. Darius meurt dans les bras de son fils Xerxès et lui intime l’ordre de ne pas continuer sa guerre de conquête contre les grecs, trop bien protégés par leurs dieux selon lui.

Xerxès par Frank Miller (Futuropolis)

Xerxès trouvera-t-il la rédemption dans l’amour d’Esther ? (Dark Horse Comics)

Xerxès s’empresse de désobéir à son père. En dix années de règne (et un trip chamanique dans le désert ?), Xerxès devient un dieu-roi mégalomane qui monte une armée sans précédent pour envahir la Grèce Antique. Ce sera notamment la fameuse bataille des Thermopyles de 300 qui vient chronologiquement s’insérer entre le chapitre 2 et 3. Un an après avoir vaincu Léonidas, Xerxès cherche et trouve une épouse en la personne d’Esther, princesse du royaume de Sion. En échange de son mariage, Esther obtient la protection du peuple juif par Xerxès. Ce sera l’origine de la fête de Pourim. Xerxès meurt en 465 sans que l’on sache vraiment comment.

Le quatrième chapitre effectue un saut dans le temps. En -336, Darius III débute son règne en faisant boire à Bagoas la coupe de poison qu’il lui destinait. En -333, il commande lui-même son armée à Issos pour stopper celle d’Alexandre le Grand. Il est obligé de battre en retraite, laissant sa propre famille, dont sa femme, aux mains du chef macédonien. Le cinquième chapitre voit Alexandre pousser son avantage. Après sa victoire à Gaugaméles en – 331, Alexandre peut prendre les villes de Babylone, Suse et Persepolis. En – 330, Darius III meurt, laissant Alexandre pleurer un ennemi valeureux.

L’histoire de Miller

Enfin, un ennemi valeureux – du moins, on le suppose, puisque la seule fois où le voit sur le champ de bataille, c’est pour s’enfuir. Pourtant, Alexandre se lance dans une élégie funèbre sur un personnage que le lecteur aura finalement peu vu et qu’Alexandre lui-même n’aura pas croisé ou alors hors champ. Ce qui laisse le lecteur tout aussi dubitatif sur cette conclusion, certes très grandiloquente, mais que rien ne vient amener.

C’est là le grand drame de ce nouvel album de Miller. À trop vouloir élargir son champ d’action, l’auteur en a tout simplement oublié de parler de ses personnages. Le fameux Xerxès du titre n’occupe finalement que le segment central du bouquin (le chapitre 3) pour ne pas en ressortir plus fouillé pour autant.

Au final, le long laps de temps nécessaire à la réalisation de cette BD permet de mesurer le chemin parcouru par Frank Miller. Les premiers chapitres reprennent l’esprit du 300 originel. Celui-ci avait marqué les esprits en son temps par sa reconstitution fantaisiste et outrancière de l’Antiquité, une sorte d’opéra graphique, comme un Kirby qui aurait choisi l’histoire plutôt que la S.F. pour mettre en scène ses délires visuels. Sauf que dans le même temps, Miller n’avait pas hésité à se vautrer dans un grotesque mâtiné d’homophobie et de racisme. Entre temps, Miller avait conforter son image de réactionnaire avec des sorties particulièrement violentes contre les musulmans (notamment au travers de son Holy Terror très controversé) ou contre les partisans du mouvement Occupy Wall Street.

Le tragédien Eschyle vu comme un guerrier ninja. Pas de doutes, on est bien chez Frank Miller

On retrouve à peu près ce même état d’esprit dans les premiers épisodes. Le tragédien Eschyle se transforme en guerrier ninja, tandis que Miltiade est dépeint sous des traits efféminés et est peu respecté par le viril Thémistocle, qui le dépose à la première occasion lorsque le général fait signe de faiblesse. Cela dit, même les Spartiates en prennent pour leur grade, décrits comme des brutes sans cervelles. Et on passera sur les incohérences historiques comme le fait de faire mourir Darius quatre bonnes années avant sa mort réelle (en -486) durant une bataille où il n’était probablement pas présent, trop occupé qu’il était par les révoltes égyptiennes.

Après le chapitre 3, Miller fait donc un bond de plusieurs décennies. Si on est toujours en plein affrontement entre grecs et perses, le ton y est moins polémique. Sur un plan personnel, Miller est passé par la maladie et semble vouloir adopter une position plus apaisée, comme le note Jean-Marc Lainé, qui a consacré un livre à l’auteur. Son Alexandre est certes un héros millerien en diable, puissant et viril, Darius III est présenté comme un froussard, mais au moins le premier fait preuve de respect -artificiel, mais tout de même- envers son ennemi et le portrait du second est atténué par l’attachement qu’il porte aux regards de ses ancêtres dont Xerxès.

Tout l’art de la composition et du noir de Frank Miller (Futuropolis)

Avec Xerxès, on mesure donc autant la chute de l’empire perse que  le parcours personnel de Frank Miller. Ce qui reste pourtant inamovible, c’est le talent graphique de l’artiste. Son art du noir et de la composition fait encore ici des merveilles, surtout dans le format à l’italienne choisi, qui rappelle le sens de la longueur des bas-reliefs antiques. Xerxès s’impose donc avant tout comme une nouvelle prouesse graphique de son auteur, qui en apprend finalement bien plus sur son auteur que sur la période qu’il tente de décrire.

Xerxès: La chute de l’empire de Darius et l’ascension d’Alexandre (Xerxes: The Fall of the House of Darius and the Rise of Alexander #1-5), Futuropolis, 120 pages, 20€. Sortie le 08 mai 2019. Traduction de Sidonie Van den Dries, lettrage de Stevan Roudaut.

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