Ed Brubaker est un des scénaristes les plus influents de la sphère comics. Ces passages remarqués sur Batman, Daredevil et Captain America en ont fait une star, ces créations personnelles comme Criminal et Fatale ont démontré sa capacité à s'affranchir avec succès des grands éditeurs et son travail sur la série télévisée Westworld a achevé de démontrer son importance dans l'industrie. Dans un entretien avec le Hollywood Reporter,  il est revenu sur plusieurs points de l'actualité récente comme la rémunération des auteurs de comics et Substack ainsi que sur sa dernière parution, Reckless - Destroy All Monsters.

Ed Brubaker

"Marvel a bien eu le message"

Récemment, il a fait la une des médias en abordant le sujet de la rémunération des auteurs. Dans un entretien avec Kevin Smith et Marc Bernardin pour leur podcast Fatman Beyond, il lâchait, à propos du Winter Soldier: “ J'ai touché plus [d'argent] avec le reliquat de la S.A.G [Screen Actor's Guild, le syndicat des acteurs américains, ndlr] pour une ligne de dialogue coupé au montage [dans le film Captain America: The Winter Soldier, ndlr] qu'en créant le personnage". Une déclaration qui a poussé plusieurs auteurs (comme Ta-Nehisi Coates ou Jim Starlin) à dénoncer la divergence entre la rémunération des auteurs de comics par rapport aux bénéfices récoltés par des films tirant pourtant largement parti de leur travail créatif.

Deux Brubaker pour le prix d'un : Ed Brubaker tout à gauche et Robert Redford tout à droite dans Captain America: The Winter Soldier (Marvel Studios).

Brubaker avoue avoir été un peu dépassé par la portée médiatique de ses propos. "Lorsque j'ai participé au podcast de Kevin, je n'avais pas l'intention d'en parler autant. Si vous écoutez la façon dont j'en parle, je ne crie pas et je ne suis pas en colère. Je connais la situation et je ne fais que l'expliquer. Pourtant, j'ai l'air très contrarié dans certains des articles où je suis cité. (...) Au cours des deux derniers mois, des gens m'ont envoyé des courriels pour me demander "Pourquoi tu continues à parler de ça ?" alors que je n'en ai pas dit un mot depuis l'affaire Kevin Smith." Après cette intervention, Brubaker a tout de même gardé des contacts avec Marvel et estime que les choses sont sur la bonne voie. "En tout cas, ils ont bien eu le message [rires]".

Couverture de Winter Soldier Winter Kills par Steve Epting (Marvel Comics).

"Je suis tout simplement trop vieux pour ça"

Un effet inattendu de son intervention fut l'envol de son catalogue. "Après avoir participé à ce podcast, tous les Reckless, tous nos livres, à Sean [Phillips] et moi, ont figuré pendant plusieurs semaines dans le top 10 des romans graphiques sur Amazon. Les gens demandaient : "Que pouvons-nous faire ?". Ils ne peuvent pas me payer ce que Disney ne me donne pas [rires], mais ils peuvent soutenir notre travail personnel."

Involontairement, une bonne opération financière. Pour autant, Brubaker n'a pas voulu pousser son avantage.  Le scénariste a en effet fait partie des auteurs contactés par Substack, cette plate-forme de newsletter qui a largement subventionné nombre de créatifs (James Tynion IV, Jonathan HickmanSkottie Young) ces derniers mois en échange de l'exclusivité sur leur production. "Oui, c'est de l'argent facile. Ils offrent littéralement de l'argent aux gens pour qu'ils fassent leurs propres trucs.(...) L'offre était incroyable. Les montants que j'ai entendus, les sommes d'argent qu'ils balancent sont vraiment impressionnantes, que ce soit pour les stars ou pour les plus petits noms. "

Si il n'est pas opposé au principe, il a cependant décliné l'offre. "Avec un peu de chance, chaque semaine, on commencera à avoir dix ou vingt pages de BD grâce à ça. C'est un phénomène intéressant.(...) J'écris une lettre d'information tous les un ou deux mois et c'est un travail énorme pour la mettre en place. J'aime écrire des comics et voir les pages arriver, mais quand je m'assois pour faire ces bulletins, à la fin des trois ou quatre heures que cela prend, je suis tellement épuisé. Je ne peux pas imaginer devoir faire ça deux ou trois fois par semaine ! [Rires] Je suis tout simplement trop vieux pour ça."

Plus cependant que l'exercice difficile de la newsletter, c'est l'augmentation induite de la production qui lui a fait refuser l'offre:  "J'y ai réfléchi pendant quelques jours et j'ai réalisé que je devrais doubler ma production de BD pour faire ça. Je ne voudrais pas gâcher ce que Sean et moi avons bâti en essayant de faire des séries de cette façon. Nous en sommes au point où les détaillants qui avaient l'habitude de commander 200 exemplaires de notre premier numéro commandent maintenant 200 exemplaires de nos romans graphiques dès le premier jour."

"Je devrais écouter Kirkman plus souvent"

Un succès qui se retrouve avec sa série de romans graphiques Reckless dont le troisième opus est sorti le 20 octobre dernier aux USA. Ethan Reckless a été imaginé au début de la pandémie de COVID-19 alors que Brubaker lisait les romans de la série Travis McGee par John D. McDonald. "Je suis devenu obsédé par un retour à ces personnages de l'époque des pulps. C'est pour ça que nous avons tous aimé Ted Lasso [sitcom avec Jason Sudeikis disponible sur Apple TV+ depuis 2020, ndlr], parce que nous voulions tous quelque chose d'à la fois réconfortant et intéressant. Quand [les Travis McGee] ont été publiés pour la première fois, je crois qu'ils les ont publiés tous les deux mois pendant six mois. C'est comme ça que c'est devenu la plus grande série des années 60 et 70. Je me suis dit que Sean et moi étions assez rapides. Nous travaillons ensemble depuis presque ving ans et nous publions régulièrement dix ou douze BD par an. Si on ne fait que ces romans graphiques, nous pourrions en sortir trois en neuf ou dix mois. Ce serait un peu fou. Et on l'a fait." Brubaker avoue d'ailleurs que cette rapidité est essentiellement due à Phillips qui le pousse à écrire vite plutôt qu'à tergiverser sur des points de détails.

Située dans les années 80, la série présente Ethan Reckless, un personnage qui se veut dans la droite lignée des pulps et qui, de fait, utilise les méthodes "à l'ancienne " pour résoudre ses enquêtes.  En revanche, la narration se fait de nos jours. Un parallèle qui créé un contraste intéressant au yeux du scénariste : "J'ai l'impression que tout ce qui se passe aujourd'hui dans le monde, on en entendait déjà parler ici ou là, depuis les années 70 ou le début des années 80. Il y avait un article sur un scientifique qui témoignait devant le Congrès sur le réchauffement climatique. On se disait tous : "Oh, c'est dans des centaines d'années." Et me voilà en train d'écrire ce livre alors qu'il fait 48°C à Seattle et que la Californie est en feu, que l'Europe est en feu, que la Russie est en feu. Que la Sibérie est en train de fondre, hein ! J'ai pensé que ça pourrait être une façon de rendre cette représentation des années 80 plus pertinente. C'est écrit dans la perspective moderne d'un type qui a vu tout ça arriver et qui s'est dit : "Voilà ce qui va se passer, alors je devrais essayer d'aider les gens parce qu'on vit tous sur ce rocher condamné"."

Brubaker avait prévu trois premiers volumes avant de faire une pause pour d'autres projets (une suite à The Fade Out et un roman graphique un peu plus long qu'à l'accoutumé) et de reprendre ensuite. C'était sans compter sur Robert Kirkman, le célèbre scénariste de Walking Dead et Invincible, qui après avoir lu le premier tome, a milité pour plus : "Non ! Je veux voir plus de ces gars-là. Tu dois en faire au moins cinq avant de faire une pause." Et Brubaker a volontiers satisfait son camarade : "Maintenant, je suis à la moitié du quatrième et je prépare le cinquième. Je devrais écouter Kirkman plus souvent. Je suis content qu'il m'ait convaincu de faire ça."

Et sans doute plus d'un lecteur également. Si le troisième tome de Reckless, Destroy All Monsters, vient de sortir aux États-Unis, le premier, lui, vient de faire l'objet d'une traduction française début octobre chez Delcourt qui publie d'ailleurs l'ensemble du catalogue du duo Brubaker/Phillips.

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