Un peu attendue par les fans comme le messie, cette adaptation en série télévisée de The Sandman, la bande dessinée de Neil Gaiman pouvait légitimement soulever quelques craintes. Allait-il être possible pour une production Netflix de rester fidèle à cette histoire longue, complexe, protéiforme et contemplative et de ne pas trop la dénaturer ? Après le visionnage des dix épisodes qui constituent cette première saison et qui forment deux parties très distinctes, on peut dire que le pari est réussi même si certains points auraient pu être améliorés.

Pour les fans : allez-y, ils ont réussi l’adaptation.
Pour les autres : allez-y, même si vous n’avez pas lu la série originale, c’est très accessible. Mais ne vous attendez pas à une structure classique !

L’histoire en quelques mots

Sandman est le maître des rêves, celui chez qui vous allez lorsque vous vous endormez et qui crée vos cauchemars ou vos rêves les plus joyeux. C’est le maître des histoires. Après plus de cent ans d’emprisonnement sur Terre, il revient dans son royaume, le Songe, désormais en ruine. Certains de ses cauchemars majeurs se sont échappés et ont quitté le monde réel pour rejoindre la Terre. Afin de remettre tout à l’endroit, notre héros devra tout d’abord récupérer ses différents objets de pouvoir (un casque, un bijou et une bourse remplie de sable) et ramener les rêves majeurs manquant. Il n’aura pas beaucoup le temps car une menace pouvant mettre fin au royaume du Songe et à l’humanité commence à se réveiller ! En dehors de la restauration du Songe, Sandman, (alias Morphée, Morphéus, Oneiros, Kai’Ckul ou le chat des rêves) devra aussi apprendre à changer et à trouver sa voie s’il veut s’occuper au mieux des humains !

Ah qu'est ce qu'on est serré...©Netflix

Une histoire fidèlement adaptée ?

La première remarque que l’on peut faire, c’est véritablement la fidélité de la série télévisée à l’œuvre originale. On sait que Neil Gaiman s’est énormément investi dans la série puisqu’il l’a produite, a co-réalisé le script du premier épisode ainsi que donné les directions pour les autres. En toute honnêteté, nous acons rarement vu une adaptation aussi respectueuse d’un comic-book.  Les six premiers épisodes de la série reprennent quasiment mot pour mot le tout premier arc de Sandman. Tout comme les débuts de la série, Sandman version Netflix conserve cette structure en épisodes distincts qui abordent chacun un genre différent (horreur, magie, fantastique). La moitié des dialogues correspond à la virgule près à ceux des comics et les quelques changements sont totalement mineurs ou insignifiants. Gaiman conserve dans la série télévisée 90 % de ce qui a été écrit dans les pages de Sandman ! C’est assez impressionnant.

Lorsqu’on imagine une adaptation de Sandman en objet télévisuel (en tout cas des deux premières arches narratives de la série), on se dit que forcément, Gaiman sera obligé de faire des concessions sur les personnages ou les thèmes. Il n’en est rien. Tous les personnages secondaires, toutes les digressions annexes du récit (et il y en a énormément) se retrouvent dans le show. Quitte à n’apparaître que le temps d’un épisode. Rien n’est caché sous le tapis, si ce n’est la connexion avec l’univers DC Comics.

Un Abel plus vrai que nature. ©Netflix, Liam Daniel

Il faut se rappeler que les comics Sandman s’intègrent parfaitement dans l’univers DC Comics de l’époque et que dans ses pages on pouvait rencontrer la Justice League, John Constantine ou encore Etrigan le démon. Et on comprend bien que les scénaristes de la série ne pouvaient pas faire apparaître Martian Manhunter ou Batman. Les seuls changements apportés par rapport à l’œuvre originelle sont donc ceux qui ont trait aux attaches entre l’univers de Sandman et celui des héros DC, surtout pour une meilleure intégration des spectateurs non spécialistes. John Constantine a par exemple été remplacé pour l’occasion en Johanna Constantine (un personnage déjà crée par Neil Gaiman) mais son rôle dans l’histoire est strictement le même. Il a simplement fallu rajouter des scènes pour présenter le personnage. De la même manière, le passé de super-vilain de Dr Destiny et de son rubis a été un peu modifié pour l’occasion. Mais ce sont, on le répète, des changements mineurs qui ne modifient en rien le récit original.

Sandman la série télé est donc forcément totalement respectueuse de ses personnages. Elle ne les dénature pas et ne va même pas chercher à les modifier, au mieux elle leur donne plus d’humanité. Cain et Abel sont tout simplement parfaits alors qu’ils s’inscrivent dans un registre assez différent de celui du ton de la série. Que Lucien s’appelle désormais Lucienne ne change quasiment rien à sa fonction. Elle est peut-être un peu plus présente dans la série télévisée et moins manichéenne que sa contrepartie de papier car c’est elle qui va faire le lien entre les monologues intérieurs de Morphée (Morpheus) et les spectateurs. Mais ça reste Lucien, reconnaissable dès la première seconde ! De fait, tous les changements apportés (et encore une fois, ils sont véritablement mineurs) n’ont pour but que de simplifier un peu l’histoire pour les personnes qui ne connaîtraient pas les comics, c’est-à-dire 90% des gens qui vont regarder la série, il ne faut pas l’oublier. Nous n’avons pas ici presque 500 pages de comics sur lesquelles on peut s’attarder et revenir au fil de la lecture, ça bouge, ça avance, il faut que les enjeux soient compréhensibles plus rapidement.

Sandman et Rose Walker ©Netflix, Liam Daniel


Le sixième épisode
, qui forme sans doute le cœur de la série, est la stricte adaptation à l’écran et au mot près de deux numéros de la bande dessinée, que certains trouveront totalement déconnectés de l’intrigue principale mais que l’on peut considérer comme les plus importants en termes d’évolution du personnage. Il fallait oser transposer cela à l’écran.

La seconde partie de la série mélange un peu plus les choses. Elle va moins respecter dans le détail la structure de l’histoire et se permettre de prendre quelques raccourcis qu’il aurait été impossible de réaliser à l’écran. Vous imaginez si l’on avait dû vendre aux téléspectateurs le fait que Lyta Hall est en réalité la fille de Wonder Woman de Terre 2 dont le mari décédé au combat est le fils de Hawkman ? Cela n’a pas d’intérêt. Il faut donc adapter au mieux, regrouper des intrigues, fusionner des personnages. Mais tout y est. Même les aspects que l’on pensait totalement inadaptables. Et si l’on aurait peut-être apprécié que la série consacre un peu plus de temps à toutes les nuances de cette terrible histoire, les grands axes de Doll’s House (La maison de poupées) sont parfaitement respectés.

Mais surtout, Sandman la série télévisée respecte le fond de l’histoire principale de Sandman, c’est-à-dire un personnage éternel qui va être obligé, par la force des choses, d’évoluer et de s’adapter aux gens qu’il doit servir ! Et c’est ça le plus important. Le thème du comic-book Sandman, c’est le changement. Tout comme celui de l’adaptation.

Sandman la série télévisée est totalement fidèle à l’histoire originale. De fait, on pourrait se demander quel est l’intérêt d’adapter stricto sensu la bande dessinée à l’écran puisqu’il y a les bouquins.

Peut-être le personnage le moins réussi. ©Netflix, Liam Daniel

Une série télévisée qui sort du lot ?

Effectivement, quel est l’intérêt pour un fan de Sandman de regarder la série télévisée finalement ? Car tout se trouve déjà dans les livres. Certes. Mais on peut aussi apprécier une série télévisée en tant que telle et voir ce qui fonctionne même si l’on connaît déjà l’histoire. De fait, est-ce que ce Sandman version Netflix est une bonne série ? La réponse est à mon sens très positive. Même s’il y a à redire toutefois.
Première remarque, il y a des moyens. N’oublions pas que c’est Warner qui est aux commandes, que Sandman est une série culte et qu’ils ne pouvaient pas trop faire n’importe quoi, même si l’on n’a pas le budget d’un film de cinéma. Nous avons donc un déluge d’effets visuels, qui sont pour la plupart du temps réussis. Quelques petits soucis quand-même, notamment sur un bébé gargouille qu’on a du mal à associer à l’image, mais clairement, c’est assez immersif. On ressent bien les bases du Songe (The Dreaming) et des personnages qui s’y trouvent.

On pourra toutefois noter une réalisation assez sage, qui ne déborde pas et qui se contente de mettre en image le script. Les réalisateurs ont, je pense, été un peu débordés par la complexité de l’histoire. De fait, ils ont préféré se mettre en retrait plutôt que de dénaturer le script. C’est bien réalisé, il n’y a pas de problème là-dessus, mais cela manque un peu de personnalité visuelle. Mais cela se justifie totalement. L’intrigue est déjà tellement ambitieuse et tellement différente de ce que l’on peut voir actuellement qu’on ne peut pas, en plus, complexifier la narration visuelle. Cela rendrait la série totalement hermétique et regardable uniquement pour un tout petit nombre d’initiés. Ce qui n’est pas le cas ici. Pour rappel, le but d’une série, c’est avant tout d’être vue et appréciée par le plus de monde possible. Est-ce à regretter ? Peut-être. Mais est-ce que cette « concession » dénature le projet ? Pas le moins du monde. Cette série réalisée par un David Lynch ou un Darren Aronofsky aurait été totalement incompréhensible. Et pourtant, si la révolution attendue ne se produit pas au niveau des images, elle est en revanche bien présente dans la narration. Et c’est là qu’on se rend compte de la toute puissance de l’écriture des comics.

© Netflix

Parce que finalement, c’est la fidélité de la série aux comics qui va lui donner son originalité et lui permettre de se démarquer. En l’état, on se retrouve avec une série véritablement pensée comme une succession d’épisodes auto-contenus sur fond de trame globale !  Surtout en ce qui concerne sa première partie. Un épisode = une histoire. Et mine de rien, peu de séries désormais adoptent ce style de narration. Je porte rapidement mon regard vers les séries Disney adaptant Marvel, où on a plus l’impression de voir des films de huit heures saucissonnés en dix.
En calquant de plus sa narration sur celle des comics, avec ses pauses, ses temps morts, ses digressions, je pense que l’on a une série assez différente des autres au niveau de la continuité narrative. C’est aussi pour cela qu’il fallait insister sur le côté explicatif. Vous avez quand-même une série où le héros, le seul dénominateur commun de tous les épisodes, passe le premier épisode enfermé dans une cage et n’apparait que quelques minutes dans de nombreux épisodes. Le temps de présence à l’écran du héros est faible : ça aussi c’est intéressant et rarement vu dans une série Netflix.

De plus, il ne va pas sans dire que les épisodes de Sandman poussaient déjà assez loin la créativité narrative il y a trente ans. L’adaptation fidèle permet de proposer un récit assez novateur, où l’on peut assister à un mélange des genres assez perturbant. Si les épisodes 5 et 6 sont sans aucun doute les plus impressionnants de la série, c’est parce qu’ils ont le courage de conserver une intrigue déjà dérangeante. Alors cela va moins loin que dans les comics, certes, et peut-être que j’aurais aimé plus de nudité mais encore une fois, c’est compréhensible. Difficile de vendre à tous les publics un homme qui se coupe les doigts et les fait lécher à un autre (oui, il y a ça dans les comics).

Drowning By Numbers ©Netflix, Liam Daniel

Si l’on veut quand-même trouver un petit défaut au scénario, on pourrait dire que cette volonté réelle de vouloir simplifier le récit sans toucher à la base de l’intrigue aurait toutefois pu être un peu mieux abordée. La toute première scène offre par exemple de belles sueurs froides. Dès les vingt premières secondes, on vous explique qui est Morphée, son but et ses aspirations. Une introduction aux forceps en sorte. Mais encore une fois largement compréhensible dans une volonté de ne pas perdre les nouveaux arrivants. Cela aurait peut-être pu être amené de façon plus subtile tout au long du récit néanmoins. Le premier épisode possède une intrigue suffisamment forte pour se permettre de délayer les révélations au fur et à mesure plutôt que de les balancer directement dès le départ.

On pourrait faire la même remarque pour la première partie de la série, qui annonce directement au lecteur l’identité, la définition et les enjeux du vortex des rêves. Là pour le coup, on se dit qu’un spectateur qui a tenu jusqu’à l’épisode 7 aurait pu gérer des révélations au fur et à mesure. Ce souci explicatif, s’il a permis à tout le monde de comprendre ce qui se passait (ce qui n’était pas vraiment le cas dans les comics, il faut aussi le préciser), enlève un peu de mystère et d’étrangeté au récit. Et c’est un peu dommage. D’ailleurs, la seconde partie de Sandman la série télé est un peu plus faible dans la mesure où pour le coup, il s’agit d’une seule intrigue découpée en quatre épisodes, peut-être un peu trop expédiée. Nous aurions apprécié un peu plus de temps consacré aux occupants de la « convention céréalière ». Garder un peu d’incompréhension aurait été sans doute bénéfique.  Mais la balance est encore une fois difficile à trouver, et rien que le concept du vortex ou l’introduction de Lyta Trevor ne sont pas très faciles à aborder en quelques minutes.

Le désir n'a pas de sexe ©Netflix, Laurence Cendrowicz,

Une série woke ?

On va conclure cet article en abordant les sujets qui fâchent. On entend déjà pas mal de personnes râler sur l’aspect « woke » de la série, qui introduit énormément de personnages multiples, que ce soit au niveau de leur couleur ou de leur sexualité. Qui s’est, ultime outrage, permis de changer parfois le sexe ou la couleur de peau de certains habitants du Songe. Mais là, on a juste envie de leur dire : « vous avez lu la série ? ». Par essence, et il y déjà trente ans, Sandman était déjà inclusive avant même que le mot n’existe ! De fait, s’il y a bien une série où la représentativité n’a pas été forcée, c’est bien Sandman. Le Désir est transgenre ? Oui. Il n’a pas de sexe et est représenté aussi bien sous des traits féminins que masculins dans la bande dessinée. Lucifer est une femme ? Quelle horreur ! Pour info, le personnage de Lucifer dans la série Sandman ressemble plus à Gwendolyne Christie qu’à Tom Ellis (d’ailleurs, petite pensée émue pour les fans de la série Lucifer qui se sont peut-être dit qu’ils allaient retrouver la même chose dans Sandman). La Mort (Death) a changé de couleur de peau ? OK. Cela pouvait être sujet à polémique, dans la mesure où le personnage est assez iconique en termes de design. Et pourtant, cela fonctionne. Le récit a abandonné le côté goth déjà présent avec Morphée pour se consacrer à l’humanité et à la joie de vivre de la Mort. Et en toute honnêteté, ça fonctionne. Kirby Howell-Baptiste rend une copie très convaincante de Death. Après, peut-être qu’une autre actrice douée aurait aussi pu faire le boulot, mais clairement, ce n’est pas gênant. On voit Death, on reconnait Death. Même remarque avec Lucienne. Pas besoin d’expliquer, on identifie immédiatement le personnage sur une simple photo. On a changé la couleur de peau de Rose Walker ? Mais là pour le coup, l’actrice (Vanesu Samunyai) est tout simplement parfaite. C’est Rose Walker. Et elle est très importante.

Lucien est devenu Lucienne mais ça ne change rien. ©Netflix, Laurence Cendrowicz,

Finalement, le seul personnage que l'on peut trouvé en dessous par rapport aux attentes, c’est le Corinthien, qui n'est pas si terrifiant que ça. Peut-être est-ce dû à un souci de réalisation ou de direction d’acteur. Et c’est peut-être aussi la seule transposition de la BD à l’écran qui passe mal. Remplacer ses yeux ne fonctionne pas visuellement : il aurait fallu les agrandir ou agrandir la tête. C’est là qu’on se rend compte que ce qui fonctionne avec un dessinateur ne marche pas dans la réalité.
Mention spéciale toutefois à David Thewlis (John Dee), qui livre certainement la meilleure prestation de tout l’ensemble de la distribution. Sa déconnexion et son attitude sont particulièrement dérangeantes.

Tom Ellis tu n'es qu'un petit démon ! ©Netflix, Laurence Cendrowicz,

On va conclure sur la prestation de Tom Sturridge, qui joue Sandman. Bien que parfois un peu trop expressif, il incarne plutôt bien le personnage. Il faut dire que dans les comics, son impassibilité est souvent due au fait qu’il ne possède pas d’yeux, simplement deux globes noirs plus profonds que la nuit. Le fait ici de voir ses pupilles le rend immédiatement plus humain. Mais humaniser Sandman, c’est aussi le but de l’œuvre.

Sandman est une série Netflix. Les 10 épisodes sont disponibles depuis le 05 août 2022.

© Netflix

 

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