Nous continuons à rendre hommage aux artistes qui nous ont quittés ces derniers mois. La talentueuse Marie Severin est décédée en août dernier. Elle a été une des premières femmes artistes d’importance dans le monde des comic-books.

Une famille d’artistes

Marie Severin est née en 1929 à East Rockaway, New York, de John Edward Severin (d’origine norvégienne)  et de Marguerite Powers Severin (d’origine irlandaise). Elle avait été précédée en 1922 par son aîné, John. Les deux enfants grandirent dans une famille très artistique. Son père était notamment designer pour les cosmétiques de la  maison Elizabeth Arden.

Malgré tout, elle a vraisemblablement été invitée à suivre la voie très conformiste des jeunes femmes de son époque. Elle fut éduquée dans une école catholique, mais parvint à prendre, pendant quelques mois, des cours de dessins. Diplômée en 1948 de la Bishop Memorial High School, une école pour jeune filles, elle commença par travailler dans les bureaux d’une compagnie d’assurance.

« La conscience d’EC Comics »

L’année d’après, elle rejoint pourtant son frère John chez l’éditeur EC Comics, qui a besoin de coloristes. Nous sommes deux ans après le décès de Maxwell Gaines, le fondateur de la compagnie. Son fils William est engagé dans un changement radical de production. Ce qui était autrefois Educational Comics est devenu Entertaining Comics. La maison d’édition se propose maintenant de publier des comic-books moins instructifs et plus divertissants, s’attaquant aux genres à la mode à l’époque comme la science fiction, la guerre ou l’horreur.

Malgré son éducation catholique, elle colorisera tout de même les délires macabres d’Al Feldstein, Jack Davis ou Graham « Ghastly » Ingels, les adoucissants tout de même lorsque l’occasion se présentait. Feldstein l’aurait d’ailleurs surnommé « la conscience d’EC Comics« . Ce ne fut, en tout cas, pas assez pour la Sous-Commission sénatoriale sur la délinquance juvénile qui, en 1954, fit d’EC son bouc-émissaire, obligeant l’éditeur à ne plus produire de comic-books, En 1955, John et Marie se retrouve alors chez Atlas Comics, l’éditeur qui deviendra ensuite Marvel Comics.

Haunt of Fear #19 de Jack Davis, colorisée par Marie Severin

Dernière page de « Foul Play » dans Haunt of Fear #19. Les larges aplats de Marie permettait d’atténuer – un peu – l’horreur des histoires de Jack Davis (EC Comics).

Dessinatrice de l’Age d’argent

Le passage chez Atlas sera de courte durée. À peine deux ans plus tard, en 1957, Atlas se retrouve sans distributeur et doit drastiquement réduire sa production. Marie fit partie de la charrette. Elle trouve du travail à la Réserve Fédérale de New York pour qui elle produit de nombreuses illustrations publicitaires. Elle reviendra chez Marvel en 1964 et entrera au service production. Elle s’occupera des finitions et des couleurs aux cotés de Sol Brodsky. En comptant Marie, Marvel ne compte alors que trois femmes parmi ses employés. À son grand dam, les discussions de la rédaction ne tournent généralement qu’autour du base-ball.

En 1966, elle illustre un article dans Esquire et attire l’attention de Stan Lee. Sa coloriste se débrouille finalement très bien avec un crayon. Il l’assigne donc aux dessins de la série Doctor Strange dans Strange Tales #153 à 160. Elle y créera le personnage du Tribunal Vivant.  Elle s’occupera également du segment Hulk dans la revue Tales to Astonish, du numéro 92 à 101, avant de poursuivre sur quelques numéros lorsque le magazine sera entièrement consacré au Titan vert. Elle travaille également sur Submariner, Iron Man, Daredevil ou Conan the Barbarian. Avec son frère John, elle formera un duo graphique remarquable sur Kull The Conqueror. Marie sera ainsi une des rares dessinatrices de comic-books de l’époque.

Le roi Kull par Marie Severin

Le roi Kull. Marie dessine et John encre. Leurs traits classiques sied à merveille au héros de Robert E. Howard (Kull Portfolio)

Au cœur de Marvel

Marie se distinguera également par son art de la caricature. Marvel Comics publiera tout une gamme de titres parodiques comme Not Brand Echh, Spoof, Crazy ou What The ?! où son trait comique fera des merveilles. Elle caricaturera aussi les acteurs du Saturday Night Lives dans le numéro 74 de Marvel Team-Up. Elle gagnera d’ailleurs plusieurs prix Shazam dans les domaines humoristiques. Même en dehors des magazines, elle croquera la vie de la rédaction marvelienne, participant à la bonne humeur du Bullpen. Lorsque Jack Kirby part, c’est elle qui affichera un de ses mégots de cigare sur un mur avec ses mots « Je pars » et « Je reviendrai ». Lorsque le King revient effectivement, cinq ans plus tard, elle chantera à tue-tête « The King is back » à travers toute la rédaction.

En 1972, elle quitte son poste de coloriste en chef au profit de George Roussos. Elle veut se consacrer plus activement au dessin. C’est la période où Marvel essaie de donner une place plus importante aux femmes dans son univers. Marie participera ainsi à la création (avec la scénariste Linda Fite) de The Cat, en illustrant les deux premiers numéros et en reprenant la couverture du n°1 derrière Wally Wood qui, trop habitué à ses habituelles bandes coquines,  l’avait encré avec l’héroïne entièrement nue. Dans la même veine, en 1976,  elle concevra le costume de la première Spider-Woman et signera des couvertures de la série régulière.

Couverture de Not Brand Echh #8 par Marie Severin

Not Brand Echh #8 ou l’art de la caricature de Marie au service de Marvel Comics.

Un symbole poussé vers la sortie

Avec John Romita, elle sera d’ailleurs une des grandes pourvoyeuses de couvertures (ou d’esquisses de couvertures) de la firme, participant pleinement à son identité graphique. Elle sera d’ailleurs nommée directrice artistique en 1978 avant que Jim Shooter, le nouvel homme fort de Marvel aux débuts des années 80, ne la recase aux services des Projets Spéciaux, où elle fera essentiellement du dessin de publicité et de merchandising. C’est dans ce contexte qu’elle passera l’essentiel des 80s, illustrant les adaptations de séries télévisées enfantines comme Fraggle Rock ou Muppet Babies.

Fraggle Rock par Marie Severin

Dans les années 80, Marie sera essentiellement cantonnée aux adaptations enfantines du label Star Comics.

En 1995, Marvel, qui est au bord de la banqueroute, décide de ne pas renouveler le contrat d’une employée modèle depuis plus de trente ans. Marie travaillera alors pour DC Comics, colorisant notamment Superman Adventures. Elle se tournera aussi vers le petit éditeur Claypool chez qui elle illustrera des séries comme Elvira ou Soulsearcher and Company. En 1997, elle sera la première à entrer son nom dans le Temple de la Renommée des auteures de Bandes Dessinées mis en place par l’association féministe Friends of Lulu. En 2001, elle intégrera aussi celui du prix Will Eisner. En 2007, elle fait une crise cardiaque et s’éloignera alors du monde des comic-books. Elle est décédée d’une hémorragie cérébrale le 29 août 2018.

Marie Severin fut donc une des rares femmes artistes d’importance au sein des comic-books pendant des décennies. Coloriste, lettreuse, encreuse, retoucheuse, dessinatrice, elle aura touché à tous les aspects artistiques de la profession. Maniant aussi bien le réalisme que la caricature, elle parvint à adapter son style classique au dynamisme marvelien, au point de participer pleinement à l’identité graphique de l’éditeur. Si elle est parvenu à intégrer un monde essentiellement masculin, il est indéniable qu’elle n’y a pas eu la place que son talent aurait dû lui donner. Les hommages rendus et les études faites à son sujet ont heureusement réparés – un peu – cette injustice.

Pour en savoir plus:
Marie Severin sur Wikipedia
The Comics Journal
Marie Severin : the mirthful mistress of comics (par Dewey Cassell et Aaron Sultan, publié par Twomorrow Publishing en 2012)

Marie Severin par Marie Severin

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