Publié en décembre 2023 chez Dark Horse, The Many Deaths of Barnaby James ajoute au catalogue une nouvelle touche d'horreur à l'originalité certaine, toutefois nantie ici d'une dose d'infâme comme on en retrouve peu souvent dans les comics d'obédience fantastique.

L'histoire se déroule à une époque moderne imprécise et suit les déboires du jeune Barnaby James, sorte de figure d'orphelin dickensien travaillant comme fossoyeur pour le cirque du mystérieux Azlon, un Monsieur Loyal sadique ayant le don étonnant de ramener les morts à la vie afin de leur offrir, selon ses termes, "une seconde chance" - ce qui signifie souvent devenir membre à part entière de sa troupe de l'étrange. Plusieurs fois ramené à la vie, le jeune Barnaby décide un jour de fuir Azlon pour retrouver l'amour perdu de sa vie, la belle Delilah, qu'il pense encore en vie malgré les dires de son nécromant d'employeur. Au cours de son voyage, le jeune et naïf garçon va se retrouver à errer dans un monde urbain, nocturne et sale, au cœur de toutes les dépravations, entre pervers sexuels, monstres assassins et autres tenanciers de lupanar louche empressés de monnayer son existence.

Aux manettes de cette fable originale et sans pitié, l'auteur Brian Nathanson, transfuge du monde de la télévision, dont c'est ici le tout premier comic book. Dans cette tâche, le scénariste est appuyé par Neil Gibson, un auteur plusieurs fois édité et spécialiste de divers récits d'épouvante flirtant avec l'étrange (la saga Twisted Dark, inédite en VF). On pourrait résumer l'univers proposé par le duo dans ce one-shot comme un "Ray Bradbury gone wrong" selon une formule anglo-saxonne consacrée, où toute la poésie nostalgique et angoissante des romans tels que La Foire des ténèbres (1963, adapté au cinéma par Disney en 1983) et Cristal qui songe de Theodore Sturgeon (1952) tutoierait la crasse cynique d'une saison d'American Horror Story.

Barnaby James : sous des dehors innocents et champêtres, l'horreur, la vraie, attend.

 

Derrière un postulat classique de passage à l'âge adulte, The Many Deaths of Barnaby James est avant tout une histoire aux fondements trashs et sans limites, où toute l'innocence du personnage-titre se retrouve confrontée à des individus profiteurs, des menteurs doués de pouvoirs surnaturels (pour la plupart inexpliqués) représentant l'inéluctable cyclicité de la cruauté humaine. Dans les bonus du livre, Nathanson va même jusqu'à parler du lore de son histoire comme d'une potentielle métaphore du purgatoire, où les pécheurs et pécheresses du monde poursuivent inlassablement leur volonté de destruction sur d'autres.

Nécrophiles, mères maquerelles, monstres cannibales, forains douteux, tueurs sanguinaires… La galerie des antagonistes croisés par le jeune héros de l'histoire, archétype du courageux candide, fournit la matière première à des dessins chocs signés par le talentueux Piotr Kowalski (l'adaptation BD du jeu Bloodborne paru chez Urban Comics). Entre un pervers revenant inlassablement abuser du cadavre de sa grand-mère, l'image du mystérieux Azlon couchant avec le corps d'une artiste de cirque dont il vient de froidement tuer la sœur jumelle (premier indice du volume indiquant la dimension adulte du récit, à destination d'un public averti); une tenancière de bordel fournissant des victimes non consentantes à une créature mangeuse d'homme; un joueur de violon doublé d'un tueur à gages, tout droit tiré d'un film de Guy Ritchie ou Tarantino… Tout y passe pour proposer des personnages horriblement marquants et immanquablement passionnants au premier coup d'œil.

Le violoniste : terrifiant homme de main d'Azlon et l'un des personnages les plus marquants du récit.

Derrière l'aspect choquant et sexuellement chargé de l'histoire (servie par des dessins toujours très élégants), Barnaby James demeure malgré tout un récit fantastique interprétatif, où l'horreur n'est pas aussi facile et gratuite qu'elle pourrait le prétendre. Les abus de la religion, l'amour et la rédemption sont autant de thèmes décelables dans cette histoire, abordés en filigrane entre deux étapes d'un voyage à la logique cauchemardesque et où chacun, au fond, obtient finalement ce qu'il mérite (encore que...). Rien dans Barnaby James n'est tout noir ou tout blanc. Le récit de Nathanson et Gibson est une éternelle zone de gris, récit d'horreur mâtiné d'espoir dont on aimerait vraiment qu'il soit exploré encore plus en profondeur dans un second volume - bien que celui-ci puisse, en soi, se suffire à lui-même.

Dans tous les cas, l'imaginaire déployé par Brian Nathanson est une excellente surprise et une bonne indication d'un talent en devenir - la parcours télévisuel du scénariste se ressent positivement dans le découpage de son récit qui pourrait, de facto, parfaitement faire l'objet d'une adaptation en série télévisée, voire d'un long-métrage entre David Lynch (Twin Peaks, Mullolhand Drive) et Gabriele Mainetti (Freaks Out, Jigg Robot). 

The Many Deaths of Barnaby James est disponible en format broché (144 pages, 19,99 $, Dark Horse) ou au format Kindle depuis le 13 décembre 2023 .

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