La Guerre Kree/Skrull

Cela a commencé bien innocemment. Dans un article de Bleeding Cool, le scénariste Roy Thomas se félicitait que non seulement le film Captain Marvel avait pour toile de fond sa fameuse saga de la Guerre Kree/Skrull (Avengers (1963) #89-97), mais notait également que le prochain film Avengers était sous-titré Endgame, titre qu’il avait donné à un épisode d’Avengers (#71) se situant quelques mois plus tôt avant le début de la dite guerre. Il y rappelait que cet épisode servait d’introduction au vilain Grandmaster qui venait de sa passion pour les échecs, etc. Rien que de plus anodin en somme. Juste un scénariste qui se félicite de voir son travail porté à l’écran. Sauf que Neal Adams ne l’a pas entendu de cette oreille.

Dessinateur de quelques numéros de la saga (les #93 à 96), Adams tient à préciser certains points dans une lettre ouverte à Bleeding Cool. Il affirme ainsi que son arrivée chez Marvel en 1971 était née de son envie de travailler avec Stan Lee et, surtout, de travailler selon la Méthode Marvel, que lui avait vanté son ami Jim Steranko, un jour qu’il passait chez DC Comics. À savoir que le dessinateur concevait l’histoire lui-même avant d’être dialoguée par un tiers, d’après ses notes.

« Comme il était très occupé, poursuit Adams, Stan m’a demandé si j’étais prêt à travailler avec son nouvel assistant, Roy Thomas, comme dialoguiste. Roy ayant une formation littéraire et semblant faire du bon travail, j’ai accepté. J’ai écrit 10 ou 11 épisodes d’X-Men et Roy les a dialogué sans intervenir sur l’histoire. Je suis ensuite passé sur Avengers où j’ai décidé de faire la guerre Kree/Skrull. Roy l’a dialogué, et selon mon accord avec Stan, n’a jamais écrit de script, de résumé ou même de notes à mon intention. » Longtemps grand défenseur du droit des auteurs, Adams précise : « Les gens devraient être reconnus pour ce qu’ils ont faits et non pas se faire reconnaître pour ce qu’ils n’ont pas faits, quel qu’en soit la raison. » Et il enfonce le clou : « J’étais complètement en charge de l’histoire. Il n’y a jamais eu un seul mot venant de l’éditorial pour me donner une quelconque direction. »

« Un ramassis de conneries »

Inacceptable pour Roy Thomas qui se fend aussitôt d’un droit de réponse, estimant que les propos d’Adams sont « un ramasis de conneries ». Thomas ne croit pas qu’il y ait eu un accord entre Adams et Lee, notamment parce que Lee l’aurait forcement prévenu. « Comme ce n’était pas ma façon de faire (j’ai toujours contrôlé les histoires dans la mesure que je voulais et, à cette époque, je ne dialoguais pas ce qu’on pouvait essayer de m’imposer), Stan ne m’aurait jamais imposé Neal de cette façon et il ne l’a d’ailleurs pas fait ».

Thomas réfute également qu’il ait laissé Adams écrire entièrement leurs épisodes d’X-Men. Si il admet qu’il n’avait pas envie de reprendre le titre et qu’il a bien proposé à Adams de l’écrire lui même, celui-ci aurait refusé, préférant rester co-plotter. Thomas précise d’ailleurs que le premier numéro dessiné par Adams était, à la base, déjà conçu pour le dessinateur Don Heck. Il indique également que le seul épisode qu’Adams peut se vanter d’avoir porter réellement plotter (avec son accord) est le dernier qu’il ait dessiné et que lui-même ne se sentant aucun lien avec l’intrigue l’avait fait dialoguer par Denny O’Neill. Par respect pour son talent, et à la demande d’Adams, il a même laissé beaucoup plus de champ libre au dessinateur qu’à ses autres collaborateurs sur la série comme Werner Roth, Jack Sparling ou Don Heck, entamant une collaboration informelle, faite de discussions téléphonique ou autour de repas.

Ainsi, Thomas estime que des idées comme Sauron le vampire psychique ou l’intrigue autour des Sentinelles viennent autant d’Adams que de lui. « Si il est vrai, pour les raisons citées plus haut, que je n’ai « jamais écrit de script, de résumé ou même de notes » à son intention, il n’a jamais été « libre » de faire ce qu’il voulait. Pourquoi croit-il que nous ayons eu tous ces déjeuners ? Parce que je ne pouvais pas supporter de ne pas être en sa glorieuse compagnie ? Je l’ai effectivement apprécié, mais c’était avant qu’il ne s’auto-proclame être divin, comme il semble trop souvent le faire ces dernières années. »

Et ce qui s’applique aux X-Men s’applique aux Avengers, poursuit-il. « [La guerre Kree/Skrull] était déjà engagée depuis pas moins de quatre numéros lorsque Neal a débarqué. Les prémisses de cette guerre, conçue par mes soins et autorisé par Stan après une brève conversation, ont été mis en place par Sal Buscema dans Avengers #89-92, probablement à partir de synopsis écrits. Je ne peux pas jurer que l’un d’entre eux n’a pas été communiqué par conférence téléphonique, mais ça ne change pas grand chose. L’idée des personnages du Golden Age à l’intérieur de la tête de Rick Jones a été mise en place dans le #92 pour que je puisse de nouveau l’utiliser pour la conclusion de la saga. L’idée que les Krees et les Skrulls étaient en guerre et que la Terre était l’équivalent d’une île du Pacifique pendant la Seconde Guerre Mondiale était déjà mise en place et utilisée. J’ai, depuis longtemps, précisé que c’était basé sur ma lecture adolescente du roman de Raymond Jones,This Island Earth [Les survivants de l’infini, Hachette/Gallimard, Le Rayon Fantastique n°37, Paris, 1956] et c’est la raison pour laquelle j’ai titré le premier épisode de Neal sur la série, « This Beachhead Earth ». J’avais introduit H. Warren Craddock, le sénateur qui (je le savais déjà) serait le quatrième Skrull de Fantastic Four #2, celui qui n’avait pas été hypnotisé par Reed Richards et transformé en vache. »

Pour Roy Thomas, aucun doute possible, les grandes lignes de l’histoire était déjà décidées lorsque Adams est arrivé. Et il n’est pas vraiment tendre avec les ajouts d’Adams, comme l’escapade d’Ant-Man à l’intérieur de la Vision (« qui est magnifique mais qui n’a strictement rien à voir avec la guerre, c’était juste une digression qui donnait à Neal l’opportunité de dessiner ce qu’il voulait et de remplir les pages« ) ou le satellite du S.H.I.E.L.D (« qui n’a pas vraiment de sens et sort de nulle part« ). Selon lui, avec ou sans les ajouts d‘Adams, l’essentiel était la pour que la saga soit populaire, malgré tout, auprès des fans.

Ping-pong

Dans la foulée, c’est à un petit jeu de ping-pong verbal que vont se livrer les deux artistes. Adams persiste dans le fait qu’il a créé Sauron et que Thomas n’a fait que voler le nom à Tolkien . Quand il affirme que Stan Lee était ravi de l’accueillir chez Marvel parce que la seule série qu’il lisait chez DC Comics était Deadman qu’il scénarisait, Thomas s’estime obligé de répondre qu’Arnold Drake, Carmine Infantino et Jack Miller étaient tout autant scénaristes de la série. Et les deux n’hésitent pas à ergoter sur leurs nombres d’entrevues (une discussion autour d’un café et quelques appels téléphoniques pour Adams, plusieurs repas et beaucoup plus de discussions téléphoniques pour Thomas).

De même, le débat a évoqué la notion d’écriture, Adams arguant que puisqu’il y a des notes écrites de sa main sur les planches, c’est donc lui le scénariste, et non Thomas, qui n’a pas d’écrit à opposer. Celui-ci rétorque qu’il y a bien des facettes à l’écriture et rappelle qu’Adams n’a même pas pu finir la saga, à cause de ses retards chroniques. Thomas et John Verpooten, responsable de la production, ont donc dû se tourner en catastrophe vers John Buscema pour illustrer la dernière partie, obligeant le pauvre Tom Palmer à encrer en quatrième vitesse.

Les deux auteurs ne se réconcilieront donc pas de sitôt, même si chacun a reconnu, au fil des réponses, le talent de l’autre. Ce débat illustre en tout cas les difficultés que la Méthode Marvel implique en terme de reconnaissance des apports de chacun. Les disputes sur le partage des responsabilités entre Stan Lee et Jack Kirby sur la renaissance Marvel en est un bon exemple. Sans écrits, ce sont la mémoire et les egos des auteurs qui déterminent les version retenues de l’histoire. Les historiens des comic-books n’ont donc pas fini de s’arracher les cheveux pour savoir qui a imaginé quoi. Surtout, il semble qu’avec l’énorme exposition que semble donner les adaptations cinématographiques, chacun cherche à tirer la couverture à lui.

Et vous, chers lecteurs, quelle est votre opinion sur ce débat ? Vous pourrez en tout cas vous faire une opinion sur le sujet puisque Panini rééditera la saga au mois de mars de cette année.

 

Dans cette interview tirée du numéro 3 de la revue Comic Book Artists (Twomorrow Publishing, Hiver 1999), Neal Adams est beaucoup moins catégorique sur sa prééminence en terme de scénario.

Roy Thomas

 

Neal Adams

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