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Focus sur le harcèlement sexuel dans les comic books

Après les révélations concernant le producteur de cinéma Harvey Weinstein, le monde de l’entertainement américain est touché par une large vague de dénonciations concernant les agissements peu scrupuleux de certains hommes envers les femmes. Et le monde des comic books n’est pas en reste. Ainsi Eddie Berganza, un des éditeur-pilier de la maison DC, a-t-il été prié de quitter son poste. Retour sur une affaire qui a agité le landernau  des comics il y a quelques temps, symptomatique de la place encore fragile des femmes dans l’industrie.

Itinéraire d’un enfant gâté

Eddie Berganza

Eddie Berganza

Quand on dit qu’Eddie Berganza était un pilier de DC, ce n’est pas qu’une figure de style. L’homme y a fait l’essentiel de sa carrière. Arrivé au début des années 90, il fut l’assistant de l’editor Kevin Dooley et contribua ainsi à superviser des séries comme Green Lantern (période Kyle Rayner) et Aquaman (période barbe et crochet). Au fil des ans, il gravit les échelons, devenant éditeur à part entière sur des séries comme Ressurection Man, Young Justice ou Teen Titans *. En 1999, il est propulsé à la tête de la gamme Superman, qu’il contribue à moderniser avec l’aide d’auteurs comme Jeph Loeb, Joe Kelly et Ed McGuiness.

Il deviendra au fil des ans l’homme des grosses opérations. Le lancement de la série Superman/Batman par Loeb, McGuiness et Michael Turner, c’est lui. Le relancement de la série Teen Titans par Geoff Johns et Mike McKone, c’est encore lui. Brad Meltzer et Ed Benes sur Justice League of America, c’est lui aussi. Et devinez à qui on fait appel lorsqu’il s’agit de reprendre les rênes de la franchise à succès Green Lantern après le départ de Peter Tomasi ? Gagné.  Berganza sait humer l’air du temps et s’attache les services de dessinateurs à la mode (McGuiness, Turner, Benes). Professionnel et efficace, il devient l’incontournable. C’est lui qui supervise tous les grands cross-overs de la maison, d’Infinite Crisis à Blackest Night, en passant par Final Crisis. Il n’est donc pas étonnant qu’en 2010, Bob Harras, nouvellement appointé comme Editor-in-Chief, le choisisse comme bras droit et le nomme Executive Editor. Une réussite exemplaire, mais qui cache une facette bien sombre.

La fesse cachée

Janelle Asselin

Janelle Asselin

Berganza serait un habitué des propos salaces et des gestes déplacés envers ses collègues féminines. Joan Hilty, ancienne éditrice chez Vertigo, en témoigne dès les début des années 2000 et parle de baisers forcés. En 2006, Elizabeth Gerhlein, alors assistante de Peter Tomasi, fait l’objet de ses attentions libidineuses lors d’une soirée. Janelle Asselin (ex-Siegel), une autre assistante, se souvient: « Je m’inquiétais chaque fois qu’une nouvelle stagiaire arrivait dans les bureaux. Je m’intéressais à ce qu’il pourrait faire ensuite. Plus j’entendais d’histoires sur son compte, plus j’avais le sentiment que c’était une compulsion, qu’il ne pouvait pas s’arrêter et qu’il ne le voulait pas. Et ça m’effrayait. »

Asselin fera d’ailleurs partie des cinq femmes (avec Hilty et Gehrlein) qui porteront les actions de Berganza à l’attention des Ressources Humaines en 2010. Quelques mois plus tard, Berganza est promu Executive Editor…  Autant dire que la salve d’alerte n’aura pas calmer le rédacteur. En 2012, le site Bleeding Cool rapporte un incident pendant le Wondercon dans le hall d’un hôtel à Anaheim, en Californie. Si le site d’infos ne donne pas de nom dans un premier temps, celui  de Berganza ne tarde pas à faire son apparition. DC décide donc de le rétrograder au titre de Group Editor et l’interdit de convention.

Mais la sanction sera de courte durée. Dès le mois de décembre, il récupère -à nouveau- l’ensemble des titres Superman jusqu’ici chapeauté par Matt Idelson. Bob Harras semble tenir à son bras-droit. Et ce retour en grâce se fait de toutes façons dans un  silence médiatique quasi-total. Une grande part de la profession est au courant, mais personne n’objecte. Il faudra attendre 2015 pour que la scénariste Alex DeCampi donne un coup de pied dans la fourmilière. Sur son Tumblr, elle se fend d’un texte où elle explique que tout à chacun est au courant de la réputation de Berganza (sans le nommer). Ses propos sont parfois un peu exagérés, notamment que les bureaux Superman sont interdits aux femmes à cause des agissements de son editor, bloquant toutes formes de promotions pour elles ou que Berganza garde son poste parce qu’il fait chanter sa hiérarchie. Des rumeurs que l’éditorialiste Heidi McDonald débunkera quelques mois plus tard. Pour autant, la charge, pour remarquée qu’elle soit, n’est rien face à la levée de bouclier que provoquera le licenciement de Shelly Bond. En avril 2016, la populaire éditrice de Vertigo est remerciée par DC, générant un fort sentiment d’injustice. Qu’une employée professionnelle et appréciée comme elle puisse être poussée vers la porte tandis qu’un autre au lourd dossier reste en place fait grincer de nombreuses dents. « Nous sommes toutes parties et il est toujours là », pointera, amère, Asselin en 2017. Heidi McDonald espère, quant à elle, que l’incident sera l' »étincelle qui allumera le baril de poudre« . Hélas, ce ne sera pas celui-là, mais il ne tardera plus à venir.

Liz Gehrlein

Liz Gehrlein

La prise de conscience Weinstein

Perv Nation, couverture du Daily News

Il faudra donc attendre 2017 pour que l’explosion se produise. Dans un pays où le président élu est vu par une part de la population comme un rustre vulgaire, mais intouchable,  l’affaire Weinstein a choqué l’Amérique et permis que les langues se délient. Rappelons que le 5 octobre 2017, le New York Times sort une enquête révélant les agissements du producteur Harvey Weinstein. Celui-ci aurait abuser ou tenter d’abuser de nombreuses comédiennes et collaboratrices, mettant en place tout un système pour étouffer les témoignages, à base d’accords financiers et de menaces.

Les conséquences de ces révélations est une formidable libération de la parole féminine, symbolisée par les hashtags #metoo (aux USA) ou #balancetonporc (en France). À partir de là, il ne se passera plus une semaine sans son lot d’accusations, touchant aussi bien des personnalités des médias que de la politique. Kevin Spacey (House of Cards), Brett Ratner (X-Men: L’Affrontement Final), Andrew Kreisberg (CW’s The Flash), John Lasseter (Pixar) ou bien Bryan Singer (X-Men: Apocalypse) font ainsi partie des personnalités touchées par des accusations plus ou moins sérieuses. C’est dans ce cadre que le site Buzzfeed publie le 10 novembre dernier un article où Elizabeth Gerhlein, Joan Hilty et Janelle Assellin dénoncent les agissements de Berganza.

L’article a un tel retentissement que Berganza figure sur la couverture du New York Daily News aux cotés de nombreux autres harceleurs présumés. L’image est catastrophique. Le rédacteur est d’abord suspendu avant d’être finalement licencié le 13 novembre. Pour autant, le cas Berganza est loin d’être une exception. Pour Joan Hilty, son expérience avec Berganza est même un parfait exemple du genre d’harcèlement dont font l’objet certaines femmes (et hommes) dans le monde des comics.

Et les comics dans tout ça ?

Des gens comme Mary Jo Duffy (Power Man & Iron Fist), Colleen Doran (Orbiter), Tess Fowler (Rat Queens), Jill Thompson (Scary Godmother), Valerie D’Orazio (ancienne éditrice chez DC Comics) ou Joe  Harris (Bishop The Last X-Man) font partie des rares à avoir témoignés de pratiques indécentes de la part de supérieurs hiérarchiques ou de collègues. Comme toujours dans ce genre de situations, il est parfois difficile d’évaluer la gravité des faits, surtout que les limites acceptables peuvent différer d’un pays à l’autre. À des degrés très divers, certains acteurs connus des comics ont ainsi été mis en cause comme Julius Schwartz (éditeur mythique chez DC), Brian Wood (DMZ), Nathan Edmondson (The Punisher), Chris Sims (Secret Wars: X-Men ’92), Scott Lobdell (Uncanny X-Men) ou Scott Allie ( éditeur chez Dark Horse).

Même le nom de Stan Lee a été évoqué (dans une affaire n’ayant rien à voir avec les comic books).  Et si le petit monde des comics persiste à se voir comme un monde à part, où la morale des super-héros serait appliquée, il faut reconnaître pourtant que les mêmes mécanismes s’y jouent comme partout ailleurs. L’impunité que ressentent les gens de pouvoirs, couplé à la faible représentation des femmes dans ce microcosme entraînent des comportements déplacés, voire carrément prédateurs. Dans une industrie dominée par les hommes, le silence et la peur sont les meilleures armes de ceux qui veulent profiter de leurs maigres pouvoirs. Comme le précise Liz Gerhlein, « il y avait une file d’attente jusqu’au bout de la rue pour avoir nos boulots« .  Difficile dans ces conditions de dénoncer les harceleurs. Et surtout, quand on le fait, il est insupportable de voir les coupables soutenus par leur hiérarchie et continuer leurs carrières impunément, bloquant par là même toute chance de promotion professionnelle.

Des femmes dans les comics,  à condition… ?

Teen Titans #1 par Kenneth Rocafort (2014;,DC Comics)

Teen Titans #1 par Kenneth Rocafort (2014, DC Comics)

Pourtant, des tentatives d’organiser la parole féminine ont eu lieu. Notamment l’association Friends of Lulu, de 1994 à 2011, le site The Mary Sue depuis 2011 ou The Heat, de la chroniqueuse Heidi McDonald, les commentaires  de Janelle Assellin ou les travaux de l’historienne Trina Robbins. Autant d’initiatives qui ont permis de faire entendre les voix des femmes, de promouvoir leur représentativité et l’égalité de traitement dans le domaine des cultures geeks. Une tache ardue, quand même les fans peuvent se montrer d’une misogynie crasse. À l’exemple d’un incident récent où Janelle Assellin s’est faite conspuée, insultée et même menacée pour avoir osé critiquer la taille de poitrine surdimensionnée de Wonder Girl sur la couverture de Teen Titans #1. Et dans le flot de réactions crétines, sa légitimité était même battue en brèche : sous prétexte d’être une femme, elle ne pouvait pas savoir de quoi elle parlait concernant les comics de super-héros. On voit le niveau. Même si les choses s’améliorent, les femmes restent minoritaires dans une industrie essentiellement masculine.

Les Briseuses de Silence, Time Magazine

Les Briseuses de Silence, Time Magazine

Mais il aura donc fallu attendre l’affaire Weinstein pour qu’enfin les choses bougent et que de réelles sanctions soient prises contre les harceleurs. Le magazine Time n’a d’ailleurs pas hésiter à nommer les « briseuses de silence » comme personnalité de l’année. « Les actions galvanisantes des femmes de notre couverture, avec celles de centaines d’autres, et beaucoup d’hommes également, ont déclenché un des changements les plus rapides de notre culture depuis les années 1960 », a ainsi expliqué le rédacteur en chef du magazine.

Attention, cependant, au retour de manivelle. Comme toujours, les réactions épidermiques liées à un moment peuvent pousser à des extrémités. Ainsi, dans le cas de Louis CK, a-t-on vu Netflix supprimer tous ses spectacles de sa collection. De même, le site StarWars.com n’a pas hésité a effacer tous les articles de Lucas Siegel. En France, on a même vu une centaine de femmes signer un texte qui veut dénoncer « le puritanisme » et l’autocensure qui serait actuellement à l’oeuvre dans les rapports entre hommes et femmes. Dans le domaine de l’entertainment, il est important qu’un sain débat concernant une question grave comme le harcèlement sexuel ne tourne pas à la psychose et à la censure, où l’on confondrait, comme souvent, l’artiste et l’œuvre.

 

Source: Buzzfeed, The Mary Sue

 

*Au fil de sa carrière, il supervisa d’ailleurs de nombreuses versions des  Titans, celle de Dan Jurgens,  de Devin Grayson, de Geoff Johns ou de Judd Winick.