Les dinosaures sont de retour dans les salles, avec Jurassic World: Fallen Kingdom de Juan Antonio Bayona. Le Dr Dominique est allé voir ce que valait cette nouvelle visite à Isla Nublar.

À la rédaction, nous avons coutume de conseiller à nos chroniqueurs de faire ressortir les côtés positifs des films qu’ils évoquent.  Mais voilà : certains films ne veulent tout simplement pas être sauvés ! Certains films ou leur réalisateur, leurs scénaristes, ou encore les commanditaires avides des bénéfices que l’exploitation d’une franchise à succès pourrait leur apporter. Comme principal inquisiteur, je vais tenter ici d’apporter des arguments à l’acte d’accusation que je proclame à l’encontre de Jurassic World: Fallen Kingdom.

Attention, si vous n’avez pas vu Jurassic World: Fallen Kingdom, cet article contient des spoilers.

 

Les dents du bonheur depuis Jurassic Park

Et pourtant… J’ai une sympathie proche du pathologique pour les films qui traitent de dinosaures. Sans doute que le premier Jurassic Park de Steven Spielberg a su titiller la part de moi qui rêvait de passer ses journées les genoux dans la poussière, à épousseter des os du crétacé avec une brosse à dents !

Oui, je kiffe les collections de dents, les rugissements, les hurlements et les fuites désespérées dans la jungle. Par-dessus tout, j’adore voir les dinosaures exister, tout simplement. Il n’y a rien de plus jouissif, à part le gif d’un chat qui lèche mon écran, que de voir un stégosaure se dandiner placidement, ou un raptor fondre sur sa proie comme une horde de mioches se jette sur un gâteau d’anniversaire. Il suffit de remplacer la crème pâtissière par de l’hémoglobine qui gicle et on s’y croirait presque.

Le premier reboot de la franchise, réalisé par Colin Trevorrow, prenait des allures de pastiche de Jurassic Park pas trop déplaisant, et faisait passer un sacré bon moment. Sa suite avait bien préparé le terrain à coup de bandes-annonces remplies de plans iconiques et aguicheurs… et c’est de loin le meilleur passage du film, les teasers.

Si le premier pastichait la référence, le second pastiche sa suite Jurassic Park, le Monde perdu, qui n’est pas resté dans les annales de la filmographie de Steven Spielberg. Et pasticher un film raté, ça augure rarement d’une bonne surprise.

Le pitch est assez simple. L’île des dinos est menacée par une éruption. Un milliardaire propose aux héros du premier Jurassic World de se joindre à une équipe préparée pour sauver les bestioles. Mais l’équipe se révèle, à notre grande surprise, ils avaient l’air si sympathiques, être des mercenaires venus capturer les dinos pour organiser une vente aux enchères dans les sous-sols d’un manoir, pour des vendeurs d’armes et des milliardaires aux limousines peintes en noir mat.

Remettez vous vite de l’originalité de cette intrigue. De toute façon le pitch principal est torché en 20 minutes. Les héros du premier film se retrouvent sur l’île, se font piéger par le plan manichéen, et l’équipe de mercenaires se barre avec les bestioles. Tchao Isla Nublar, tu peux passer à la compta !

Consentez-vous à prendre ce film pour argent comptant ?

Un film comme Jurassic World : Fallen Kingdom repose sur la suspension consentie de l’incrédulité, ce principe qui veut que nous acceptions la véracité de l’univers qui nous est proposé à l’écran, à condition qu’il se tienne.

Là, ce n’est pas que le plan des antagonistes est téléphoné, c’est qu’il est absurde dès le début et culmine dans le grotesque de cette vente aux enchères à l’atmosphère de défilé de mode, effectuée dans le sous-sol d’une demeure façon méchant d’un James Bond de série Z.

On n’y croit pas une seconde. Pas plus qu’aux sous-intrigues sans intérêt, amenées comme une bavette trop cuite par un serveur trop pressé. Puisqu’il n’y a plus de John Hammond, inventons-lui un ancien partenaire dont on n’avait jamais entendu parler. Et si ça ne suffisait, pas rajoutons-lui une petite fille qui est le clone de sa fille décédée. Parce que pourquoi pas ? On peut cloner, let’s clone à donf ! Pour ringardiser une bonne fois pour toutes les dinos à la papa de papy Steven, après avoir créé l’Indominus Rex pour Jurassic World, le docteur Wu en mode savant fou, créé cette fois l’Indoraptor à double dose de méchanceté, frayeur assurée…

Et comment convaincre le héros de Jurassic World joué par Chris Pratt de revenir ? En lui faisant verser sa petite larme sur le destin menacé de sa chère raptorounette trop chou Blue qu’il a élevée !

Allez Blue, viens faire un bécot à papounet !

Entre les murs, les dinosaures étouffent

Une fois les vingt première minutes écoulées, le film va alors se dérouler majoritairement dans le huis clos d’un manoir… en huis clos, avec des bestioles qui pour certaines frisent les 10 mètres de haut.

Dans les premiers films la tension réside dans une alternance de scènes se déroulant dans l’environnement des créatures, hostile à l’homme et rempli de menaces, et de scènes en intérieur. Les scènes en intérieur étaient réussies du fait de l’utilisation des raptors dont l’intelligence supérieure et l’agilité rendaient la présence dans une pièce close angoissante.

Dans l’environnement cossu du manoir de Fallen Kingdom, le décor est là seulement pour se faire bousiller par les bestioles, fidèle à la tradition américaine de faire de beaux environnements pour mieux les réduire en miettes.

Cloisonnés en cage et dans les couloirs d’un manoir où ils n’ont rien à foutre, les dinosaures étouffent, le spectateur avec, et la tension devient artificielle. Laissez-les donc courir, ces bestioles ! Elles vous rendront alors ce qu’elles ont apporté aux précédents films : un peu de liberté et à défaut de véracité un soupçon de crédibilité.

Sur quoi peut reposer un film si ses piliers vacillent ? Sur la musique ? Même pas, ce n’est pas John Williams qui la réalise. Il est remplacé par Michael Giacchino, qui même s’il n’est pas un des innombrables tâcherons qui peuplent Hollywood et a réalisé la musique du superbe Coco, n’égale pas le maître. Et quand bien même ce serait le cas, suffit-il que le coulis ait du goût pour faire passer un gâteau raté ?

Jurassic World: Fallen Kingdom suit bien la vague des productions modernes.

Puisque le film repose sur presque rien, histoire de plaire, il fait du fan service et balance par séquences des plans iconiques. Tout le monde les ayant vus dans les teasers, ce ne sera pas du spoil de les mentionner : séquence de surf avec un Mosasaurus, petite fille terrifiée avec un dino dans sa chambre, clin d’œil à des scènes du premier film, références à Alien, King Kong, et même à Volcano, le film vous balance de la culture pop et son réalisateur récite la liste de ses influences. Cherchez pas, c’est que du classique !

D’ailleurs, on pourra même noter une référence à Émile Louis, sans doute involontaire. Quand les héros rencontrent la petite-fille clonée du milliardaire, leur méthode pour la convaincre de les suivre ressemble au plan drague sordide du premier pédophile : « tu aimes les dinosaures petite ? Hum, nous aussi, alors viens avec nous sans hésiter, après avoir vu ton grand père se faire assassiner et des méchants t’enfermer… allez, tu en es ? ».

Il faudrait songer à faire ce lit au carré mon enfant !

À côté de ça, certaines scènes d’action démontrent une grande maîtrise de la caméra, et la capacité du réalisateur à jouer avec sa caméra, à rechercher une manière innovante de filmer, comme lorsqu’il effectue une séquence de retournement à 180° à donner le vertige. Le retour des animatroniques apporte également du rythme à quelques scènes assez statiques, où le numérique et les écrans bleus donnent souvent des acteurs jouant sans repères.

Un film de transition, sans ambitions

Mais ce n’est pas ça, faire un bon film. Jurassic World : Fallen Kingdom tente de manière bancale de faire une transition entre deux univers. Celui où l’on a des dinosaures dans une île désolée, et une probable suite où ils représenteraient une menace en liberté pour l’humanité. Et cette transition à été faite à l’arrache, avec un scénario bidon qui jamais ne convainc. L’essaye-t-il vraiment d’ailleurs ?

Qu’a voulu faire le réalisateur ? Est-ce un film d’un « yes man » à la solde des producteurs, qui s’imaginent que la seule chose que désirent les fans de dinosaures c’est du fan service ? N’est-ce pas insulter un public que de croire que quelques rugissements et de la sanquette peuvent suffire à les satisfaire ?

Il y avait pourtant des points à exploiter, comme la menace que provoqueraient de telles bestioles dans un environnement intime, amenant  l’épouvante dans notre salon, dans notre chambre. Sauf que le film essaye de l’y faire rentrer avec la délicatesse d’un hadrosaure en fin de race. J’entrevois la démarche de Bayona, réalisateur de l’excellent l’Orphelinat, qui face au mythe que représente la franchise l’amène vers un environnement qui lui est familier, mais à cloisonner ainsi l’intrigue, il lui fait perdre toute crédibilité. Ce film est une frustration.

Jurassic World faisait le job. Bien qu’il n’ait pas pris de risques, c’était une bonne ouverture à la nouvelle génération, vers le film de Steven Spielberg. Sa suite ouvre sans génie et avec une grande maladresse une ère ou Jurassic Word deviendra une franchise répétitive et qui donnera à la prophétie de Ian Malcom dans Jurassic Park toute sa mesure :

Vous vous êtes hissés sur les épaules de génies, pour accomplir quelque chose le plus vite possible et avant même de savoir ce que vous aviez, vous l’avez breveté, emballé dans un joli papier cadeau en plastique et maintenant, vous le vendez.

Il n’est d’ailleurs pas étonnant d’apprendre que Colin Trevorrow, réalisateur de Jurassic World et co-scénariste du second a fait sienne cette maxime.

Quand on va voir un film comme celui-là, on ne demande pas forcément le chef-d’œuvre, le film culte. Il a déjà été tourné. On espère juste qu’avec brio le réalisateur réussira un exercice de style et saura divertir l’auditoire avec un film un peu chiadé. Mais comme les pétroliers américains, les studios pompent leurs ressources avec tellement d’avidité pour les dividendes, qu’ils cassent un jouet qui aurait pu encore apporter de la joie, et une bonne dose d’effroi dans le cœur des adolescents émerveillés. Était-ce trop demander ?

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