Deuxième adaptation française des bandes dessinées de Brian K. Vaughan initialement publiées sur le site Panel Syndicate de Marcos Martin (qui propose un système innovant à ses lecteurs VO : payer le prix de leur choix pour chaque chapitre du livre qu’ils souhaitent), Barrier aurait de quoi révulser quiconque pense que les comics doivent à tout prix rester apolitiques. Parce que Barrier n’est presque QUE politique et s’inscrit dans un débat qui nous concerne tous (l’immigration), et dans un cadre particulièrement touché (l’Amérique).

Vous l’aurez compris, la « barrière » dont il est question ici est tout sauf matérielle, et si la barrière la plus évidente est la frontière qui sépare le Texas d’Oscar, un Hondurien qui cherche à entrer illégalement aux États-Unis, la deuxième, plus subtile, est celle de la langue. En effet, lorsqu’Oscar parvient enfin à mettre un pied en territoire anglophone, il tombe sur Liddy, la propriétaire du terrain sur lequel il a atterri. Alors, la communication ne passe pas, et c’est là l’une des forces majeures de cette œuvre : on a trois manières différentes de vivre ce livre.

Si on imagine que la plupart liront ce livre sans trop comprendre les bulles espagnoles – car oui, une moitié du livre est écrite en espagnol et n’est pas traduite, pour des raisons évidentes. Certaines bulles peuvent se révéler dures à comprendre pour qui parle très peu la langue de Cervantes, mais entre le contexte et les quelques mots que l’on peut grappiller par-ci par-là, ça ne pose pas une très grande difficulté – d’autres comprendront très bien les deux langues (c’est là qu’on est content de ne pas avoir arrêté l’espagnol à l’université) et d’autres, dans des instances beaucoup plus rares dans le cas de cette édition, ne comprendront que l’espagnol. Et cela participe à l’expérience de lecture, car le problème est au cœur du récit.

La vie de ce pauvre Oscar dépend de sa capacité à se faire comprendre par quelqu’un qui ne parle pas sa langue. Autrement dit, le lecteur peut soit vivre le livre dans la peau d’Oscar, soit dans celle de Liddy soit en tant que spectateur invisible plus ou moins « omniscient ».

Leur relation va bien évidemment se développer tout au long du récit, et les deux personnages vont parvenir à s’entraider (tant bien que mal) pour surmonter les épreuves qui se présentent à eux. L’histoire d’Oscar est également intelligemment explorée à travers plusieurs flash-back expliquant sa situation initiale et ses motivations tout en permettant au lecteur de s’attacher à lui (à défaut de s’y identifier).

On retrouve dans Barrier les traits de Marcos Martin et les couleurs de Muntsa Vicente (qui avaient déjà signé The Private Eye, adapté en VF dans une intégrale chez Urban Comics).

Si son format à l’italienne peut rebuter les lecteurs qui détestent voir un livre dépasser des autres dans leur bibliothèque (comme il aura probablement rebuté certains lecteurs de The Private Eye et Black Hand & Iron Head), passer à côté de Barrier serait une erreur : autant pour l’aventure que pour les émotions qu’elle déclenche.

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