Le monde des comics a perdu l’une de ses figures les plus discrètes, mais dont le travail a profondément marqué son évolution. Le scénariste américain Roger McKenzie s’est éteint à l’âge de 75 ans des suites de complications cardiaques et rénales.
S’il est souvent resté dans l’ombre des grands noms qu’il a accompagnés ou révélés, la bande dessinée américaine lui doit une étape cruciale de son histoire : la transition de Daredevil vers le polar urbain et la modernisation du récit d’horreur et de guerre dans les années 1970 et 1980.
Sommaire
- Des récits d’horreur aux séries de guerre chez DC Comics
- L’ère Marvel et la redéfinition de Daredevil
- De Captain America à Battlestar Galactica
- Un virage vers les indépendants
- Ce qu’il faut retenir (FAQ)
Des récits d’horreur aux séries de guerre chez DC Comics
Né le 8 novembre 1950, Roger McKenzie découvre les comic books en lisant un épisode de Flash dans Showcase. Il se passionne pour les BD de super-héros, mais trouve aussi de l’inspiration dans les travaux d’Alfred Hitchcock, Ray Bradbury, Richard Matheson, Rod Serling ou Robert Bloch. Autant de maîtres dans l’art de la narration palpitante et du retournement percutant. Il quitte finalement son Kentucky natal pour New York. Le scénariste Paul Kupperberg, qui le côtoie à l’époque, le décrit comme un jeune homme pince-sans-rire parlant avec un fort accent du Sud des États-Unis. Il débute sa carrière au milieu des années 1970 au sein de Warren Publishing. Sa première histoire est publiée dans Vampirella #50 (1976) et il enchaîne ensuite les histoires horrifiques. En écrivant pour les magazines en noir et blanc emblématiques tels que Creepy, Eerie ou Vampirella, il affine son sens de la tension et sa maîtrise du suspense psychologique.
Il importe cette touche incisive lorsqu’il intègre DC Comics. Il y signe des histoires pour les anthologies fantastiques (House of Mystery, House of Secrets, Doorway to Nightmare, The Unexpected) et crée, dans Weird Western Tales #48-49 (1978), l’éphémère personnage de Cinnamon, l’une des rares femmes de l’univers western de DC, qui intégrera ultérieurement la mythologie liée à Hawkman et Hawkgirl. McKenzie est choisi pour reprendre le personnage de Gravedigger, créé par David Michelinie, dans les numéros 5 à 11 de la revue de guerre Men of War (1978). Dans Weird War Tales #68 (1978), il écrit un récit de deux pages qui sera illustré par un jeune dessinateur débutant appelé à faire carrière : Frank Miller.

Vedette de deux simples histoires courtes en 1978, Cinnamon gagnera tout de même une certaine postérité en devenant une des nombreuses réincarnations d’Hawkgirl à travers l’histoire. Couverture d’Hawkman #7 par Andrew Robinson (DC Comics, 2002)
Malheureusement, il tombe en pleine « DC Implosion », période où DC Comics doit sabrer de nombreux magazines. Alors qu’il devait effectuer une reprise de The Vigilante dans les pages d’Aquaman et le lancement de sa propre création, The Man from Neverwhere, dans Adventure Comics, ces projets tombent à l’eau. Seules deux histoires de complément autour de The Ray (dans Black Lightning #11 et Cancelled Comic Cavalcade #1, 1978) et un numéro de Batman (#325, 1980) lui permettront d’approcher un peu l’univers super-héroïque de l’éditeur.
L’ère Marvel et la redéfinition de Daredevil
Si DC Comics est en mauvaise posture, Roger McKenzie a heureusement l’autre pied chez Marvel Comics pour qui il écrit la série Ghost Rider (#28-34, 1978) où il travaille sous la direction d’Archie Goodwin et collabore avec le dessinateur Don Perlin. On lui confie également un numéro spécial pour adapter le pilote de la série télé Battlestar Galactica avec le dessinateur Ernie Colón (Marvel Super Special #8, 1978). Il signe en outre un numéro de remplacement pour Captain Marvel (#57, 1978) où il travaille pour la première fois avec le dessinateur Pat Broderick. À cette époque, Roger est marié à Roberta, dite Dickie. Le couple est assez connu dans le milieu pour faire l’objet d’un caméo au détour de deux cases d’Iron Man #123 (juin 1979) par David Michelinie et John Romita Jr.

L’accent particulier de Roger est pastiché au moment où il aperçoit Iron Man dans son jardin. Son épouse ne le croit pas du tout et lui dit que bientôt, il verra des squelettes enflammés à moto, référence bien évidemment au passage de McKenzie sur Ghost Rider ! Extrait d’Iron Man #123 par John Romita Jr et Bob Layton (Marvel Comics, 1979)
En 1978, Goodwin décide de lui confier Daredevil qu’il reprend à partir du numéro 151. Le titre traverse alors une période difficile et cherche un second souffle commercial et artistique. En s’appuyant sur ses compétences acquises dans le récit d’épouvante, McKenzie plonge Matt Murdock dans une atmosphère urbaine et poisseuse, en rupture avec les codes habituels des aventures super-héroïques. Il réutilise le personnage du Tireur (Bullseye), crée le personnage du pugnace journaliste d’investigation Ben Urich et impose une narration proche de celle du roman noir, appuyé en cela par l’arrivée de Klaus Janson comme encreur régulier.
En 1979, au numéro 158, Allen Milgrom, qui a succédé à Goodwin comme responsable éditorial, confie le dessin de la série au jeune Frank Miller, que McKenzie avait croisé l’année précédente dans Weird War Tales. Le dessin et la narration de Miller, qui est un fan du cinéma noir et du Spirit de Will Eisner, se coulent parfaitement dans la direction voulue par McKenzie, ramenant un nouveau lectorat à un titre qui semblait à deux doigts de disparaître. Pourtant, Miller estime que l’écriture de son scénariste est encore trop super-héroïque. Bien qu’elles aient donné lieu à d’excellents épisodes, les apparitions de Hulk ou du Docteur Octopus irritent le jeune illustrateur. Il menace bientôt de quitter la série. Denny O’Neil, qui vient tout juste d’arriver au poste d’éditeur du titre, doit faire un choix. Il écarte McKenzie au numéro 166 (1980) et laisse le champ libre à Miller qui, en devenant scénariste et dessinateur, signe une saga d’anthologie. Son impact sur le personnage de Daredevil est encore visible aujourd’hui et marque une date dans l’histoire de la BD américaine. Le monument est tel qu’il cache le fait que, sans l’intuition et l’impulsion première de McKenzie, tout cela n’aurait peut-être pas été possible.

La confrontation entre Daredevil et Hulk est un morceau de bravoure qui marque sans doute l’apogée de la collaboration entre McKenzie et Miller avant que celui-ci ne prenne définitivement les rênes de la série. Extrait de Daredevil #163 par Frank Miller et Josef Rubinstein (Marvel Comics, 1980)
De Captain America à Battlestar Galactica
En parallèle de ses scripts sur Daredevil, Roger McKenzie travaille aussi sur la série Captain America de 1978 à 1980 (#226–237, 243–245). Il travaille alors en étroite collaboration avec Don Perlin, qui s’investit dans la série, soit en complétant et encrant les croquis de Sal Buscema, soit en illustrant lui-même certains épisodes. Les deux hommes n’hésitent pas à se coltiner à la politique, lançant une longue saga où Captain America doit affronter un groupuscule fasciste ressemblant au Ku Klux Klan, la Force Nationale. Son leader, le Grand Directeur, se révèle être l’ancien porteur du costume de Captain America dans les années 50. Steve Rogers se retrouve ainsi face à une caricature nationaliste de lui-même et de son symbole. Les deux artistes ne s’arrêtent pas là et imaginent même une intrigue dans laquelle Steve Rogers se présenterait à l’élection présidentielle américaine. L’idée est retoquée par les pontes de Marvel. Mais lorsque Roger Stern, qui était alors leur responsable éditorial, devient le scénariste de la série plusieurs mois plus tard, il remet l’idée sur le tapis, avec l’aide de son dessinateur John Byrne, dans Captain America #250 (1980). Le concept sera sans lendemain, mais les deux compères auront à cœur d’en créditer la paternité à McKenzie et Perlin.

Le Captain America de Roger McKenzie s’oppose très ouvertement à l’idéologie nationaliste du Grand Directeur. Couverture de Captain America #231 par Keith Pollard et Allen Milgrom (Marvel Comics, 1979)
Avec le succès de la série télévisée, Marvel lance un mensuel Battlestar Galactica. Le numéro spécial de McKenzie et Colón, adaptant le pilote, est reformaté pour remplir les trois premiers numéros. McKenzie rempile ensuite pour écrire les numéros suivants (#3–7, 11–16, 1979–1980), illustrés notamment par Walt Simonson. Il y retrouve aussi l’éditeur de Daredevil, Al Milgrom.
Il croise à nouveau un autre de ses éditeurs en 1980 lorsqu’il reprend l’écriture du strip de presse Star Hawks des mains d’Archie Goodwin. McKenzie emmène ce strip de SF illustré par Gil Kane jusqu’à sa fin en 1981. Il fera également des piges pour le strip de Tarzan, toujours pour Goodwin et Kane.

Strip de Tarzan par Roger McKenzie et Gil Kane (11 janvier 1981)
À ce moment, il semble que son épouse Roberta soit un temps assistante éditoriale pour Marvel où elle écrit notamment un article sur les costumes du film Xanadu dans Marvel Super Special #17 (été 1980), une histoire pour Man-Thing (Man-Thing #9, 1981) et où elle contribue à la création de Dazzler. Roger et Roberta divorceront quelque temps plus tard.
Alors que la carrière de McKenzie marque un peu le pas en ce début des années 80, l’obligeant à retourner écrire pour Warren Publishing, Milgrom se souviendra de lui et en fera l’un de ses collaborateurs les plus réguliers sur son titre anthologique Marvel Fanfare. Présent sur de nombreux numéros (#1–2, 5, 14–15, 18, 22–23, 32, 1982–1987), le scénariste posera sa patte sur plusieurs personnages Marvel (les Quatre Fantastiques, Vision, Iron Man) mais y retrouvera surtout à plusieurs reprises Daredevil et Captain America. Il écrit alors pour des dessinateurs aussi talentueux que Paul Smith, Trevor VonEeden, Luke McDonnell, Rick Leonardi, Ken Steacy ou encore Frank Miller (sans rancune donc…).

Couverture de Marvel Fanfare #14 par Rick Leonardi et Josef Rubinstein (Marvel Comics, 1984)
Un virage vers les indépendants
Cependant, McKenzie va s’éloigner des grands de l’industrie. Il préfère accompagner l’émergence d’éditeurs indépendants qui laissent les droits de création à leurs auteurs. Avec le dessinateur Pat Broderick, il lance ainsi une série de SF, Sun Runners (#1–3, 1984), chez Pacific Comics, petit éditeur qui avait réussi à attirer des auteurs comme Jack Kirby, Bruce Jones, Mike Grell et Dave Stevens. Et tout comme ces auteurs, McKenzie et Broderick feront la migration vers Eclipse Comics lorsque Pacific fera faillite en 1984. Sun Runners y sera repris au numéro 4 avant de s’interrompre au numéro 7. McKenzie aura eu le temps d’y introduire, en histoire de complément, un autre personnage de son cru. Mike Mahogany est un détective privé dans la droite ligne de Mike Hammer ou Sam Spade, mais qui a la particularité d’être une marionnette en bois vivante ! Dessinée par Paul Smith, cette bande lui permettra de renouer avec son goût pour le cinéma noir qu’il avait su relier avec succès à Daredevil. Vaille que vaille, Sun Runners vivotera chez d’autres éditeurs indés, Sirius Comics (Tales of the Sun Runners #1–2, 1986) et Amazing Comics (Tales of the Sun Runners #3 et The Sun Runners Christmas Special #1, 1987) avant de disparaître. Avec Vince Argondezzi, il créera un autre magazine, chez Comico cette fois, Next Man (#1–5, 1985). En 1986, avec Mark L. Hamlin, il fonde Pied Piper Comics, petite maison d’édition dont il sera également le responsable éditorial, mais dont la durée de vie sera courte (Pied Piper met la clef sous la porte en 1988) et dont le seul véritable fait d’armes sera la reprise d’Ex-Mutants, la série qui a fait découvrir le dessinateur Ron Lim.

Mike Mahogany, la marionnette de bois de Roger McKenzie et Paul Smith.
Après une période de retrait durant les années 90 et 2000, Roger McKenzie a réintégré l’industrie dans les années 2010 en tant qu’éditeur exécutif pour le label Charlton Neo aux côtés de son ami Paul Kupperberg. Il a ainsi scénarisé des récits pour des publications telles que The Charlton Arrow (#1–6, 2017), où il a créé Mr. Mixit avec le dessinateur Steven Butler, Charlton Wild Frontier (Comicfix, 2015) et le web-comic hebdomadaire Spookman aux côtés du dessinateur Sandy Carruthers, repris dans Roger McKenzie’s Total Frenzy Comics #1 (Charlton Neo, 2016). Parmi ses derniers travaux, on peut également citer 120, une histoire de futur dystopique publiée dans le numéro 2 de l’anthologie Cemetery Plots (Empire Comics, 2015).

Mr. Mixit est un personnage imaginé par Roger McKenzie et Steven Butler mélangeant de nombreuses créations de Steve Ditko (Spider-Man, Blue Beetle, Captain Atom, The Creeper…) Extrait de The Charlton Arrow #1 par Steven Butler (Charlton Neo, 2017)
Roger McKenzie souffrait depuis plusieurs années de défaillances cardiaques et d’une maladie des reins. Il s’est éteint le 21 août 2026 dans la maison de retraite où il était hébergé. Sa seconde épouse, Tami, lui survit.

Roger McKenzie
Ce qu’il faut retenir (FAQ)
Quelles sont les œuvres principales de Roger McKenzie ?
Roger McKenzie est principalement connu pour sa reprise de la série Daredevil à la fin des années 1970, ainsi que pour son travail sur Captain America et ses contributions aux magazines d’horreur de Warren Publishing comme Creepy et Eerie.
Quelle a été sa contribution à la série Daredevil ?
En reprenant la série au numéro 151, Roger McKenzie a transformé le ton de Daredevil pour en faire une série axée sur le récit policier et l’atmosphère urbaine. C’est sous son mandat au scénario que Frank Miller a rejoint le titre comme dessinateur.
A-t-il créé des personnages majeurs ?
Chez DC Comics, il a notamment créé le personnage de Cinnamon dans l’univers du western, devenue plus tard un élément clé des réincarnations de Hawkgirl.
Sources : Bleeding Cool, The Beat




