Croyez-le ou non, Gideon Falls est né il y a déjà plus de vingt ans dans la tête de Jeff Lemire. Alors âgé de vingt ans lui-même, il était en plein dans ses études de cinéma et avait inventé le personnage de Norton Sinclair à l’occasion d’un projet cinématographique pour son école. Et bizarrement, cette patte de réalisateur se ressent dans le découpage du comic-book qu’Urban va très bientôt publier. Car, en effet, en lisant Gideon Falls, nous avons l’impression de lire un film d’horreur. Oui, oui, vous ne rêvez pas. L’impression de lire un film.

Gideon Falls, c’est avant tout les retrouvailles de Jeff Lemire et Andrea Sorrentino, qui s’étaient merveilleusement bien entendus sur les grandes licences de super-héros en écrivant Green Arrow pour DC et Old Man Logan pour Marvel. On y suit deux histoires en parallèle : celle de Norton Sinclair, un jeune homme, inadapté sur les bords, et celle du père Fred, nouvel arrivant dans le village de Gideon Falls. Norton est persuadé que les déchets de sa ville renferment le secret de la grange noire (dont le premier volume tire son titre). Cette grange noire, on s’aperçoit très rapidement qu’elle est au centre de l’histoire quand le père Fred commence une enquête de son côté et que le sombre bâtiment semble être au centre d’un complot dont la nature et l’envergure restent mystérieux.

Gideon Falls

Le personnage principal, Norton, ramasse des fragments de la grange noire dans les ordures.

Ceux qui connaissent le mieux Jeff Lemire savent qu’il a souvent besoin de plusieurs chapitres pour étaler les fondations de ses histoires, et souvent, ça paye. Ce volume ne fait pas exception à la règle : l’ambiance prend peu à peu ses aises, si bien qu’à la fin du livre, on n’a qu’une envie, savoir quel secret cette grange renferme. On se sent encore une fois comme on se sentirait devant sa télé, à la fin d’un épisode de sa série d’horreur préférée, quand on sait que plusieurs pièces d’un puzzle sont sur le point de s’imbriquer.

Le coup de crayon d’Andrea Sorrentino sublime l’ambiance lourde et pesante que Jeff Lemire a mis en place. Ses traits fins et assurés peignent un tableau des plus réalistes et les hachures qui ponctuent le dessin rappellent la grange noire, qui, encore une fois, flotte au-dessus des personnages comme une épée de Damoclès. Certaines planches sont retournées, d’autres sont carrément psychédéliques, et le découpage est manié de façon à attirer l’attention du lecteur sur les éléments plus importants pour donner un tout qui distille une couche de mystère supplémentaire. En d’autres termes, Jeff Lemire s’est accompagné (à mon humble avis) du dessinateur qui a le mieux réussi à retranscrire l’idée de départ.

La version française, traduite par Benjamin Rivière et lettrée par Moscow * Eye, s’accompagne d’un dossier sur les origines de cette histoire (qui étoffera le rapide résumé que j’en ai fait au début de cette critique), de deux interviews et de la traditionnelle galerie de couvertures alternatives. Alors, avec son prix de lancement de 10€ seulement, ce serait vraiment bête de se priver d’un bijou pareil. Rendez-vous en librairie le 2 novembre !

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