La volubile Harley est une jeune ado de quinze ans qui débarque à Gotham pour venir vivre chez sa grand-mère. Celle-ci vient pourtant de décéder, mais Mama, propriétaire de l’appartement et tenancier d’un bar drag-queen, accepte que la jeune fille reste à condition de ne pas s’attirer de problèmes. Elle est très vite adoptée par la troupe de chanteurs de la salle de spectacle. Au lycée, elle fait également la connaissance d’Ivy Du, une jeune militante écologiste et féministe, qui devient son amie. Les deux jeunes filles sont en butte avec le président du ciné-club du lycée, John Kane, héritier présomptueux de la riche famille Kane. Une famille qui souhaite d’ailleurs racheté et rasé le quartier populaire d’Harley et Ivy. Harley va tenter de sauver son nouveau foyer et ses nouveaux amis en se laissant tenter par les méthodes violentes d’un mystérieux trouble-fête masqué, le Joker.

Harley Quinn: Breaking Glass fait partie de la première vague de titres du nouveau label Urban Link. Une nouvelle gamme qui se veut le lien entre Urban Kids et les collections régulières de l’éditeur. Il s’agit d’adapter les albums que DC produits actuellement à destination des jeunes adultes, et plus particulièrement des jeunes filles.

La scénariste Mariko Tamaki, qui va écrire Wonder Woman cet été, est une habituée des romans graphiques de ce genre. Avec sa cousine Jilian Tamaki, elle s’est déjà intéressée aux affres adolescents, à l’univers des lycées américains et à la découverte de ses goûts amoureux, notamment dans Skim (Casterman, 2008) et Cet été-là (Rue de Sèvres, 2014) . Le dessinateur anglais Steve Pugh (Animal Man, Hotwire) réalise quand à lui un travail d’orfèvre au lavis, particulièrement réaliste et adapté à l’histoire.

Cet album ne se situe donc pas dans la continuité DC habituelle. On n’y retrouve pas les origines habituelles d’Harley ou du Joker. Tamaki et Pugh livrent donc leur propre version d’Harley. Les personnages sont de simple ados vivant dans un lycée américain banal. Gotham n’est pas une ville anormalement gangrenée par le crime. Pas de surhumains à l’horizon, ni de psychopathes masqués. Ces versions d’Harley, Poison Ivy et Joker sont donc beaucoup plus terre-à-terre et plus proche de leur lectorat. En se coupant de la continuité, Tamaki et Pugh abordent Harley Quinn de façon originale. D’abord en détachant le personnage de la tutelle du Joker. Alors que dans le canon, Harley se définit comme un personnage satellite du Joker, ici, la création de l’identité précède la rencontre avec le Joker. Ensuite, l’apport de la culture drag explique ici pleinement l’alias de la petite Harley, justifiant finement le caractère extravagant de son personnage.

Cet album aborde ainsi des thèmes très militants comme le féminisme ou le racisme, essentiellement au travers d’Ivy, la jeune pasionaria. C’est parfois assez lourdingue (l’exigence de représentativité au cinéma), parfois un peu plus subtile (le racisme rampant du proviseur). Mais surtout, Tamaki et Pugh réactive une véritable lutte des classes, opposant les habitants des quartiers populaires et remplis d’outsiders et d’exclus du système, ouverts et tolérants, à une population bourgeoise, conformiste, qui ne voient que par l’argent et le profit. Les auteurs posent ainsi la question des modalités de la lutte contre les inégalités, faisant balancer Harley entre contestation pacifique et opposition violente.

Si Breaking Glass n’évite pas toujours le manichéisme et le prosélytisme facile, l’énergie, la bonne volonté et la qualité exceptionnelle du graphisme du volume emportent l’adhésion autour de cette Harley Quinn qui se révèle bien plus sympathique que le personnage hystéro-deadpoolien que l’on peut voir par ailleurs, tout en conservant une certaine ambiguïté sur les actions de la jeune héroïne.

Harley Quinn: Breaking Glass, coll. Urban Link, 200 pages, 14,50 €. Sortie le 15 mai 2020. Traduction de Julien Di Giacomo, lettrage de Moscow Eye.

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